Fuocoamarre, par-delà Lampedusa, de Gianfranco Rosi

Le regard en question

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En sortie le 28 septembre dans les salles françaises, Fuocoamarre, par-delà Lampedusa réussit à faire sentir le drame des migrants en Méditerranée en jouant la carte du cinéma plutôt que le sentimentalisme ou l’information.

Ours d’or au festival de Berlin, en sortie dans plus de 50 pays, Fuocoamarre aura plus d’impact que le fragile et ambigu Simshar en sortie 15 jours avant sur les écrans français (cf. [critique n°13757]). C’est heureux : comme Samuele, le garçon de 12 ans qu’il met en scène, ce film nous propose avec subtilité et sensibilité de réveiller notre œil paresseux. C’est un documentaire, qui fit ainsi l’ouverture des Etats généraux du film documentaire de Lussas. La scène où le médecin dit à Samuele qu’il lui faut masquer son œil actif pour réveiller son œil endormi n’est pas une fiction écrite mais captée dans le réel. Pourtant, des personnages se détachent qui pourraient être fictionnels, comme cet animateur de radio qui répond aux sollicitations des habitants de cette île de 20 km2 où ont débarqué quelque 400 000 migrants en 20 ans, ou bien ce plongeur qui, avant de s’y lancer, scrute l’eau par peur de ce qu’il pourrait y trouver.
Samuele confectionne au début un lance-pierres pour tirer sur les oiseaux et leur parle en fin de film : il s’est passé quelque chose que nous partageons profondément, un apprentissage, un changement de regard. Pour cela, Pietro Bartolo nous aide singulièrement. Ce médecin, directeur du petit hôpital de l’île, supervise les soins médicaux d’urgence aux migrants et réfugiés qui traversent sur des embarcations de fortune les 110 km qui séparent l’île de l’Afrique du Nord. Il a vu une partie des 15 000 hommes, femmes et enfants qui y ont perdu la vie, souvent déshydratés au fond des cales ou lors de naufrages. Avec autant de simplicité que d’effroi, il commente la photo d’un bateau surchargé et dit combien il ne peut s’habituer à cette détresse.
Ce sont ces personnages qui nous amènent peu à peu à voir en face durant trente terribles secondes la cale jonchée de cadavres d’un de ces bateaux. Voir n’est pas regarder, on n’est pas devant la télé qui distille toujours les mêmes images lors des grands naufrages. Voir, c’est sentir, percevoir le hors-champ, ce que l’on ne voit pas et qui est la réalité de ce drame, honte d’une Europe qui s’entoure de murs et scandale d’un monde à deux vitesses.
Fuocoamarre (« mer en feu ») est le titre d’une chanson populaire que tout le monde fredonne sur l’île, souvenir du bombardement d’un navire italien par les avions britanniques au large de l’île durant la guerre. Cette mer qui devient rouge qu’évoque la grand-mère, les habitants ne la voient pas, pas plus que nous ne communiquons avec les migrants : leurs embarcations sont interceptées en mer par des navires militaires qui les transbordent et les conduisent au port d’où ils sont conduits à un centre, identifiés et contrôlés puis transférés vers des hotspots en Sicile ou en métropole italienne.
Gianfranco Rosi travaille seul : la réalisation, une caméra légère, le son. « Quand je prends la caméra, je crée un monde », dit-il. Comme tout bon photographe, il cherche à capter l’avant et l’après du moment filmé : « ce que vous ne voyez pas est aussi important que ce que vous voyez ». C’est ainsi que l’esthétique soignée du film où les silences et la lumière d’hiver jouent un grand rôle répond à ce désir d’interroger le regard, pour qu’avec Samuele nous réveillions notre œil paresseux et devenions adultes.

Bande annonce Ours d’or Berlinale 2016 – Fuocoammare, par-delà Lampedusa – un film de Gianfranco Rosi from Météore Films on Vimeo.

///Article N° : 13766

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© 21 Uno Film
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