Rumble in the Jungle : boxe, festival et politique

À Norman Mailer, qui vient de nous quitter…

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Le « combat du siècle », opposant Georges Foreman à Mohammed Ali à la reconquête du titre de champion du monde, a été organisé à Kinshasa en 1974. Ce match, rendu mythique par le récit de Norman Mailer s’est transformé en festival à la gloire de la culture noire et du régime de Mobutu en particulier. Dans les coulisses, l’opportuniste et audacieux Don King orchestre cette rencontre entre imaginaires africain-américain et africain. Au-delà, la presse locale et internationale interprète l’affrontement des deux hommes comme une métaphore de la condition noire.

Le 1er avril 1974, Bula Mandungu, porte-parole du président Mobutu Sese Seko, annonce depuis l’hôtel Intercontinental de Kinshasa que le championnat du monde de boxe poids-lourds se tiendra cette même année, le 25 septembre, au Zaïre. Le match devait initialement se dérouler à New York. La capitale zaïroise vole la vedette à la ville phare des États-Unis. Jamais autant d’yeux n’auront été rivés en même temps sur le continent : les sponsors du match vont installer 357 écrans géants à travers le monde. On prévoit un minimum de 2 millions de téléspectateurs, tous payants. Ali et Foreman recevront chacun 5 millions de dollars. L’argent sera déboursé par le Zaïre. Le président Mobutu le fait savoir à grand renfort de communiqués, notamment dans Elima, le quotidien de son parti, le Mouvement Populaire de la Révolution.
Côté États-Unis, c’est un personnage peu ordinaire qui mène l’affaire : Don King, promoteur au passé douteux. Les États-Unis sortent à peine de l’ère de la ségrégation et le pays reste profondément raciste. Pour organiser le match, King doit se muer en prestidigitateur. Le Zaïre n’est pas un pays simple non plus. Assassiné sur ordre de la Belgique et des États-Unis, le père de l’indépendance congolaise, Patrice Lumumba, est remplacé par Mobutu. Nous sommes en 1960. En 1965, Mobutu prendra le pouvoir par un coup d’État activement soutenu par les États-Unis. Il le tiendra, d’une main de fer, jusqu’en 1997.
L’Europe et les États-Unis tirent très habilement leur épingle du jeu. Mobutu devient l’un des hommes les plus riches de la planète. Lui aussi montre des talents d’illusionniste. Il sait jongler, parfois fort élégamment et malgré d’ahurissantes contradictions, avec les idées des uns, les slogans des autres et surtout les besoins de ceux dont il entend s’attirer le soutien. Au cœur de sa démarche, deux pratiques jouent un rôle important dans le développement du match Ali / Foreman.
La première est connue sous le double nom de « recours à l’authenticité » et de « mobutisme ». Il s’agit, selon Mobutu, d’un retour aux racines : le peuple doit puiser aux sources de ses ancêtres, rechercher dans leurs idées et traditions, et non dans celles importées d’Europe, la route à suivre pour construire un pays authentiquement sien. Dans cette optique, Mobutu change le nom de la nation ; Le Congo devient le Zaïre. Nombre de villes changent aussi de nom – Lépolodville devient Kinshasa, par exemple – et, le 5 janvier 1972, Mobutu ordonne à tous les citoyens d’abandonner leurs noms européens (c’est-à-dire chrétiens) pour des appellations qu’il veut « authentiquement africaines ».
Au début de son « règne », dans la seconde moitié des années 1960 et au tout début des années 1970, Mobutu est apprécié de son peuple. Sa popularité est due en partie aux avancées économiques du pays, grâce notamment aux cours élevés du cuivre sur la place mondiale – nous sommes en pleine guerre du Vietnam et il y a une forte demande en minerai – à la dévaluation de la monnaie et, malgré une propagande étatique qui dit tout le contraire, à des conditions très favorables que Mobutu met en place pour les investisseurs étrangers. Mais cela, on le verra, ne durera pas.
