The Fits, de Anna Rose Holmer

Ne pas dire pour mieux voir

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En sortie en salles en France le 11 janvier 2017, The Fits est une expérience de cinéma.

La caméra d’Anna Rose Holmer et de son directeur photo, Paul Yee, nous livre ce que le cinéma américain indépendant fait de meilleur. Un style appuyé mais tranquille. Un rythme hypnotique. Un suspense sans surprise. Des couleurs terrestres. Un réalisme maîtrisé pour une plongée dans un monde rétrécit où genre, classe et race se jouent à chaque image sans jamais s’expliquer.
Dans ce gymnase dont rien n’indique qu’il se situe dans la banlieue de Cincinnati, les garçons boxent et les filles dansent. A 11 ans, Toni est entre deux monde, celui de son frère qui l’entraîne et qu’elle aide au club de boxe, et celui des lionnes qui dansent dans la pièce d’en face en vue de la prochaine compétition. Toni est noire comme tout le monde qui fréquente le gymnase, à l’exception de quelques adultes qui interviennent en vain pour élucider le mystère des crises d’épilepsie dont souffrent de plus en plus de jeunes filles.
Il est évident que personne ne roule sur l’or dans ce monde où les grands frères ne prennent pas leur rôle de protecteur à la légère et où les copines sont expertes en perçage artisanal des oreilles. Pour autant, la question sociale comme raciale ne fait jamais l’objet de débat scénarisé. Pas plus que la masculinité de Toni, excellente boxeuse poids plume, avare de mots. Vêtue d’un éternel jogging, elle effectue ses séries d’abdos, le regard fixé sur la caméra.
Toni, fascinée par les lionnes, lâche la boxe pour la danse dont elle ne maîtrise aucunement les saccades chorégraphiées. Elle veut faire partie de la bande, « fit in », comme on dit en anglais, être comme les autres. Veut-elle devenir une fille, une femme ? Si elle se laisse vernir les ongles en doré, c’est pour se les nettoyer aussitôt. Son ambivalence est amplifiée par de très gros plans sur les miettes de vernis assortis d’une bande son sourde et diffuse. Car Toni voit bien au travers des crises d’épilepsies, ces « fits » qui sont le premier sens du titre et secouent ces jeunes femmes aux corps galbés par le sport. On dirait en anglais qu’elles sont « fit ».
La polysémie du titre est à l’instar du parti pris : ne pas expliquer, montrer de l’intérieur et laisser comprendre. De l’intérieur du club mais aussi de l’intérieur de Toni, grâce à une bande son qui subjectivise les bruits en les filtrant du souffle de la jeune athlète qui semble s’engouffrer dangereusement dans un monde qui l’attire et l’effraie à la fois. La musique angoissante, les plans sur les épaules de Toni qui arpente les couloirs du gymnase, la cause inconnue des crises sont autant de codes d’un film d’horreur qui n’aboutit jamais. Quand son frère repère les oreilles percées, il imagine la colère de sa mère, colère laissée en suspens puisque l’intrigue ne quitte jamais le périmètre du gymnase. Une seule scène extérieure, magistrale, enferme Toni entre les grilles d’un pont urbain où elle enchaîne la chorégraphie des lionnes jusqu’à en maîtriser la grâce combative. Cette libération confinée semble métaphorique de l’expérience corporelle de l’adolescence, pleine d’énergie étrangère à elle-même, subissant la dictature sociale tout en glissant au travers.

///Article N° : 13770

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© ARP Sélection
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