Le « Diderot » des Traoré

Au cœur du 12ème arrondissement de Paris, la rue Claude Tillier est intimement liée, depuis 47 ans, à une histoire de migration ouest-africaine. Bien souvent, elle était la première adresse que les migrants avaient notée en débarquant à Paris, celle où, depuis l’aéroport Charles de Gaulle, un bus les amenait directement. Et pour cause, en 1970, s’y érigeait un foyer dit « de travailleurs migrants ». Construit comme une cinquantaine d’autres à Paris, sous l’impulsion de l’Etat français, il hébergeait une main d’œuvre du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, principalement malienne, mauritanienne et sénégalaise. Aujourd’hui, la liste infinie des Traoré sur les boites aux lettres du même foyer rappelle l’identité emblématique du lieu, point de ralliement de cette chefferie du cercle de Yélimané.

Qu’il soit communément nommé « Diderot » ou « Claude Tillier », on ne devrait plus appeler « foyer », ce bâtiment du 12ème arrondissement, malgré tant d’années d’histoire de logement de travailleurs immigrés à l’actif. Depuis 6 ans en effet, des travaux de réhabilitation en ont fait une « résidence sociale ». Habitat épuré de droit commun, son organisation en logements individuels dissipe les souvenirs d’un foyer informel où jadis la vie collective y dessinait une véritable fourmilière malienne. Soulagés de ne plus vivre dans un espace vétuste et d’avoir un appartement à soi, certains résidents ne cachent pas moins des mécontentements. Car la politique du gestionnaire Coallia évolue avec rigueur depuis un changement de direction en 2014, et quelques expressions de vie collective qui ont survécu au dit « foyer » sont particulièrement visées. Suppression de la cuisine collective, mise en place de compteurs d’eau individuels, assainissement des comptes, autant de « mises aux normes » qui traduisent une volonté de maîtriser des manières d’habiter longtemps marquées par des arrangements informels. Alors, structurés en comités, portant une parole militante et armés juridiquement, les représentants des résidents usent de l’art de la négociation, comme ils l’ont toujours fait, pour faire valoir l’idée qu’ils se font d’un chez-eux.

Une histoire emblématique

Baradji Fodé © Caroline Trouillet

« Diderot c’est un foyer modèle. Tout est expérimenté ici pour voir si ça peut passer dans d’autres foyers, nous avait dit Jean Marie Oudot ». Baradji Fodé, président du comité de résidents de Claude Tillier depuis 1995.

 

A ses débuts, le foyer était géré par l’Assotraf (Association pour l’Aide aux Travailleurs Africains). Cet organisme philanthropique, créé en 1965, mobilisait d’anciennes usines pour loger des travailleurs africains souvent entassés jusqu’alors dans des gourbis, en proie aux marchands de sommeils. Dans ces espaces rapidement vétustes, l’organisation des habitants s’est développée dans une logique de solidarité. Aussi, pendant 30 ans, les habitants ont fonctionné en quasi autogestion à Diderot. Les lits étaient transmis de pères en fils, car perçus comme propriété des familles. L’Assotraf encaissait les redevances sans réelle maîtrise de cette occupation, dans un rapport lâche à la gestion. Les pouvoirs publics, quant à eux, étaient indifférents à cette présence immigrée qui, pensaient-ils, repartirait « au pays ». A la fin des années 1990 pourtant, l’Etat s’insurge de ces poches de précarité et de vie communautaire que constituent les foyers en plein cœur de Paris. Il lance un « plan de traitement [1] ». Claude Tillier est alors nommé comme chantier prioritaire pour être reconverti en une résidence sociale. Face à de grandes difficultés économiques, l’Assotraf ne peut pas davantage porter cette réhabilitation que celle de Pinel. Elle est finalement absorbée par l’Aftam (ex Coallia) en 2004, association qui compte alors une soixantaine de foyers à son parc.

