Forum social mondial : l’impact au Sénégal

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La onzième édition du Forum social mondial (FSM) s’est tenue à Dakar du 6 au 11 février 2011. Il a commencé par une marche globale le 6 février, et s’est poursuivi par la journée de l’Afrique et des diasporas le 7 puis par des ateliers thématiques et la convergence de ces ateliers. Une frange de la population sénégalaise se sentant très concernée par la rencontre des altermondialistes, a partagé ses préoccupations avec les nombreux participants venus de l’extérieur. Par contre, l’homme de la rue, mal informé, n’a vu qu’une manifestation d’étrangers ou une foire aux bonnes affaires.

Le FSM s’est révélé une plateforme intéressante pour des opérateurs actifs de la société civile sénégalaise, comme le réseau Siggil Jiggen (« élever la femme » en wolof). « Nous nous sommes sentis concernés par le Forum social mondial parce que nous avons les mêmes préoccupations que d’autres Africains et Occidentaux présents à Dakar », indique Soukeyna Ndiaye Guèye, membre du Comité national pour l’alphabétisation et la formation, qui fait partie du réseau Siggil Jiggen. Ce regroupement de dix-huit organisations féminines sénégalaises s’active dans la lutte contre la violence faites aux femmes, la stigmatisation des handicapés, les mutilations sexuelles et la vulgarisation des droits de la femme. Siggil Jiggen milite aussi de façon générale pour le développement de la femme. Le FSM a permis au réseau de nouer de nouveaux contacts et de consolider les relations existantes. « On a partagé et échangé des brochures avec des partenaires belges et français et nous espérons que cela va aboutir sur des liens concrets », souhaite Soukeyna Ndiaye Guèye.
En campagne pour l’attribution du Prix Nobel de la paix 2011 à une femme africaine, l’association Jant Bi de Pikine (département de la région de Dakar situé dans l’immédiate banlieue) ne pouvait pas rater le rassemblement des altermondialistes. Ses membres étaient venus recueillir des signatures pour une pétition ouverte en août 2010. Jant Bi fait partie de 48 associations de solidarité internationale qui « aiment l’Afrique » battant campagne pour l’attribution du Prix Nobel de la paix 2011 aux femmes africaines (campagne NOPPAW, www.noppaw.net). En plus des signatures pour convaincre le jury statuant pour le Nobel de la paix 2011, les associations parcourent le continent africain pour identifier les femmes nobélisables. La campagne a été lancée en 2008 en Italie. « En cinq jours, nous avons recueilli plus de mille signatures, ce qui dépasse largement nos espérances », se réjouit Momar Codou Diop Dit Khane Diop, président de l’Association Jant Bi. Pour lui, le bilan global est satisfaisant, car le message sera retransmis dans les quatre coins du monde grâce aux différents signataires.
Le FSM était pour les paysans de la communauté rurale de Diokoul (département de Kébémer, région de Louga, située au nord-ouest du Sénégal) une opportunité unique pour renforcer leur lutte. Dix-huit agriculteurs de cette communauté rurale de quatre villages (Yadiana, Dahra, Nguer Nguer et Diokoul) ont exposé le problème de l’expropriation de leurs terres. Les victimes ont fait part aux altermondialistes de leurs difficultés d’accéder à leurs terres confisquées par des privés lors d’une conférence publique sur « L’accaparement des terres, l’impact sur les consommateurs ruraux », organisée par l’Institut pour la citoyenneté, les consommateurs et le développement (CICODEV). Pour son directeur exécutif, Amadou Kanouté, « le FSM leur a donné une visibilité et leur a permis de partager leurs problèmes avec d’autres personnes confrontées aux mêmes difficultés ». Selon Kanouté, ces paysans sénégalais ont aussi trouvé auprès des agriculteurs d’Amérique Latine et de France des alliés à leur combat. « Ils sont repartis dans leur village confiants, car ils savent, grâce aux conseils donnés, les voies et moyens à suivre pour faire aboutir leur lutte », soutient Amadou Kanouté qui a remarqué qu’au sortir du FSM, les agricultures avaient pris conscience et connaissent mieux leurs droits. « Ils sont déterminés à écrire aux autorités sénégalaises pour réclamer leurs terres », poursuit le directeur exécutif du CICODEV.
Dans son stand, Gaspard Onokoko, du groupe Agora pour la paix et l’éducation, sensibilise les altermondialistes sur la nécessité d’avoir un code des mines contraignant au niveau de la sous-région Afrique de l’Ouest. Car pour lui, les miniers ne respectent pas les textes qui leur sont imposés, surtout pour les retombés économiques des zones occupées et des villages environnants. « Les textes stipulent qu’ils doivent verser une certaine somme aux villages environnants et construire des infrastructures pour ces derniers mais ces textes ne sont jamais respectés dans les différents pays », explique notre interlocuteur. Pour lui, l’heure est venue d’harmoniser les codes pour le bénéfice des populations. Un message bien reçu au FSM.
