Fœtus

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C’est une jeune femme qui vit dans un village dans un pays lointain, elle vient de se marier et elle est enceinte, elle aime bien son mari car il travaille dur, il est plutôt gentil et il ne la bat pas et elle attend avec impatience la naissance de son enfant, elle le sent, dans son ventre, grandir tous les jours un peu, comme une graine qui pousse et pousse, ce sera une fille, elle le sait et elle l’aime déjà, très fort, tout comme elle aime sa petite vie, parfois, il est vrai, elle a des rêves fous, surtout quand elle regarde la télé, elle aimerait, elle aussi, faire le tour du monde, visiter de grandes villes, rencontrer un beau prince et chanter sous la neige une belle chanson romantique et elle se dit qu’elle est folle de penser à tout ça, t’es folle toi, t’es folle toi, mais elle aime bien sa petite vie, il y a bien sûr sa belle-mère qui est une peste mais il y a, comme le dit si bien sa sœur, en pouffant de rire, pire peste ailleurs et elle aime bien sa petite vie et ce qu’elle aime peut-être le plus c’est de se rendre à la mer le matin, elle y va seule, très tôt et alors elle se met à courir vite, très vite, tellement vite qu’elle a l’impression de perdre la tête, elle se met à hurler, c’est un bonheur tellement fort qu’il déboussole ses sens et elle aime aussi les arbres, ils sont si forts, si puissants, ainsi enracinés dans la terre depuis toujours et elle aime aussi les étoiles, elles sont si belles et elle se demande ce qu’elles sont vraiment, ceux qui sont allés à l’école disent que ce sont des boules de feu, elle n’arrive pas tellement à comprendre mais elle sait qu’elles sont très belles et elle aimerait les toucher, aller sur une étoile, y vivre mais t’es folle toi, t’es folle toi, c’est ce qu’elle se dit, t’es folle de penser à tout ça, elle sait, au fond, beaucoup de choses mais elle n’aime pas en parler, elle se méfie des hommes car ils ont peur des femmes, elle se méfie des commères du village qui ne comprennent jamais rien à rien, elle sait, mais c’est difficile à expliquer, dénouer le sens des yeux et elle y voit tellement de choses, de l’amour, souvent, beaucoup et l’amour c’est comme quand les enfants se mettent à danser, ça va un peu dans toutes les directions, c’est gai et ça donne le tournis mais il y aussi la haine et la haine fait peur et lui donne envie de fuir car c’est comme un feu de brousse qui consume tout et elle se dit qu’elle est décidément folle, t’es folle toi, t’es folle toi, c’est pas très normal d’être comme ça, de rire à tout bout de champ et depuis qu’elle est enceinte il y a en elle comme une musique, quelque chose de mélodieux, de magique, qui inonde son corps, c’est beau et c’est fort et elle sait que ce sera une fille, qu’elle lui ressemblera et qu’elle sera, mais ça c’est son mari qui l’affirme, qu’il est bête parfois, aussi belle qu’elle et elle se dit qu’un jour elles s’en iront admirer les arbres et les étoiles, qu’elles s’en iront courir dans les champs, courir vite, très vite, de plus en plus vite et elles se mettront à crier tellement c’est bon, elle sera coquette et elle lui fera de beaux vêtements et elle l’enlacera très fort pour s’imprégner de son innocence, elle aime bien sa petite vie et puis un jour il se passe quelque chose au village, on a peine d’abord à mettre le doigt dessus, il parait que ce sont les gens de la ville qui inventent des choses, qui disent qu’elle et sa famille sont différents, qu’ils sont des cancrelats ou des microbes, elle a envie de rire quand elle entend ça car tout le monde au village est pareil, ils disent aussi que leurs ancêtres ont tout pillé mais qu’est-ce qu’elle sait de ses ancêtres, qu’il faut se méfier d’eux car ils ont un double visage, qu’ils veulent voler nos femmes, qu’ils font beaucoup d’enfants délibérément, qu’ils sentent mauvais et elle entend sourdre une parole sournoise, des mots qui éclatent, qui giclent, comme le’nous’, ainsi sa meilleure amie lui dit que’nous’ sommes différents de vous, elle se demande qui est ce nous, ce fameux nous, elle n’arrive pas à comprendre et puis un jour alors qu’elle est sur le point de s’endormir elle entend un cri, cri d’un être qu’on égorge, cri qui fend le ciel et alors quelque chose se casse en elle, cette peur trop longtemps contenue, ce savoir trop longtemps retenu et alors elle se met à courir, à s’enfuir, pour aller où, elle ne le sait trop mais c’est trop tard et elle les voit arriver mais ce ne sont plus des hommes mais des bêtes et ils ont à la main des haches, des serpes, tout l’attirail de la cruauté, le regard creux, deux trous à la place des yeux, ils s’approchent d’elle, l’insultent mais elle n’entend plus, ne veut plus entendre et elle ne veut pas mourir, pas maintenant, pas comme ça et elle murmure le nom de dieu, protège mon enfant, protège mon enfant et l’un d’eux, c’est un jeune, elle le reconnaît, c’est son voisin, s’approche d’elle, lui crache dessus, lui dit de se mettre à genoux, à genoux salope, tu vas payer maintenant, regardez là, cette chienne, elle a envie qu’on l’encule, elle a envie de nos grosses bittes, à genoux je te dis, on va t’apprendre à nous respecter, à respecter tes maîtres, à genoux, sale pute et tandis qu’il l’éventre et dépèce son fœtus, qu’il déverse sur elle de l’essence et l’incendie, flânent et ne cesseront de flâner dans les yeux de cette jeune femme, – d’un pays lointain mais qui ressemble au nôtre -, la féerie lumineuse de la mer, des arbres et des étoiles.

[email protected]///Article N° : 8738

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