Le 30 novembre 1973, Mobutu introduit la « zaïrianisation ». Il s’agit de l’expropriation de centaines de petits et moyens commerçants étrangers (belges, portugais, italiens, pakistanais et ressortissants d’Afrique de l’Ouest), au profit de membres du clan Mobutu. C’est la débâcle, les nouveaux propriétaires n’étant pas formés au business. Une année plus tard, ces entreprises sont nationalisées. C’est ce que l’on appellera la « radicalisation », mais le procédé n’a de radical que le nom. Les nouveaux propriétaires restent aux commandes, mais sous la houlette du gouvernement. Il en résulte une extraordinaire gabegie et l’économie entame une chute libre dont elle ne se remettra pas. Cette chute est accélérée par une série de projets, tous plus inutiles les uns que les autres, tels que la construction de gigantesques domaines et parcs présidentiels. Le match Ali-Foreman en fait partie.
L’économie se désagrège et le peuple zaïrois commence à en ressentir cruellement les effets. Mobutu accepte de moins en moins la critique. Plus la situation économique se dégrade, plus il a recours à la violence pour faire taire une population qui lui est de plus en plus hostile. L’année 1974 – année du match – marque le début des réels déboires.
Le Stade du 20 Mai
Le stade où a lieu le match Ali-Foreman a une histoire complexe, emblématique de cette époque. Érige par Baudoin Ier en 1952, alors même que l’empire belge part en loques, il est en 1955 le théâtre d’une absurde mise en scène, gigantesque événement organisé en l’honneur du jeune roi, qui se déroule devant 70 000 spectateurs et dont le but est d’encenser le colonialisme belge. Les images de Baudoin et de Léopoldville en liesse font le tour du monde. Ce seront les dernières images d’Epinal. Le pays s’apprête à exploser, et le stade va jouer un rôle important dans ces évènements.
Les premiers signes de la fin qui s’annonce ont lieu un peu moins de deux ans plus tard, le 16 juin 1957, lors d’un match de football ordinaire. La décision malencontreuse d’un arbitre oppose, dans le stade, spectateurs africains et européens. Le conflit dégénère et des voitures de colons sont incendiées. Un second choc avec pour épicentre le stade aura un effet décisif. C’est en 1959 – le 4 janvier. Un match de championnat oppose l’équipe de foot phare de Léopoldville, le Vita Club, au Mikado, petite formation militaire dont on n’attend rien. Mais à la surprise générale, le Mikado l’emporte, 3 buts à 1, et avec cette victoire le titre du championnat échappe au Vita. Des dizaines de milliers de fans quittent le stade. L’ambiance est tendue. Dehors, la colère des supporters en rencontre une autre : les autorités coloniales viennent d’interdire une réunion du parti nationaliste le plus en vue de la capitale, l’ABAKO. La frustration des uns se mêlant à celle des autres, dans un contexte social violemment inégalitaire, c’est l’explosion. Trois jours d’émeutes s’ensuivent, au cours desquels monuments, écoles, missions religieuses, emblèmes du pouvoir colonial, sont réduits en cendres. La Belgique mobilise l’armée. La répression se fait dans le sang. Il y a 42 morts et 250 blessés, tous congolais. L’ABAKO est dissous. Mais rien n’y fait. Neuf jours plus tard, Baudoin se voit forcé d’annoncer que la Belgique renonce au Congo. La colonie prendra fin six mois plus tard, le 30 juin 1960.
On le voit, ce stade où Ali rencontre Foreman n’a rien d’un lieu anodin. Mobutu en est éminemment conscient. Deux ans après la mort de Lumumba, il rebaptise le lieu. L’arène portera désormais le nom de Stade du 20 Mai. C’est à cette date qu’en 1967 Mobutu publiera le Manifeste de N’Sele, le programme de son parti. Ainsi rebaptisé, le stade devient un site phare de l’ère Mobutu : un immense théâtre dans lequel il se met en scène (comme Baudoin avant lui), organisant rallyes et parades militaires devant un public captif de dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants (1).
