Festival au désert : peace and love

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C’est la culture touarègue et la musique des Tinariwen qui sont à l’origine de ce festival. Manny Ansar les a rencontrés en 1991. Les Tinariwen sont une association de musiciens, leur leader – informel – est Ibrahim Ag Alhabib. Nous sommes encore dans les années de rébellion et la première cassette enregistrée à l’énergie solaire et maintes fois recopiée fait circuler la musique nouvelle des ishomars. En 1993, Manny organise des concerts un peu partout, en 1999 il rencontre les membres du groupe Lojo qui invite les Tinariwen au festival d’Angers, en 2001 Manny invite à son tour en plein désert 2 ou 3 groupes, quelques journalistes et installe une petite sono. Le bouche à oreille fonctionne, le festival est lancé. Depuis chaque année le festival prend de l’importance.
« Nous sortions des terribles années de rébellion, explique Manny Ansar, je voulais faire un festival itinérant, un festival nomade où l’on investit un espace pour faire la fête quelques heures, quelques jours. Un festival qui serait une arme pour la paix » Manny a le goût de la joie partagée autour d’un feu, d’un verre de thé tandis que les chameaux dansent au son du tendé et du chant des femmes. Le principe de départ que ce soit à Tinassoko, Tessalit, ou au début à Essakane, c’était que chacun se débrouille et vienne avec son chameau et sa nourriture. Petit à petit devant le succès grandissant, il a fallu organiser la restauration et installer une scène fixe au milieu des dunes qui forment un fantastique théâtre naturel. La nappe phréatique peu profonde à Essakane a permis l’installation d’un puits, de toilettes et d’une école. Et puis Essakane est à deux heures de Tombouctou, dont la réputation est internationale. Tombouctou est un mythe en Occident, le festival rend ce mythe accessible. Beaucoup d’agences de voyage inscrivent le festival dans leur programme. Cette année on a pu compter quelque 1000 spectateurs étrangers en provenance de France, des Etats-Unis, d’Espagne, d’Australie… et peut-être 8 à 10 000 Touaregs venus de toute la région à pied ou en chameau. Un spectacle grandiose, où le désert environnant est l’un des principaux acteurs de cette manifestation. « Une des chances de ce festival est de bénéficier de beaucoup de sympathie, notamment de la part d’autres festivals en Europe, ils ont aidé pour la logistique. » Cette logistique est hors de prix en plein désert : faire venir de l’eau, de la nourriture, du matériel sur 1000 Km, créer une ville éphémère pour trois jours, installer des branchements électriques, des tentes, organiser l’espace pour le village artisanal, les VIP, les musiciens. Le docteur Anne Marie Simon installe une grande tente où elle va consulter les populations nomades et assurer une présence médicale.
Cette aventure, qui avait plutôt au départ une portée sociale – il n’était pas rare d’y voir célébrer des mariages – est devenu un événement économique. Manny, directeur des ressources humaines dans une entreprise de Bamako est, comme la plupart, bénévole sur ce festival. S’il n’aime pas trop les chiffres, chaque année il faut qu’il reparte à la chasse aux subventions et aux financements, dont certains n’arrivent qu’au dernier moment. Il faut arriver à réunir 250 à 300 millions de francs CFA dont 20 % seulement sont financés par le prix forfaitaire demandé pour les concerts (115 € pour les trois jours). Beaucoup de ceux qui viennent travailler sur le site le font de façon bénévole mais Manny tient à leur payer le voyage. 800 personnes étaient « invitées » cette année : techniciens, organisateurs de festival, ingénieur du son, régisseurs. Pour Manny, l’important est ce qui profite à la population locale et au Mali en général : achat de mouton, location de tente mais aussi, chauffeur, location de 4×4, guide, cuisinier, artisans… Chaque année, avec l’aide des uns et des autres, l’organisation s’améliore même si certains étrangers – heureusement très peu – ne réalisent pas les difficultés que représente une telle organisation. Les petits défauts sont vite compensés par une fantastique convivialité. Il faut avoir vu Pamela journaliste du Washington Post, juchée sur un chameau avançant franchement vers le nord pour pouvoir dire « j’y étais ! »
Des moments forts il y en a eu beaucoup au cours de ces dernières années : Tout d’abord la confiance d’Ali Farka Touré, comme un certificat d’authenticité. Comme si ce grand musicien avait placé ce festival à jamais sous sa protection. Sa grande humanité, sa simplicité et sa créativité a influencé la plupart des musiciens se produisant à Essakane ; Afel Bocum bien sûr, l’ombre n’est-elle pas la moitié de l’homme ? Son fils, Vieux Farka Touré, les Tinariwen, et aussi les jeunes de Tamekrest qui cette année ont fait la fête tout un après-midi avec les Américains de Dirty Music. Certains privilégiés ont même pu entendre une étonnante version de Highway 51 de Bob Dylan reprise en tamashek, la langue touarègue. Cette année la programmation était grandiose : Bassekou Kouyaté, sa femme et son étonnant orchestre de quatre Ngonni – il apprendra plus tard qu’il a obtenu un prix prestigieux de la BBC pour son disque « Segu blue » – Tiken Jah Fakoli et ses quinze musiciens dont le voyage avait été offert par le Premier ministre de Côte d’Ivoire, Guillaume Soro ; mais aussi Abdallah « catastrophe » de Tinariwen venu en invité surprise jouer en ami jusqu’à 4 h du matin. Comme quoi l’on peut faire la première partie d’un concert des Rolling Stones et ne pas oublier d’où l’on vient. Manny accorde une large place à la musique traditionnelle, le groupe Tartit fait partie des fidèles d’Essakane. On a l’impression qu’en tant que directeur artistique, Manny – qui a tant souffert de voir son pays divisé – réalise ses rêves d’enfant : écouter de la musique, réunir des gens d’horizons différents – du nord et du sud du Mali mais aussi du monde entier – qui, célèbres ou non, se retrouvent côte à côte assis dans le sable sous les étoiles.
« Lorsqu’en 2003 j’ai vu la chanteuse Oumou Sangaré et Ali Farka Touré se retrouver sur la scène, et que tout le monde était ensemble là, à faire la fête et donc la paix, cela a été dans ma vie un moment magique. »
À cette évocation, les yeux de Manny brillent d’émotion et c’est sans doute là le secret de ce festival.

///Article N° : 7581

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