Formes contemporaines d’esclavage : une lutte de longue haleine

Entretien d'Ayoko Mensah avec Saori Terada

Paris, mai 2006
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Depuis 2004, l’Unesco développe un programme « pour combattre la traite des personnes en Afrique ». Saori Terada en est la responsable.

Quelles formes prend aujourd’hui le trafic d’êtres humains ?
Le trafic d’êtres humains est généralement défini comme le commerce illégal d’êtres humains par enlèvement, menace ou recours à la force, tromperie, fraude ou « vente » à des fins d’exploitation sexuelle ou de travaux forcés. Ce trafic constitue une nouvelle forme d’esclavage. Les trafiquants exercent un droit de propriété sur leurs victimes asservies, afin de s’assurer un revenu issu de leur travail.
Cette traite moderne ne requiert pas de bateaux négriers, ni de chaînes et de boulets. Elle fonctionne avec de faux passeports et des billets d’avion, de faux contrats de travail et des gardes frontières soudoyés. Mais le fond du problème demeure : il s’agit de la violation des droits de l’Homme et de la dignité humaine. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), des millions de personnes, en majorité des femmes et des enfants, sont aujourd’hui encore victimes de cet esclavage contemporain. Ce phénomène touche tous les pays et contribue à un autre trafic qui ne cesse d’augmenter : le commerce d’organes humains.
En quoi consiste le programme de l’unesco que vous dirigez ?
Ce « projet pour combattre la traite des personnes en Afrique » cherche à éclairer les causes de ce phénomène et à assister les pays dans la conception de réponses politiques appropriées. Il couvre pour le moment six pays pilotes, répartis dans deux sous-régions : l’Afrique de l’Ouest (Togo, Bénin, Nigeria) et l’Afrique australe (Lesotho, Mozambique, Afrique du Sud).
En 2004, nous avons mené des recherches dans ces pays sur les facteurs favorisant le trafic humain. Ces études ont montré que contrairement à la traite négrière, qui a souvent été le résultat de razzias légalisées et subventionnées par les États esclavagistes, l’esclavage moderne est surtout le produit de la pauvreté et d’un manque d’éducation et d’information. Des facteurs socioculturels interviennent aussi dans ce processus de dépossession.
Fin 2005, nous avons organisé des séminaires nationaux et sous-régionaux de restitution des résultats de nos recherches. Cette année 2006 est consacrée à la formulation de réponses politiques à apporter aux problèmes observés. À partir de nos études, nous élaborons des documents d’orientations stratégiques avec des recommandations. L’an prochain, nous commencerons des campagnes de sensibilisation et de mobilisation à tous les niveaux : gouvernements, sociétés civiles, ONG, communautés villageoises, médias, etc.
Quels sont les facteurs socioculturels qui interviennent dans la traite des personnes en afrique ?
Les trafiquants se servent de pratiques traditionnelles pour les pervertir. Par exemple, l’usage de confier un enfant à un autre membre de la famille ou certains rituels vaudou. Les trafiquants utilisent également d’anciennes routes de l’esclavage et des rapports de domination découlant de la traite historique pour organiser leur trafic. De même, la discrimination hommes / femmes qui persiste dans certaines sociétés contribue à la vulnérabilité de ces dernières.
Que préconisez-vous pour lutter contre cet esclavage moderne ?
Nous tentons de développer des approches culturelles de ces problèmes. Nous avons, je pense, tiré des leçons du passé, de l’échec relatif des campagnes de lutte contre les mutilations génitales. À l’époque, dans les années 1970-1980, des structures du Nord avaient surtout proposé une approche juridique. Avec des partenaires locaux, elles étaient venues faire la morale aux gens et cela n’avait pas fonctionné.
Aujourd’hui, nous tentons de lutter contre les mauvaises pratiques avec les valeurs d’une culture donnée, et non pas avec celles d’une culture perçue comme étrangère, occidentale. Chaque culture a le potentiel de lutter contre ses propres dérives. C’est très délicat mais c’est notre démarche. Nous voulons éviter les crispations, éviter que ceux qui les dénoncent soient perçus comme « occidentalisés » et que ceux qui les défendent se revendiquent « authentiques ».
Certaines pratiques sont séculaires et ne peuvent pas être abandonnées comme cela. Si nous les stigmatisons, cela bloque les gens. Cela peut être totalement contre-productif.
De plus, il faut faire attention à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Par exemple, au Sénégal, il y a cette tradition des talibés : ces enfants qui quittent la campagne pour se mettre au service d’un marabout. À l’origine, ce doit être à la fois un cadre d’enseignement du coran et une école de l’humilité. Aujourd’hui, cette tradition est souvent détournée. On exploite les enfants : ils sont contraints de mendier toute la journée. Le système a dérivé pour devenir une sorte de réseau mafieux. Mais il ne faut pas condamner cette tradition dans son ensemble. Ce mode de transmission de maître à élève a été un bon système d’apprentissage. Il faut condamner les dérives, pas le système.
Vous travaillez donc avec des partenaires locaux ?
Oui, car d’une manière générale, le phénomène de la traite en Afrique repose sur des réseaux de proximité. Contrairement à la traite en Asie, qui est liée à de grands réseaux mafieux, ce phénomène en Afrique est régi par des locaux, exception faite du Nigeria et de l’Afrique du Sud. On essaye donc de travailler au maximum avec des partenaires locaux : des ONG implantées localement (Wocon, Terres des hommes, Esam, Plan, Care, etc.) mais aussi des acteurs de la société civile, des journalistes, etc.
D’autre part, nous menons également des projets conjoints avec d’autres organisations internationales comme le Bureau international du travail (BIT) pour lutter contre la traite des enfants.
Comment comptez-vous mesurer vos résultats ?
L’action de l’Unesco porte sur le long terme : sensibilisation, changements structurels. Ce n’est pas toujours facile de la mesurer. En revanche, nous pouvons observer les avancées de nos partenaires sur leur terrain. Certains gouvernements (au Bénin, au Nigeria, au Mozambique) sont déjà très sensibilisés à ces problèmes.
La ministre béninoise des Affaires sociales, Mme Houkpé, a participé à l’atelier sous-régional que l’Unesco a organisé à Lagos en septembre 2005. En janvier 2006, le parlement de ce pays a adopté une nouvelle loi qui punit toute personne ayant contribué à un trafic d’enfants de dix à vingt ans de réclusion. C’est une avancée.
Par ailleurs, l’Unesco encourage la communauté internationale à ratifier et à appliquer les instruments normatifs internationaux déjà existants pour lutter contre le trafic d’êtres humains. Le protocole additionnel à la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée, visant à prévenir, réprimer et sanctionner la traite des personnes, ainsi que la Convention internationale pour les droits des travailleurs migrants et des membres de leurs familles, représentent des instruments importants dans le combat contre ce fléau.
Enfin, l’Unesco vient de publier une réflexion analytique sur les meilleures pratiques en matière de lutte contre la traite, en particulier des femmes et des enfants, en Afrique. Cette étude est disponible en ligne sur le site web du projet. Nous souhaitons qu’elle inspire tous les acteurs-clés qui luttent contre le trafic humain.

Contact : Saori Terada ([email protected]) www.unesco.org/shs/humantrafficking.///Article N° : 4487

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