Conscient qu’il est du symbole que représente le stade – conscient, aussi, de l’usage politique que l’on peut faire de l’architecture – Mobutu va se servir du Stade du 20 Mai pour s’assurer que chacun connaît l’étendue des pouvoirs qu’il s’est arrogés. 1973 marque la fin du boom économique congolais, 1974 le début de la chute libre pour le pays. Le malaise est palpable dans la rue, on assiste à des vols, des attaques à main armée. Quelques Blancs sont visés. Le match approche : Mobutu veut étouffer la contestation dans l’œuf. Il imagine alors un plan qui fait du stade le lieu de terrifiantes rumeurs. L’écrivain américain Norman Mailer, à Kinshasa pour couvrir le match, raconte :
« Le cauchemar de Mobutu, c’était que les étrangers arrivent ici pour le combat et se fassent dévaliser en masse. Alors [il fait]arrêt[er]trois cents des pires criminels… et [les]enferm[e]… sous le stade. Et puis ils en [a fait]tu[er]cinquante, là, dans les sous-sols du stade… [C]es exécutions… [s]ont totalement arbitraires… [On] liquid[e]les cinquante qui se trouv[ent]à ce moment sous la main, c’est tout… [U]ne punition à l’aveuglette … [L]es deux cent cinquante autres… [sont]relâchés… pour qu’ils racontent le massacre à leurs semblables. Du coup, le taux de criminalité est nettement en baisse, pour l’instant. C’est ça le mobutisme. (2) »
L’extraordinaire, dans cette affaire, c’est qu’on n’a jamais su si ces exécutions avaient réellement eu lieu – s’il y avait effectivement eu sous le stade des cellules de la mort. Expert en rumeurs, Mobutu a tout à fait pu échafauder celle-là, qui fonctionna à la fois sur l’imaginaire des étrangers et sur celui de la population kinoise, déjà en proie à la terreur de la police, de l’armée et des services secrets mobutistes… L’image, il faut le reconnaître, était frappante. À l’extérieur, un stade flambant neuf – car Mobutu l’avait fait refaire de pied en cap par des équipes d’ingénieurs triées sur le volet – prêt à accueillir le regard de deux millions de spectateurs à travers le monde, et à l’intérieur, sous terre, comme dans l’antre d’un monstre, une boucherie… 25 ans plus tard, dans un documentaire sur le match, Mailer en parlait encore…
Pourquoi Kinshasa ? De l’art de l’appropriation
Le stade n’était pas la seule structure à avoir été revue et corrigée par des ingénieurs. En prévision du match, Mobutu avait aussi fait moderniser le parc hôtelier et les moyens de transports de la ville. Le 7 août, dans Elima, on pouvait lire :
« Actuellement, Kinshasa est capable de nourrir plus de 12 000 personnes trois fois par jour. La capitale zaïroise peut héberger plus de 9000 étrangers… La commission du match a passé une commande de 105 bus de 80 places, 100 minibus de 12 places, et de 100 Kombi pour la presse. On dénombre aussi… plus de 2500 voitures taxis. »
Dans le stade lui-même, Mobutu avait fait installer 500 lignes téléphoniques, des chambres noires pour le développement des photos et des pylônes électriques pour être sûr de disposer d’une lumière suffisante pour filmer. Tout cela était abondamment détaillé dans les colonnes d’Elima – cela et le fait que, pour célébrer le match, le « Guide » avait décidé d’introduire au Zaïre la télévision couleur. Fameux coup médiatique quand on sait qu’ailleurs en Afrique Centrale la télévision ne fit son apparition qu’au début des années 1980.
Mais pourquoi toutes ces dépenses ? Pourquoi Mobutu décida t-il d’organiser ce « match du siècle » à Kinshasa ? La réponse est en partie économique – Mobutu entendait attirer au Zaïre des investisseurs étrangers – mais elle est avant tout politique. Il s’agissait pour Mobutu de construire son image – celle du Zaïre, bien sûr, mais la sienne d’abord – de faire de lui-même un monument. On retrouve cette capacité remarquable qu’avait l’homme de jongler avec les idées les plus disparates.
D’un côté – et c’est très clair dans les colonnes de la presse officielle – Mobutu veut faire de son pays une vitrine de l’Afrique « moderne ». On revient encore et encore, dans les journaux, sur les travaux mis en œuvre pour que le Zaïre soit en mesure de recevoir les visiteurs américains « comme s’ils étaient chez eux ». C’est là un discours en porte-à-faux avec celui de l' »authenticité », dont il est question constamment – dans les journaux, sur les affiches qui placardent la ville – et qui prône un « retour » à d’hypothétiques valeurs que tenterait de détruire la « civilisation industrielle ». Mais la thèse de l' »authenticité » est elle-même mise à mal par la dépendance de l’appareil Mobutu envers l’aide très active de gouvernements et d’agences de renseignement occidentaux – entités que le dictateur accuse de saper les richesses et l’âme du continent noir. On nage en pleine ambiguïté.