Le défaut de communication a cependant empêché nombre de Sénégalais de partager leurs problèmes avec la société civile mondiale présente à Dakar. Moussa Ndao, habitant l’unité 9 des Parcelles Assainies, dit ne pas être au courant de cette rencontre de Dakar. Il aurait préféré y participer pour voir par quel moyen la libre circulation des personnes en Afrique et dans le monde peut être une réalité. « Ce qui m’aurait intéressé, c’est qu’on parle de l’émigration des jeunes Africains qui sont toujours refoulés », souligne Ndao.
La société civile sénégalaise espère qu’au sortir de ce FSM, les actes posés aboutiront à des résultats plus palpables. « J’ai participé au forum de Nairobi, mais je ne sens pas encore dans notre pays le combat quotidien du forum social sénégalais », note Oumou Klatom Sarr, membre de la société civile sénégalaise. Elle préconise de renforcer le lobbying auprès des Etats africains pour qu’ils pèsent vraiment dans les négociations internationales. Pour cela, ajoute-t-elle, « les Etats africains doivent avoir une indépendance économique, sociale, d’idée par rapport à toutes les politiques qui se font. Ils ne doivent pas laisser la communauté internationale chercher à leur place des moyens et des programmes en direction de nos pays ».
Ignorance ou foire aux bonnes affaires pour la majorité
La majeure partie des Sénégalais n’a rien compris au forum social mondial. Ceux que nous avons rencontrés à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, où s’est déroulé le FSM, le comparaient à une foire où ils ont pu faire de bonnes affaires. Le business des commerçants a plus que doublé durant les cinq jours du Forum. C’est le cas de la dame Astou Ndiaye, assise devant son étal sous la tente établie par les marchands ambulants, qui vend des habits traditionnels sénégalais et des bijoux de pacotille : « Les invités ont beaucoup acheté nos produits pour des souvenirs de Dakar, on a fait de bonnes affaires pendant ces cinq jours ! On a récolté quotidiennement entre 75.000 Fcfa (115 €) voire 100.000 (150 €) contre les 25.000 mille ou 30.000 habituels », indique-t-elle. Elle compare la rencontre des altermondialistes à la Foire internationale de Dakar. Mouhamadou Lamine Dieng abonde dans le même sens : « Je ne sais pas de quoi parle le forum, mais je sais que du côté business, ça a bien marché ». Dieng est venu seconder sa femme restauratrice au campus du fait de l’affluence des clients. « Nous avons travaillé de 8 heures du matin à minuit sans relâche, et étions parfois obligés d’arrêter en laissant les clients sur le carreau ! », dit le commerçant qui ne saurait encore évaluer ce qu’il a gagné par jour.
Souvent, les Sénégalais ignorent ce qui se passe dans leur pays. Mais ils ont été frappés par l’affluence des altermondialistes venus de tout bord. « Je ne sais pas pourquoi ils sont là, j’ai juste constaté qu’il y a beaucoup de Toubabs », dira Obèye Fall, étudiant en licence arabe.
En dehors du campus, les Sénégalais ne savent pas ce qu’est le Forum social mondial. Pour eux, cela ressemble à une manifestation, à l’image de ce qui se passe en Tunisie ou en Egypte.
Pour les organisateurs du FSM, la communication a été bien assurée mais l’affluence des gens a dépassé leurs prévisions. « Des conférences de presse ont été tenues à plusieurs reprises pour informer la population sénégalaise », ont-ils soutenu. Mais, en faisant le tour de quelques artères à Dakar, on se rendait compte que le FMS ne s’est limité qu’à l’Université Cheikh Anta Diop. Là, en face du pavillon A, des tableaux peints en jaune informaient que les altermondialistes du monde étaient à Dakar pour qu’ « un autre monde soit possible ». Un peu partout dans le campus on trouvait des affiches de conférences ou autres rencontres. Mais au dehors, aucun signe visible sur l’événement, ni affiches ni banderoles. Sans compter que les programmes annoncés ne concordaient souvent pas. Les étudiants vacants à leurs cours, il était impossible de trouver une salle disponible.
Quant aux autorités sénégalaises, elles n’étaient là que pour accompagner les organisateurs pour la sécurisation de la marche d’ouverture qui a réuni 70 000 personnes selon le comité d’organisation.

///Article N° : 9948

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Les images de l'article
Stands au forum
Des artisans sénégalais au pied d'un tableau d'affichage © toutes photos de Mariama Diouf
Oumou Klatom Sarr, de la société civile sénégalaise, en discussion avec Gaspard Onokoko du groupe Agora pour l'éducation et la paix, ONG basée au Sénégal.





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