Francis Bebey et l’humour

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L’humour, un don magnifique. Exemples choisis.

On ne peut parler de Francis Bebey sans faire une large place à l’humour qui est une caractéristique aussi bien de l’homme que de l’écrivain. Francis aimait rire et faire rire. C’était son mode de communication privilégié pour entrer en relation avec les autres. Mais pour parler du rire, je n’emprunterai pas aux théoriciens du rire, ni à Freud, tout simplement parce que Francis n’aimait pas le discours académique. Il était avant tout un créateur.
Pour définir le rire et tout particulièrement le rire africain, je me référerai plutôt à un poète, Léopold Sedar Senghor, qui dans le poème « L’homme et la bête » de son recueil Éthiopiques, dit que le rire est la marque du triomphe de l’homme sur la bête et le monde : « Et l’Homme terrasse la Bête … dans un vaste éclat de rire… » (p. 100).  Et plus loin dans le même recueil, le poème « A New York », le poète parle de Dieu « qui d’un rire de saxophone créa le ciel et la terre en six jours » (p. 117). Le rire est donc le privilège de Dieu et de l’homme, particulièrement de Francis, écrivain et musicien, créateur à sa façon, par les mots et les sons, de mondes qui échappent maintenant au temps.
Chez Francis, l’humour occupe une grande place et il couvre un large spectre. Il va de l’humour comme moyen de défense à l’humour comme philosophie de la vie. Le rire permet effectivement de rebondir quand les obstacles barrent la route. Et l’humour est également une vision du monde qui relativise tout et donne à chaque situation sa juste valeur. L’humour est présent partout dans la création multiforme de Francis : nouvelles, poèmes, romans, contes, chansons, musique. On le retrouvait aussi dans sa vie au quotidien et dans ses relations franches et chaleureuses avec les siens, avec ses amis et avec les autres.
Faisons revivre quelques exemples du travail de l’humour dans l’oeuvre de Francis. C’est une façon parmi d’autres de rendre Francis à nouveau présent parmi nous.
Dans Le Fils d’Agatha Moudio, l’humour permet de transcender le drame. MBenda, après avoir réussi à concilier la tradition et son coeur, se retrouve avec deux épouses : Fanny, promise par un ami de son père, et Agatha, la femme de son coeur. Chacune lui donne un enfant. Mais le fils de Fanny est d’un ami de MBenda et le fils d’Agatha est un métis : cet enfant « refuse de prendre la couleur locale ». Le roi Salomon rétablit la situation en rappelant que tout enfant descend de « l’arbre de la vie ». Le jeu des références du roi Salomon transmet une vérité essentielle : le respect inconditionnel de la vie. Il vaut donc mieux rire de tout ce sur quoi nous n’avons aucune prise. En tout, l’humour de Francis se fait le garant des valeurs fondamentales.
L’humour est aussi présent dans la chanson. Dans la « condition masculine« , l’humour procède à une inversion déséquilibrante des valeurs reçues. L’humour permet de poser à un niveau de surface l’homme africain comme étant le seul détenteur de la parole. La femme fait ce que lui demande son mari. Mais survient la prise de parole de la femme, au nom de la condition féminine, de l’émancipation de la femme africaine. La « condition masculine » du protagoniste devient « bien malheureuse » lorsque Suzanna, sa femme, découvre sa propre condition féminine. Le machisme africain tremble visiblement sur ses bases.
« Le petit Ivoirien » nous met également en présence d’une inversion des rôles : l’observé devient l’observateur. Au départ, la naïveté est le fait aussi bien du petit Ivoirien que des touristes. Puis, la condescendance de ces derniers réveille en quelque sorte la « sagesse » du petit Africain. Les touristes quant à eux restent enfermés dans leurs stéréotypes : l’Africain enfant, facilement manipulable, naïf, que l’on peut se gagner avec quelques petites pièces d’argent et tout cela sans conséquences. L’enfant perce vite la superficialité de ces étrangers et il exerce en toute lucidité, son jugement critique peu flatteur pour les visiteurs de passage.
Dans Le roi Albert d’Effidi, nous sommes plongés dans une Afrique en mutation. L’espace retenu ici est celui du village où se croisent les générations, la tradition et le nouveau, les ambitions et les rivalités. Chacun cherche à tirer sa part des situations nouvelles. L’humour montre à l’oeuvre la collectivité villageoise pendant une campagne électorale. Chacun tente de faire jouer ses meilleurs atouts. Le roi Albert, pour sa part, mise sur sa 2CV Citroën qui se retrouve en fin de compte toute cabossée et privée de ses quatre roues. Ainsi, les plus beaux rêves naissent, suivis de désillusions encore plus grandes. Les hommes sont bien partout les mêmes.
L’humour de Francis joue aussi sur l’opposition entre les systèmes de valeurs. Par exemple, la relation au temps. On connaît son mot d’esprit très heureux et hautement significatif: « Le blanc a la montre, mais l’Africain lui a le temps« . En quelques mots, deux visions du temps et sous-entendues, deux philosophies de la vie. Je dirais que Francis est tout entier dans ce jaillissement dense et lumineux.
Autant d’exemples, parmi bien d’autres, qui manifestent le regard humoristique de Francis, l’état naturel de son esprit. Ce qui est remarquable, c’est l’unité du regard de l’homme et de l’écrivain. Tous ses amis, ses intimes ont fait l’expérience de son esprit de finesse, de son goût pour les jeux sur la langue, pour les glissements de sens.
Francis aimait rire et provoquer le rire, mais un rire spirituel, plein d’empathie. Même lorsqu’il empruntait le parler et l’accent caractéristiques du villageois beti du Centre-Sud du Cameroun, il n’était jamais méchant. Il voulait par l’humour, souligner la naïveté ou la bêtise humaines et ramener à une logique élémentaire.
Sa « boîte à musique », ses Gaulois, Agatha, l’Enfant-Pluie et tout ce qui compose son univers écrit, chanté ou musical, de même que son regard neuf sur des choses ou des êtres pourtant familiers vont continuer à nous charmer et nous habiter.
Francis était de nature et par formation, un communicateur qui s’est exprimé aussi bien par l’écriture que par la parole. Dans l’un et l’autre cas, il a choisi comme mode d’expression, le rire et l’humour. Ce n’est chez lui, ni légèreté, ni indifférence, ni hauteur. Tout simplement, l’humour s’est révélé le regard et la voix appropriés à ce philosophe du quotidien.
Merci, Francis, d’avoir partagé avec nous tes talents nombreux d’homme et d’artiste. Ta qualité d’être a été pour nous un don magnifique. Nous avons le devoir de faire en sorte que tu continues à vivre dans les tiens – l’entretien avec Toups dans Africultures de juin 2001 montre que c’est le cas -, que tu continues à vivre par tes oeuvres et en nous qui t’aimons.
Je t’apporte, Francis, les salutations et l’affection de tous tes amis du Québec.

Fernando Lambert est professeur émérite à l’Université Laval, Québec.///Article N° : 2266

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