Mobutu va se servir du match pour résoudre cette contradiction de façon fort originale, en s’alignant sur le discours de Muhammad Ali. Ali, on le sait, est bien plus qu’un boxeur. C’est un homme d’honneur et de courage, qui s’est vu retirer son titre de champion du monde poids lourds en 1968 pour avoir refusé de se battre au Vietnam : « No Vietcong ever called me a nigger » (aucun Vietcong ne m’a jamais traité de négro), avait-il déclaré. Ali s’est insurgé, très publiquement, contre la ségrégation raciale aux États-Unis, et cela lui a valu les pires ennuis. Cela et sa conversion à l’Islam, très controversée dans les milieux blancs et du sport – il a rejoint la Nation of Islam, qui milite pour la création d’un état indépendant noir au sein des États-Unis. Mobutu, dont la popularité est en chute libre, va se calquer sur Ali. Il se sert des colonnes de la presse officielle pour suggérer des parallèles entre sa vision du monde et celle d’Ali, dont la popularité – précisément à cause de ses prises de position – est à son apogée au Zaïre et en Afrique plus largement.
Le 12 février 74, on lit dans les colonnes d’Elima la phrase suivante :
« Nous sommes déterminés à faire changer, par tous les moyens… la domination et l’exploitation du Noir sur le sol de ses ancêtres par l’étranger blanc. »
Peu de temps après, on rappelle qu’Ali partage ces mêmes idées :
« [P]ours les peuples opprimés, Ali n’est pas qu’un boxeur… Toujours au service de ses frères noirs… [il]est l’idole des peuples opprimés. »
Et quelques jours plus tard :
« En grands défenseurs de la race noire, mais aussi en grands ennemis des racistes, nous ne pouvions que constituer un pôle d’attraction… pour Muhammad Ali. » Nouvelle preuve de l’éloquence du Guide…
D’Ali, Elima écrit le 9 août qu’il  » est le plus grand car sa personnalité, son admirable volonté et sa conviction peuvent faire un miracle « . Les mots sont quasiment les mêmes que ceux employés pour encenser « le Guide », dans la presse et la radio officielle (La Voix du Zaïre). Le dimanche 15 septembre, nouveau parallèle entre Ali et Mobutu dans Elima :
« Ce super-championnat… constitue un triomphe sans précédent pour le Zaïre. Grâce à lui, des centaines de millions de gens de notre planète découvriront un jeune État moderne tourné résolument vers le progrès. Un État qui, à l’image de Mohammed Ali, continuera d’étonner… les nations. »
Foreman, quant à lui, sert en quelque sorte d’épouvantail. La presse officielle en fait un usage calqué sur celui de la presse noire américaine. En 1968, l’année où Ali perd son titre parce qu’il refuse de se battre au Vietnam, Foreman gagne une médaille d’or aux Jeux Olympiques de Mexico. Ces Jeux, on s’en souvient d’abord pour le geste qui fit scandale : Sur le podium, Tommie Smith et John Carlos, deux sprinteurs américains, levèrent un poing ganté de noir, signe du Black Power, pour rappeler la violente ségrégation raciale qui sévissait toujours aux États-Unis. On se souvient aussi de ces jeux à cause d’un geste d’un tout autre ordre de Foreman, qui, après sa victoire, fit virevolter un petit drapeau aux couleurs des États-Unis. Les Black Panthers et le Black Power Movement ne le lui ont jamais pardonné.