Cette transformation menée par l’Aftam, à l’image du cas Pinel pour Adoma, illustre un véritable tournant sur la manière dont sont pensées, politiquement, les normes de vie pour ceux que l’on nomme « travailleurs migrants ». Sous l’autorité de l’Etat, la CILPI (Comité Interministériel pour le Logement des Populations Immigrées) impose en effet le passage à du logement individuel. Ceci pour rompre avec la précarité des chambres à lits multiples, mais aussi pour contrôler l’arrivée de nouveaux migrants, souvent sans papiers, qui sont hébergés au foyer par leur famille, sur des matelas supplémentaires, depuis plusieurs générations. Dans le jargon gestionnaire, il s’agit d’une lutte contre la « surrocupation ».

Pourtant, cet impératif sera envisagé avec une certaine souplesse concernant Claude Tiller. A l’image du foyer Bara de Montreuil, (A lire sur Africultures, « Bara, une page se tourne ») il est un pilier de la communauté malienne en France, et porte tout un historique de lutte avec les gestionnaires. Pour ces raisons sûrement, il est l’un des rares foyers où ont été préservés, après travaux, 4 salles communes, partagées entre le gestionnaire, les résidents et une autre association, et où subsiste aussi une cour intérieure et un restaurant collectif. Sous la direction de Jean-Marie Oudot, l’Aftam affichait en effet une ouverture dans l’existence de modes d’habiter collectives, et la négociation avec les résidents n’était pas prise à la légère. «  Le gestionnaire était bien obligé de voir qu’il y avait des besoins. Les cuisines se sont faites un peu par hasard parce qu’on a regroupé massivement des populations à un endroit et qu’il fallait bien manger, Ils l’ont fait en collectivisant les besoins, de manière illégale en France. Donc au moment de réhabiliter les foyers, soit on se prend pour des cowboys et on décide de virer tout ce qui dépasse, soit on écoute ». Baradji Fodé et Mody Traoré, délégués du comité de résidents, sourient en se rappelant l’époque Oudot. Car si les négociations n’étaient pas de tout repos, si les menaces de grèves et les occupations du siège de l’Aftam ont toujours existées, c’est bien le respect qui dominait leurs échanges. « On était en confiance avec lui. Le jour où il est parti en retraite, on a fait venir des cadeaux d’Afrique » se souvient Mody Traoré.

Petits arrangements en place

Les directives étatiques sont claires s’agissant des règles de vie dans les nouvelles résidences sociales[2] : logement strictement individuel, suppression des activités informelles, mixité sociale visée, non financement du culte. Pourtant, du temps de Jean-Marie Oudot, on voit bien qu’une marge importante s’est frayée entre ces impératifs et les réalités issues des négociations sur le terrain. A Claude Tillier, le rapport de force entre les représentants des résidents, les gestionnaires et la Ville de Paris a en effet induit nombre d’arrangements qui contredisent l’opposition entre foyer/résidence, légal/illégal, formel/informel. Par exemple, au moment de la réhabilitation en 2004, l’attribution des chambres s’est faite selon un tirage au sort, pour rompre avec la logique ancienne d’un étage par village d’origine des résidents. Pourtant, le gestionnaire a donné aux délégués, autrement dit les négociateurs, le privilège de choisir leurs chambres.

Les arrangements sur la question du culte font apparaître aussi des fissures entre discours étatique et pratiques sur le terrain. Claude Tillier a été identifié comme la mosquée du 12ème arrondissement, par la Mairie même, au moment de la définition du projet de réhabilitation en 2000. « Le choix avait été fait avec la Ville de Paris de faire une salle de prière publique, accessible via l’extérieur » explique Jean Marie Oudot. Mais ce positionnement a progressivement évolué et l’espace de prière s’est déguisé sous l’appellation neutre de « salle polyvalente ». Un subterfuge qui permet de ne pas officialiser le financement « peu républicain » d’un espace de culte sur des fonds publics. Pourtant, officieusement, Claude Tillier fournit toujours la mosquée de l’arrondissement. Mais parce que la fréquentation du lieu les vendredis débordait le foyer, Coallia a décidé de fermer la salle en 2013. La réaction des résidents fut immédiate : grève des loyers, pour forcer une négociation. Un accord est trouvé : Coallia signe une convention de mise à disposition des locaux avec les délégués, qui récupèrent ainsi les clefs de plusieurs salles les vendredis et les week-ends. En contrepartie, ces derniers organisent leur propre service d’ordre pour contrôler la fréquentation de la mosquée. Une équipe de sécurité, formée de jeunes résidents en gilets jaunes, font ainsi la circulation, interdisant aux personnes de l’extérieur de prier en dehors des salles dédiées.

