Nabile Farès, l’homme des incorruptibilités

Vie et oeuvre de Nabile Farès

La Plume Francophone
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L’écrivain et poète Nabile Farès, psychanalyste de formation, est décédé le 30 août dernier. Notre site partenaire, La Plume Francophone, lui rend hommage dans un dossier. Nous vous proposons d’en lire un extrait, écrit par Ali Chibani.

Le sel de la mer est en moi. Le vent aussi. Celui qui détache le soleil et le porte, là, dans le ventre de tes larmes.

Ne pleure plus Malika.

Ne pleure plus.

J’ai compris.

– Nabile Farès, Mémoire de l’Absent

Nabile Farès[1] présente l’anthropologie comme ce qui est « beaucoup plus qu’un système de classification des différences et existences culturelles, mais ce lieu de la référence et de la saisie des enjeux culturels inscrits dans l’histoire sociale des peuples, des sociétés, des individus et des groupes. » Cette fonction, on peut le dire, est aussi celle qu’il attribue à la littérature. Son désir est « que l’on considère [s]es livres comme n’étant pas étrangers à la vérité commune et éthique propre à l’humanité vivante, à élargir l’horizon et la réalité de l’humanité vivante ; rien de plus, rien de moins ![2] »
« L’humanité vivante », une catégorie vaste et précise. Pour Nabile Farès, la littérature ne veut pas d’une « humanité » mourante, d’une humanité morte, ou d’une humanité tout court, mais d’une humanité vivante en cela qu’elle est, en permanence, productrice de sens, de liens sociaux et culturels, de récits qui permettraient aux civilisations de se regarder les unes les autres, de se donner les unes aux autres, et de passer les frontières de l’idéologie, des nationalismes, des interdits d’être à soi et d’être à l’Autre, pour que, en chaque civilisation, pour chaque civilisation, l’étranger soit, non une menace, un marginal, mais fondateur. Ainsi, le monde aurait en soi, partout, une part nommée Maghreb – Occident – qui est aussi cette part que le Maghreb – appelant ainsi les peuples vivant dans cet espace géographique, civilisationnel, littéraire, linguistique de la pluralité – refuse de voir, d’enregistrer et d’accepter, tant elle constitue une vérité qui compromet les discours politiques et religieux des Etats actuels.

Au pays des disparus et des résurrections
Mais comment parler de « l’humanité vivante » ? Nabile Farès le fait à la manière des chamans qui, d’après Mouloud Mammeri, affectionnent l’antiphrase : nommer une chose pour dire le contraire, dire le mal pour appeler le bien. Farès dit les cassures réelles et symboliques, les gouffres, les embrasements, les corps cassés, les corps décapités, les langues nouées, les langues interdites, les êtres disparus, les êtres enlevés par l’armée coloniale et par la « Sécurité militaire » algérienne du « parti Kiététout »… pour laisser entendre que l’humanité vivante est possible dans et par la reconnaissance de ce qu’elle n’est pas aujourd’hui : « il faudrait que vous acceptiez ce voyage au Pays de Là-Bas, des Disparus et des Résurrections, ce pays se trouve un peu plus loin de ces lieux où nous sommes, de ce bureau, de cette place forte… « .
«  Avec beaucoup de précautions méthodologiques, d’attentions analytiques et de liberté critique[3] », cet « enfant de la guerre« , dont les recherches ont été dirigées par Germaine Tillion en anthropologie, par Emmanuel Levinas en philosophie et par le philosophe et psychanalyste Pierre Kaufmann en anthropologie littéraire, évoque et analyse les comportements et les destructions actuelles – du nazisme, à la guerre d’Algérie, à l’islamisme, au racisme, au capitalisme pratiqué par ceux qu’il nommait « les pervers à l’envers » en référence à un slogan politique : « travailler plus pour gagner plus » – passe souvent par l’évocation, très katébienne, des récits originels définissant le passage d’une monstruosité exprimée par les contes pour être tenue à l’écart du monde mais qui finit par violer et envahir le champ du réel. Si l’enfant qui écoute un conte a son inconscient pour le protéger de la terreur que le récit inspire en pensant qu’il ne s’agit que d’un conte, qu’est-ce qui pourrait protéger l’humanité des massacres et des crimes qu’elle commet quotidiennement, réellement, dans cette «  »forêt des Ogresˮ ; autour de laquelle plusieurs hameaux, maisons isolées, avaient été incendiés[4] » ?