La presse zaïroise de 1974 rappelle qu’il y a un gouffre entre Mobutu, défenseur des peuples noirs, et Foreman, chantre de l’Amérique blanche. On publie une interview dans laquelle Foreman fait l’éloge du rêve américain, rappelant, qu’enfant, il venait d’une famille sans le sou, qu’il a été dans sa jeunesse un vandale recherché par la police et que grâce au Job Corps, un programme du gouvernement américain, il a trouvé sa passion – la boxe – et s’est remis dans le droit chemin. « Alors, dit-il, qu’on ne critique pas l’Amérique devant moi … »
Au jour le jour, on peut suivre dans les colonnes de la presse officielle une instrumentalisation de Foreman au bénéfice de Mobutu. Dans les débuts, on donne Foreman pour gagnant : il est nettement plus jeune qu’Ali, il est le champion en titre, il vient de mettre K.O. le géant Ken Norton dans un match qui a duré moins d’une minute. À mesure que le match approche, cependant, on présente de plus en plus souvent Ali comme vainqueur grâce à son courage moral. Et plus on avance, plus on décèle dans la presse des parallèles entre ce courage et celui, prôné, de Mobutu. Le procédé ne manque pas d’ironie. Grand ami de la CIA et hôte à la Maison Blanche en 73, Mobutu est certainement plus proche dans ses affinités de Foreman que d’Ali…
La politique du recours à l' »authenticité » joue un rôle important dans tout cela. Foreman est de plus en plus souvent représenté comme l’homme des Blancs – son adversaire ira jusqu’à l’accuser d’être belge. Face à lui, Ali se pose en homme du pays. « Chez moi à Kinshasa », dit-il à la presse, « mes frères zaïrois, et ils seront cent mille au match, m’aideront à reprendre mon titre ». Il serait prêt à s’installer au Zaïre, à en faire sa patrie. Et pour renforcer l’image, on le photographie de façon à souligner l' »authentique Zaïrois » en lui.
Chaque dimanche, Elima consacre une page entière à la photo d’un sportif ou d’un musicien (quand ce n’est pas à une photo du « Guide »). Le 9 septembre – un lundi exceptionnellement – ce n’est pas une mais deux photos qui paraissent. Les deux images, œuvres du célèbre photographe Dépara, représentent Ali et Foreman. Foreman apparaît de dos. Seule sa tête est tournée : elle regarde par-dessus son épaule droite, vers la caméra. L’arrière-plan est noir. C’est une pose assez typique pour le journal, qui, en général, présente ceux qu’il photographie soit devant un background neutre, soit de façon à mettre en valeur des éléments « modernes » – un look américain si possible (3). Foreman, donc, pour sa photo de presse officielle, pose dans un cadre neutre et tourne le dos au spectateur. Avec Ali, c’est tout autre chose. « Le champion du peuple » apparaît de face, flanqué d’objets d’art africains qui, de toute évidence, ont été choisis pour ce qu’ils peuvent représenter d' »authentique » : un masque Tsaye du bas Zaïre, un masque Kuba de la région du Kasaï et une statue luba. L’image est parlante : le seul autre personnage qui apparaît dans la presse officielle avec un objet africain « authentique », c’est Mobutu lui-même avec son inévitable canne sculptée. Il s’agit bien dans cette représentation d’Ali, d’une véritable mise en scène, d’une théâtralisation des liens que Mobutu veut créer, par le biais du recours à l' »authenticité », entre Ali et lui-même.
Cette image d’Ali entouré d’objets africains est à replacer dans un contexte bien précis. Il ne faut pas oublier que Mobutu fut le premier leader africain à demander officiellement le rapatriement en Afrique des objets d’arts pillés pendant la période coloniale, dans un discours devant l’Assemblée Générale des Nations Unies, en 1974. Les médias zaïrois s’en firent largement l’écho. Tout au long de l’année 1974, on parle beaucoup dans la presse officielle d’un musée national, que Mobutu est en train de créer et où il veut que soient exposés ces objets rapatriés qui sont l’emblème même de l' »authenticité » qu’il prône. Dans le même élan, il lance une campagne d’achat d’objets dans les villages de l’intérieur du pays, pour les placer dans le musée en préparation, avant qu’Européens ou Américains ne s’en emparent.
C’est donc un Ali rallié à la cause, incarnation de la politique mobutiste du recours à l’authenticité, qui est présenté au peuple zaïrois.… Un Ali dont Elima rapporte qu’il parle du Zaïre comme de « la terre de ses ancêtres », alors que Foreman, lui, dixit toujours Ali,  » se sentira [toujours ici]en terre étrangère « .