Cet épisode illustre bien les jeux du rapport de force entre gestionnaire et délégués des résidents. A chaque décision de Coallia vécue comme arbitraire, les délégués répondent par un blocage (grève, manifestation, occupation du siège), pour ouvrir un espace de négociation dans lequel est trouvé un consensus. Et, on le voit bien avec cette question du culte, les délégués du comité de résidents restent les garants premiers de l’ordre et de la sécurité interne dans leur résidence. Héritage d’un pratique d’autogestion, de fait, qui a duré plusieurs dizaines dans l’ancien foyer Diderot. Un règlement intérieur propre au comité des résidents existe même en parallèle à celui du gestionnaire. Ils exigent ainsi une amende de 70 euros à ceux qui fument dans les couloirs, de 50 euros s’ils crachent dans l’escalier. Récemment, Baradji et Mody ont aussi constitué une équipe de sécurité pour dissuader un groupe de jeunes dealers d’investir le hall. Mody Traoré explique : «  Des jeunes vendent de la drogue en face des boites aux lettres toute la nuit. Alors avec les délégués on a décidé de fermer une des deux entrées du foyer. On a choisi quelques jeunes pour faire la sécurité. Ils posent leur nattes et se relayent toute la nuit jusqu’à 5 heures du matin pour les empêcher de rentrer ». Les riverains ont aussi multiplié les courriers auprès de la Mairie et de Coallia pour dénoncer cette vente illégale. Les résidents se sont organisés pour répondre de manière pragmatique à ce besoin de sécurité, jusqu’aux limites des portes de leur habitat. Pour ce qui est l’espace public, il en revient à la police ou au gestionnaire selon les délégués, chacun rejetant ainsi la responsabilité du « sécuritaire » sur l’autre. Cette confusion illustre le caractère bancal du statut de résidence sociale lorsqu’elle survit au foyer.

Le tournant « Calderini »

Franck Calderini © Caroline Trouillet

« Je n’ai pas besoin d’avoir fait du foyer pendant 30 ans pour savoir ce qu’est le produit. Parlons clairement, le produit foyer. J’ai fait ce que je fais quand je prends une entreprise, j’analyse son modèle économique, son business » Franck Calderini, directeur de Coallia depuis février 2014.

 

En février 2014, Coallia change de direction. Au pragmatisme de Jean Marie Oudot, 20 ans de carrière à l’actif, se disant « né dans les foyers », se substitue alors la rigueur de Franck Calderini, qui s’est distingué comme directeur de plusieurs sociétés d’aménagement. Aussitôt arrivé, celui-ci a proposé la suppression des modes de règlements des loyers en espèces, acte symbolique pour augurer d’une nouvelle ère. Il s’est ensuite attelé à un grand ménage dans la gestion des comptes des cuisines collectives présentes dans les foyers Coallia, et plus largement dans la remise aux normes des arrangements informels. Un virage qui déstabilise le rapport de force à « géométrie négociable » auquel les délégués de Tillier étaient habitués.

