From Africa : anthologie de la nouvelle francophone

De Adele King

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Depuis qu’elle a pris sa retraite de professeur émérite à Ball State University (USA), Adele King ne chôme pas. Son précédent livre, Rereading Camara Laye, avait fait couler un peu d’encre et beaucoup de salive dans le milieu de la critique littéraire  » africaniste  » : à la manière d’une enquête policière, elle avait tenté de démêler le vrai du faux quant aux soupçons, aux accusations portés contre l’écrivain guinéen Camara Laye de n’être pas le véritable auteur d’au moins un de ses romans, en l’occurrence Le regard du roi. Je reviendrai prochainement dans une autre note de lecture sur cet essai d’Adele King, un livre à tous égards problématique, qui soulève quelques lièvres et pose des questions idéologiques graves à la pratique littéraire des seuls écrivains francophones. Cette dernière publication se présente sous la forme d’une anthologie de nouvelles, une compilation de 13 récits dont la visée peut se résumer ainsi : montrer la vitalité d’un genre trop souvent méconnu dans le champ littéraire francophone, et combler un double vide, puisqu’il semble que cette anthologie fait partie des rares anthologies destinées au public anglophone, et choisit de restreindre délibérément son champ à la production d’auteurs africains francophones vivant hors du continent, à l’exception toutefois de l’Ivoirienne Véronique Tadjo qui publie en France et réside depuis quelques années en Afrique du Sud, et qui, ironie du sort, a cette particularité de stigmatiser ceux qu’elle appelle lapidairement  » les écrivains émigrés « , allant même jusqu’à les considérer, on ne sait trop pour quelles raisons, comme des auteurs  » en danger ! » (1)
La situation de l’extranéité des auteurs choisis mérite d’être soulignée. Même si on peut contester le choix d’Adele King, car il n’est pas forcément prouvé que des nouvellistes chevronnés comme les Béninois Florent Couao-Zotti et Camille Amouro, ou même l’excellent Cheikh Sow du Sénégal ont un imaginaire et une praxis aussi distincts de leurs homologues qui se retrouvent en exil par choix ou par des contingences particulières. De ces choix, découlent, à en croire l’introduction d’Adele King, non seulement la question relative du public (réel et rêvé, de cœur et de raison comme dirait Mohamadou Kane) pour lequel écriraient ces auteurs, mais aussi celle plus importante, peut-être, des thématiques, styles et autres visions du monde à l’œuvre dans ces textes, implicitement ou explicitement. Où naissent les histoires et où les écrit-on ? De quels imaginaires spécifiques se nourrissent-elles, réalité qui fait que Koffi Kwahulé et Isaïe Biton Coulibaly, le seul nouvelliste best-seller en Afrique, tout en étant les deux originaires de Côte-d’Ivoire, n’ont au fond rien de commun sur le plan strictement littéraire ? Décidément l’Afrique est une fiction, et la nouvelle (ce n’est pas Tadjo qui me démentira) se révèle le genre qui excelle le plus à nous en montrer toutes les déclinaisons possibles.
L’anthologie est divisée en cinq parties et cinq thématiques : les mythes nouveaux, la nostalgie de l’enfance, la modernité des visions du monde, la politique et l’exil. La première partie contient deux nouvelles signées Véronique Tadjo et Abdourahmane Waberi. Il y est question de relectures des mythes fondateurs. Waberi invente la  » femme et demie « , alors que Tadjo réécrit le mythe tant ressassé de la reine Baoulé Abra Pokou ; mais tous les deux ont le même objectif, à savoir comprendre ce que vaut l’idée, ou le concept de féminité dans le contexte africain traditionnel et moderne. La deuxième partie est l’occasion d’une subtile retombée dans l’enfance pour Monénembo et Nimrod, deux relations d’un passé paisible mais teinté d’une inquiétude spirituelle, avec au centre, les rituels des adultes et la figure presque totémique du père. Les trois nouvelles de la troisième partie de l’anthologie ont en commun leur jeu avec ce qu’on peut qualifier de  » modernités littéraires « . Kangni Alem, Koffi Kwahulé et Caya Makhélé revisitent, chacun à sa manière, les genres du polar, de la fable et du mythe grec classique. L’importance du politique dans la vie quotidienne et la littérature africaines explique pourquoi Adele King a choisi cinq auteurs pour illustrer la quatrième partie de l’anthologie. Madagascar y a une part privilégiée avec les nouvelles de Michèle Rakotoson et Jean-Luc Raharimanana, alors que la brutalité de l’irruption du politique dans la vie du citoyen lamba ou faussement en marge de la société fait l’objet des nouvelles de Patrice Nganang, Kossi Efoui et Benjamin Sehene. La politique et ses corollaires, la violence, l’exil, le naufrage font l’objet des deux nouvelles de la cinquième partie. Bessora, toujours aussi iconoclaste, nous raconte sur un ton décalé le crash féerique d’un Boeing 747 de la Compagnie Air Afrique, tandis que Nathalie Etoké décrit la vie au jour le jour, les galères à Paris d’un candidat africain à l’immigration revenu de ses rêves de grandeur.
Au total, l’anthologie d’Adele King a le mérite de cerner de près les grands topos de la littéraire africaine contemporaine, et malgré la réserve faite précédemment quant à son choix de faire la part belle aux auteurs vivant hors d’Afrique, il n’en reste pas moins qu’elle offre au public autre que francophone l’occasion d’entrer de façon agréable et insolite dans l’univers solide et diversifié de la nouvelle africaine, immigrée et  » endogène « . Il faut de tout pour faire un monde !

1. On peut lire et apprécier à leur juste valeur les points de vue de cette romancière dans l’article intitulée  » Halte à la domination étrangère !  » sur le site internet : http://www.african-geopolitics.org/show.aspx?ArticleId=3658.From Africa. New francophone stories, edited by Adele King. University of Nebraska Press, Lincoln and London, 2004.
Titres et auteurs des nouvelles : A woman and a half, Abdourahmane Waberi, The legend of Abla Pokou, Véronique Tadjo, A fistful of groundnuts, Tierno Monénembo, My father’s lamp, Nimrod, The spider’s fart, Kangni Alem, Babyface, Koffi Kwahulé, The labors of Ariana, Caya Makhélé, The ballad of a shipwreck, Michèle Rakotoson, Fahavalo, Jean-Luc Raharimanana, Our neighbourhood fool, Patrice Nganang, A hunting scene as observed by a sentimental photographer, Kossi Efoui, Dead girl walking, Benjamin Sehene, Bessombè : between homeland and exile, Nathalie Etoké, The Milka cow, Bessora.///Article N° : 3494

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