Côté américain également, on fait usage de ce trope du retour au pays natal, on se fait le chantre d’une  » authenticité  » imaginée. Le promoteur Don King fait d’un coup économique majeur un geste qu’il présente comme politique. King n’a rien d’un grand du Black Power Movement. C’est un businessman qu’on voit bien plus en griot de l’American Dream qu’en défenseur de l’Amérique noire. Mais pour vendre le match auprès de la bourgeoisie naissante noire des États-Unis, dont il espère qu’elle va constituer une importante partie du public prêt à se déplacer au Zaïre afin d’assister au match, il se lance dans une campagne publicitaire qu’une affiche en particulier illustre à merveille. Son slogan ? From slaveship to championship, « De l’esclavage au championnat ».
Grâce à King, suggère l’affiche, l’homme noir revient au bercail et reprend la place qui était sienne avant qu’il ne soit réduit à l’état d’esclave par l’homme blanc. King s’approprie la rhétorique des mouvements pour donner un contenu factice – une « authenticité » à la Mobutu – à une entreprise qui n’a de raison d’être qu’économique. La majorité des backers américains sont blancs et peu favorables aux Civil Rights (à commencer par la World Boxing Federation, dont il serait peu dire qu’elle est, à l’époque, un haut lieu du racisme états-unien).
Match-Festival
L’affiche parle du match, mais elle fait référence aussi à un autre aspect de la joute organisée par King, un coup de génie qui fait de la rencontre bien plus qu’un combat de boxe. Autour du match, King a échafaudé un fabuleux festival de musique : plus de douze groupes venus d’Amérique, parmi les plus grands, vont se produire au Stade du 20 Mai dans les journées précédant le match. James Brown, the king of soul, sera là ; B.B.King ; les Pointer Sisters ; Myriam Makeba et Hugh Masekela – tous deux sud-africains en exil aux États-Unis. Ce sera, tout le monde est d’accord là-dessus, une première, du jamais vu nulle part au monde. Et, il faut le souligner, dans une Amérique encore profondément et ouvertement raciste, dans un climat social fracturé et tendu au-delà de toute limite par une guerre – celle de Vietnam – où meurent en chair à canon des milliers de jeunes Noirs américains, dans une société où l’Afrique est représentée comme un continent demeuré à l’âge de pierre, c’est un véritable miracle que King a réussi à mettre là sur pied.
« [L]e public découvrira une autre merveille. C’est le grand festival de la chanson que le Président de la République le général Mobutu Sese Seko, veut offrir aux militantes et militants du Zaïre, d’Afrique et d’ailleurs… [A] partir du 20 septembre… les dieux de soul américain commenceront à nous émerveiller… [L]es grandes figures de la chanson zaïroise… [feront simultanément]découvrir notre patrimoine culturel aux étrangers… C’est un événement jamais connu au monde. »
Chez les groupes américains aussi on joue la carte de l' »authenticité ». D’où, sur scène, des moments ubuesques, où les back-up singers de James Brown et d’autres s’évertuent à faire aussi « africain » que possible – « africain et authentique » au sens où eux entendent le terme. Dans l’entourage des musiciens, on voit hommes et femmes américains (noirs et blancs) porter des étoffes à l’image du président Mobutu – robes et « abacosts » (l’uniforme imposé par le président à ses citoyens masculins : « abacost » pour « à bas le costume »).
Et Elima d’entonner :
« Cette année [on]a vu l’authenticité triompher avec le rassemblement des vedettes noires au Zaïre [pour]un festival de musique – le premier du genre… [une]fiesta baptisée « Festival du siècle ». »
Ou encore :  » [Ce sera] un grand festival des arts nègres », (référence, de toute évidence, à un autre festival, celui tenu dix ans plus tôt, à Dakar).  »
Et mieux encore :
« [C]ette rencontre des artistes musiciens noirs américains n’est pas un simple festival. [C]’est un festival qui permettra à nos frères de race de venir revivre les réalités africaines après 300 ans d’exil. »
Sont présents aussi des musiciens zaïrois – groupes et orchestres tels l’OK JAZZ et les Stukas Boys, Zaiko Langa Langa, Tabu Ley Rochereau et l’orchestre Afrisa, qui ont joué, parfois contre leur gré, un rôle important dans la construction du Zaïre mobutiste. Là aussi, la situation est ubuesque. Les musiciens zaïrois se calquent sur des modèles américains, mais ils sont présentés par l’appareil de l’État comme des exemples types de l’ « authenticité ».