Cuisine et dépendances

Le projet de réhabilitation à Tillier comprenait dès l’origine la préservation d’une cuisine, mais sous la forme d’un restaurant associatif, légal, en lieu et place d’une cantine de débrouille gérée par les délégués. Ceci en parallèle aux kitchenettes dont chaque résident dispose dans son studio. Un appel d’offre a été lancé en 2010 pour la gestion de ce restaurant et c’est l’association portée par les mêmes délégués qui a été sélectionnée. Avec un accompagnement de Coallia, ils ont dirigé pendant 4 ans le restaurant, bénéficiant de subventions de la Ville et de l’Etat. Mais, les subventions diminuant, l’équilibre financier du restaurant s’est effondré : « Tout le monde venait manger au début, ça marchait bien, on vendait 400 à 500 repas par jour. Ensuite, on a dû augmenter le prix du plat à 3 euros pour faire face aux charges, parce qu’avec les frais des services vétérinaires et de la médecine du travail on s’en sortait pas. Et alors, les habitants ont commencé à aller à Bara (Montreuil) et à Petite Pierre (un foyer du 11e), où il y a encore des cuisines illégales, pour payer moins cher. On a fait des courriers à Coallia pour leur dire que s’ils voulaient un restaurant légal ici, ils devaient fermer les autres cuisines dans leurs foyers ». Les délégués imputent ainsi leur faillite à de la concurrence déloyale, sous la responsabilité de Coallia. Le positionnement de ce dernier diffère : « Aujourd’hui, on a encore 5 ou 6 associations qui gèrent des restaurants sociaux, dans les foyers, qui vont perdre leur agrément d’entreprise d’insertion. Toutes ces associations qui sont régularisées sont complètement portées par Coallia. Elles n’ont jamais payé le matériel qu’elles utilisent, ni l’eau, ni l’électricité, ni le gaz. Donc en 2014, j’ai dit on arrête. Quand on ne paye ni le loyer ni les consommables, c’est évident qu’on peut proposer des prix qui défient toute concurrence. J’ai fait un audit sur toutes les cuisines des foyers. Je leur ai dit si vous voulez continuer, vous payer les consommables. Au moins de juin dernier, à Tillier, ils nous devaient 114 000 euros d’arriérés » explique Franck Calderini.

Habitué à un gestionnaire peu regardant sur leur organisation collective, attitude que Jean Marie Oudot résume en avouant « Tillier, ils vivaient à une époque où on était plutôt cool au niveau des refacturations », les délégués ont vécu comme un affront la fermeture arbitraire de leur restaurant en 2015 par le nouveau directeur. Alors, ils ont mobilisé l’argument juridique comme un contre poids. Spécialiste du droit du travail, délégué syndical à la CGT, Baradji Fodé était prêt à aller en justice. Sur cette base, une négociation a finalement abouti à l’annulation de la dette de l’association par Franck Calderini. Statu quo. Mais pour un moment seulement, car l’ouverture prochaine d’un restaurant « Soleils et Papilles », décrit par Mr Calderini comme « un genre de snack pour les résidents, et pour les gens de l’extérieur, quelque chose de beau, de moderne », porté par une filiale de Coallia, en lieu et place de l’ancien restaurant, sera certainement suivi d’une fronde des résidents. « On a fait une grève de deux ans à Assotraf à cause des salles de prière. Aujourd’hui Coallia prend le même chemin avec la cuisine. Le jour où ils ouvriront ce restaurant, là ça me fait peur. On les attend au tournant » bouillonne Baradji.

Le prix de l’eau

Boubou Sacko © Caroline Trouillet

« J’ai commencé mon premier poste le 1er mars 1976, donc cette année j’ai quarante ans à Coallia. Au début j’ai été souvent cobaye en gérant des sites anciennement à AFRP (Association des foyers de la région parisienne). La vie d’un foyer n’est pas un long fleuve tranquille. » Boubou Sacko, chargé de mission auprès du directeur général Franck Calderini

 

Cet épisode n’est qu’une image de la stratégie globale du nouveau directeur : auditer les dépenses excédentaires à une norme de vie quotidienne, en chambre individuelle, dans une résidence sociale. Puis faire porter sur les résidents des charges qui étaient jusqu’alors supportées par le gestionnaire, et reprendre en interne, dans une logique d’entreprise, certaines activités qui relevaient d’une organisation collective. Un autre conflit en cours illustre ce mécanisme. Notant que les dépenses en eau dépassaient largement le seuil des 165 litres par jour par personne, la direction a décidé de mettre en place un système de compteurs. L’objectif est à la fois de déceler des fuites d’eau, d’inciter au contrôle individuel des dépenses, et de dévoiler la surroccupation. Mais un autre argument intéressant est avancé par la direction : évaluant la consommation d’eau pour le bétail et les hommes, au Sénégal, à 30 litres par jour, Boubou Sacko explique que les économies dans les foyers permettraient d’être réinjectées dans les projets de codéveloppement portées par Coallia en Afrique. Un discours de responsabilisation plutôt incongru, puisque ces mêmes résidents basent leur économie en France pour la réinvestir au pays, finançant, entre autres, nombre de châteaux d’eaux.