Aux origines de la vie et de la parole
Nabile Farès s’est souvent senti proche du conteur qui est « celui qui reconduit la perte prononcée dans l’existence en une symbolique de la destination.[5] » Aussi a-t-il réemployé les symboliques du conte en tant qu’elles restituent le sujet blessé et morcelé «  aux origines de la vie et de la parole[6] ».
Aux origines de la vie et de la parole, se trouve aussi la femme, celle qui a le don du conte et à laquelle il consacre L’Exil au féminin[7]. Dans ce recueil de poésie, à l’exil territorial, s’ajoute un exil intérieur et social de la femme qui se construit en tant que signe par le foisonnement des métaphores et par les blancs qui occupent l’espace de la page[8]. En cela, Nabile Farès fait de la francophonie l’espace de l’Odyssée des symboliques berbères voyageant dans « une langue devenue plusieurs[9] » On comprend dès lors que les personnages du conte berbère comme l’ogre, l’ogresse ou Mqidec[10] traversent une grande partie de son œuvre.
Les contes sont à leur façon un lieu : lieu généalogique de narrativité mythique qui préenregistre les structures de la représentativité du monde et de ses angoisses. Dans Yahia pas de chance, un jeune homme de Kabylie, roman autobiographique « forcené » écrit pendant la guerre d’Algérie alors qu’il avait rejoint l’ALN, Nabile Farès note : « Depuis trois mois dans ce village nous sommes dans l’enfer des bêtes et la nuit des ogres. […] Des génies malfaisant ont envahi nos terres et mutilé les âmes. Dans la forêt des hommes qui brûlent, le loup étranger fait des ravages aux montagnes et aux pitons que tu vois au-dessus d’Akbou « [11].
La généalogie dans l’œuvre farésienne est touchée par la cassure mais elle est aussi l’espace du signe transformé en « lieu d’être ou de croyance[12] ». Dans Mémoire de l’Absent qui revient sur la guerre d’Algérie et sur l’histoire de la Kahéna pour « restitue[r]dans et par le langage la cassure mentale et sociologique d’un monde en pleine destruction« , le père veut écrire sa « généalogie« . Vivant dans un monde de la colonisation où il est difficile de se constituer une mémoire, le fils, personnage narrateur, ne comprend pas le sens du mot « généalogie » jusqu’à ce qu’il participe à la grève des étudiants algériens en 1956 : «  Oui. Ce n’est qu’à ce moment que je compris que. Ce que cherchait le père. Était une raison de vivre. A l’intérieur du territoire. Sans doute. Une raison de vivre[13]. »
Néanmoins, comme le fils d’esclave Jugurtha qui n’oublie pas que Massinissa l’a intégré dans la royauté par l’adoption, Nabile Farès s’est toujours senti en dette envers ses aînés parmi lesquels l’oncle enlevé par l’armée française et qui n’est jamais revenu (Yahia pas de chance, Le Champ des Oliviers, Mémoire de l’Absent) et le père, Abderrahmane Farès, président de l’Exécutif provisoire algérien, qui revient sous la forme d’un spectre inspecter le lieu « Algérie » dans Il était une fois, l’Algérie, «  curieux ou [attentif]à la disparition des histoires des femmes des hommes des enfants  » et fantôme « de pages qui auraient consigné une cruelle vérité du monde ?[14] ». La «  vérité du monde« , portée par la métaphore de la lune, est celle qui empêche le héros des contes kabyles Mqidec de dormir : « Si la lune veille sur nos vies, c’est à la manière d’une coureuse de serpents qui, dans l’ombre où elle s’avance, agite les chevelures des arbres, dissimule les pointes aiguës de la mort et porte au sommeil des hommes le venin qu’elle a recueilli[15] ».

Lire la suite de l’article [ ici ] sur le site de notre partenaire La Plume Francophone, espace d’analyse, de parole et de dialogue qui défend une vision de ce qu’offrent la littérature et les arts contemporains dans toute leur richesse et leur diversité.

[1] Pour une courte biographie de l’auteur, lire Jean Déjeux, « Farès Nabile », Encyclopédie berbère, 18 | Escargotière – Figuig, Aix-en-Provence, Edisud, 1997, p. 2729-2730.
[2] Peter Thompson Roger Williams U, « Interview Avec Nabile Farès ».
[3] Sur la jonction du texte littéraire et du commentaire scientifique dans l’œuvre de Nabile Farès, lire Farida Boualit, «  »Maghrebˮ en texte : la parole giratoire de Nabile Farès » dans Littérature, n°101, 1996. L’écrivain et ses langues, p. 53-62.
[4] Il était une fois l’Algérie, Tizi-Ouzou, éd. Achab, 2011, p. 137.
[5] Nabile Farès, L’Ogresse dans la littérature orale berbère, Paris, Karthala, 1994, p. 16.
///Article N° : 13767

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