Une exposition tenue au Parc de la Révolution réunit peintres, céramistes et sculpteurs. La sélection des artistes est très nettement biaisée en faveur de ceux dont le travail reflète les idéaux du mobutisme. C’est le cas notamment de Liyolo, sculpteur dont les œuvres sur la révolution mobutiste et la paix qu’elle est censée apporter en font un favori du régime. La liberté d’expression et le recours à l’authenticité trouveront une place de choix dans les thèmes exploités, explique-t-on. D’autres approches sont bannies :
« [P]our éviter certains abus, il a été décidé que pendant toute la période de l’exposition artistique de Kinshasa, les petits marchés d’objets d’art et autres salles d’exposition seront fermés afin de concentrer l’attention de la population sur le Parc de la Révolution. »
Toutes ces manifestations – et d’autres encore, comme une conférence sur la littérature noire américaine ou une exposition à l’Hôtel Intercontinental des œuvres du peintre Nkusu Felelo, doyen des artistes congolais, fort apprécié du régime – sont programmées sur la même période, afin de créer une forme de synergie : un méga-festival.
Mais les choses se compliquent. Quelques jours avant le match, au cours d’une séance d’entraînement, Foreman s’ouvre l’arcade sourcilière. Le match doit être reporté de six semaines. Il aura finalement lieu le 30 octobre. Tout cela rend la donne plus difficile, mais en même temps plus intéressante – et certainement inattendue. Mobutu craint de voir son méga-festival s’effondrer. Il interdit tous les vols : personne ne quitte le Zaïre. Puis l’affaire se calme. Les journalistes partent pour revenir six semaines plus tard. Certains musiciens quittent aussi le pays, d’autres restent, et, si on en croit des Américains qui vivaient à l’époque à Kin, les résultats sont fascinants, avec des rencontres et des collaborations que l’on n’avait pas du tout anticipées entre jazzmen zaïrois et américains. Ali et Foreman restent, bon gré mal gré, et continuent de s’entraîner.
Quand enfin vient le jour J, la tension est au maximum. ? mi-match, Ali change de stratégie. Il se rend compte qu’il ne peut pas battre Foreman par la force brute, alors il se rabat sur les cordes et il laisse Foreman s’épuiser à le frapper. Quand il le peut, il renvoie des coups, mais à son rythme à lui et en se servant des cordes pour absorber la violence des poings de Foreman. C’est la technique du rope-a-dope, si chère à Ali. Foreman frappe et frappe encore, mais il se fatigue, ses mouvements deviennent lourds, lents. Ali reste dans les cordes, mais répond plus souvent et plus vite. Arrive le moment où Ali sent que Foreman n’en peut presque plus. Alors il quitte les cordes et pousse Foreman vers ces dernières.
Mailer raconte :
« Quel bouleversement [pour Foreman]! Les lignes directrices de son existence s’inversaient ! C’était lui, maintenant, le boxeur dans les cordes ! Et puis un projectile qui avait exactement la taille d’un gant a fusé au milieu de l’esprit de Foreman, le meilleur punch de cette nuit effarée, le coup qu’Ali gardait pour cet instant depuis le début de sa carrière. Les bras de Foreman ont volé sur le côté, comme ceux d’un parachutiste qui vient de sauter de l’avion… Le vertige s’est emparé de George Foreman, l’a fait tourner sur lui-même… [P]enché en avant dans [une]attitude stupéfiée, les yeux sur Ali, il a commencé à s’effondrer… [S]a chute a duré deux interminables secondes, le Champion est allé à terre en séquences successives et pendant ce temps Ali tournait avec lui en cercles rapprochés, les mains prêtes à frapper encore sans en avoir jamais besoin, une intime escorte dans la descente au tapis. »
C’est tout un symbolisme qui se joue là. Foreman, « l’homme des Blancs », celui qu’on donnait gagnant car comme l’Amérique il est la force incarnée, s’écroule, terrassé par celui que la presse a baptisé l’espoir de l’homme noir. Comment ne pas y voir – et combien y verront ! – une métaphore de l’Afrique qui, dos aux cordes, se bat face au Léviathan, à l’Occident qui voudrait qu’elle s’écroule, mais qui se heurte à la résistance de l’Afrique, à son furieux refus de se laisser vaincre.
Le lendemain, Mobutu reçoit Ali dans sa résidence privée. Il verra Foreman aussi, le jour suivant, mais c’est avec Ali qu’il se montre d’abord, en héros qui a offert à son peuple un festival que nul n’est prêt d’oublier. Mobutu qui, en cette année 1974, se proclame le seul chef, d’un seul parti, à la tête d’un seul peuple.
Le souvenir – la légende – du match que « Le Guide » a su mettre en scène et à profit pour grandir sa réputation a laissé des souvenirs impérissables. À Kin, il reste un sujet de conversation clé. (4) Ailleurs, aux États-Unis notamment, mais en France aussi, il en est de même. L’impact du « Rumble » est mis en exergue par les nombreux artistes, originaires de tous les continents, qui l’ont pris comme sujet, donnant ainsi lieu à un riche corpus de travaux allant de la peinture et de la sculpture au collage, la vidéo, l’installation art et la performance : Philippe Perrin, dont une étonnante installation faite de sons, de fumigènes et d’un ring vide, a été un des clous du festival Nuit Blanche de Paris en octobre 2006 ; Faustin Linyekula qui, la même année, a créé une performance solo intitulée « The Dialogue Series : 1-Franco », dans laquelle le chorégraphe-danseur faisait allusion, sans jamais le nommer, au match et disait ainsi le rôle de celui-ci dans l’imaginaire populaire kinois (5) ; Paul Pfeiffer, vidéaste, qui, dans « The Long Count », au moyen de techniques d’effacement digital (« erasure and camouflage« ), propose une vision étonnante de la joute, sans boxeurs ; Sokari Douglas Camp qui, dans une sculpture multimédia intitulée « Rumble in the Jungle », met en scène un personnage de femme dont les traits s’estompent derrière un cadre – mi-vitre glauque, mi-miroir – sur lequel apparaissent, en transparence, des signes géométriques, à cheval entre une écriture secrète et des hiéroglyphes ; enfin le plasticien Kakudji Kakudji, qui, dans une série de collages créés expressément pour ce numéro d’Africultures, au travers d’images du match qu’il juxtapose à d’autres, tirées de la pop culture euro-américaine, propose un commentaire décapant sur les violences économiques, politiques et sociales de la société contemporaine (6).

1. La plasticienne Michèle Magema a produit une remarquable œuvre à ce sujet, « Oyé Oyé » (2002). Il s’agit d’une installation vidéo dans laquelle deux DVD d’un total de cinq minutes sont projetés en boucle, montrant Mobutu à un des nombreux rallyes organisés en son honneur et, défilant devant lui, des corps de jeunes femmes en uniforme. Pour plus d’informations sur « Oyé Oyé » et pour en visionner des arrêts sur image, voir  HYPERLINK « http://www.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-AfricaRemix/ENS-AfricaRemix.htm#magema ».
2. Norman Mailer, Le combat du siècle, trad. Bernard Cohen, Paris, Folio, 2002.
3. Cette fascination pour le look américain renvoie à un contexte particulier : celui de jeunes gens qui se faisaient appeler les « Bills », des jeunes de la capitale qui prenaient pour modèles les personnages de cow-boys des Westerns américains, personnages qui intéressaient aussi passablement le monde foisonnant de la musique – des orchestres de jazz et de rumba qui étaient au cœur de la vie culturelle de la capitale à l’époque.
4. Bob White (Université de Montréal), communication personnelle, 06.03.2008.
5. http://www.evene.fr/culture/agenda/the-dialogue-series-1-franco-12734.php
6. Né en 1978, Kakudji Kakudji a grandi en RDC et aux Etats-Unis. Il vit et travaille aujourd’hui à Paris, où il expose régulièrement (kakudjiworld@gmail.com). Je lui suis profondément reconnaissante d’avoir créé pour l’occasion les trois œuvres qui accompagnent cet article.
///Article N° : 7578

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