« Un foyer, ça ne peut pas être une colonie dans un îlot. Je sais qu’un individu dans un foyer peut faire vivre jusqu’à 40 personnes au pays. C’est énorme. Mais je ne peux pas dire allez-y c’est open bar, servez-vous dans les finances de Coallia. Non, ici on est dans une République démocratique, avec des lois, et tout le monde doit les respecter » fustige Franck Calderini. Une rhétorique qui bientôt, glisse vers une vision essentialiste des besoins des résidents : « Sociologiquement, ils sont grégaires. Ils ont une mentalité de villageois. Dans les foyers on n’a pas à faire avec des individus mais à un groupe. Avec ses structures sociales, ses représentants, ses anciens, ses sages » continue ainsi le Directeur. Mal à l’aise peut-être avec la force de négociation des représentants des résidents, Franck Calderini a missionné un intermédiaire pour communiquer avec le « groupe ». Il s’agit de Boubou Sacko, d’origine sénégalaise, connaissant les foyers intimement depuis 40 ans, donc potentiellement maitrisant les codes, selon Calderini : « Dans l’architecture de négociation africaine, vous avez des négociateurs, et généralement les personnes qui décident restent toujours en arrière. Ça se passe toujours avec des tiers. Donc j’ai mis en place cette structure-là ». Ce même négociateur qui dû aller au front, lorsque suite à l’annonce des compteurs d’eau, les délégués de Tillier ont organisé une grève de loyers immédiate et un blocage de l’accès du foyer à Coallia. Stratégie qui a d’ailleurs permis de mettre en suspens la question, pour le moment. Ce même négociateur qui est chargé d’accompagner les vendeurs d’appoint, installés dans les halls des foyers, à légaliser leur commerce sous la forme d’un statut d’auto-entreprenariat. A Claude Tillier, quelques résidents s’installent en effet chaque jour derrière une table d’appoint pour vendre tabac, fruits, bonbons et cartes de téléphones. L’auto-entreprenariat ? Bien loin de leur réalité. Eux n’ont plus de titres de séjours, et s’ils se sont mis à vendre ces produits c’est seulement en attendant de retrouver un travail, histoire de se faire un peu d’argent de poche.

Un statut qui se mord la queue

 

Mody Traoré © Caroline Trouillet

« Je suis délégué depuis 1986. Je suis fatigué de ce poste. Il y a des élections tous les 3 ans, mais je ne peux pas partir comme ça, le doyen ne va pas vouloir, il y a trop de responsabilités en jeu. Certains jeunes qui savent bien parler français pourraient prendre le relais mais ils n’ont pas de papiers. » Mody Traoré, délégué du comité de résidents Claude Tillier

 

La force d’opposition des délégués de Tillier est encore vive, avec ce registre de la grève en menace latente. Mais Baradji et Mody sont, bientôt, d’une génération révolue. Lassés de leurs responsabilités, de leurs nuits blanches à faire la ronde dans la résidence, ils laisseraient bien leur place aux prochaines élections, mais le doyen ne leur en laisse pas la possibilité. « Si vous ne vous présentez pas, je vous inscrirai de force » leur a-t-il dit. Les plus jeunes travaillent et beaucoup enchaînent le soir avec les cours de français. Souvent aussi, ils sont de cette génération récente de sans-papiers. Dadié, petite quarantaine, est le plus jeune du comité de résidents à Tillier. Sa famille l’avait sollicité pour l’intégrer il y a 6 ans. Pour autant, il n’occupe aucune fonction et quand on lui demande si, dans le cas de nouvelles élections, il voudrait se représenter, il répond « On n’en est pas là. Baradji et Mody se représenteront toujours, jusqu’à leur retraite ». On devine aussi qu’assurer une telle relève de représentation n’est pas au goût de tous les nouveaux arrivants. Nombreux sont ceux qui apprécient la vie en studio, la tranquillité, cette intimité possible dans un espace où tout de même, l’on peut toujours croiser un oncle, un ami, et manger ensemble. Pour la plupart d’entre eux en tout cas, les enjeux de pouvoirs entre le comité et le gestionnaire restent mystérieuses.

Ce tournant générationnel est un argument souvent mobilisé par les gestionnaires pour relativiser les revendications des délégués à davantage d’espaces collectifs. Car ils sont principalement portés, il est vrai, par les habitants « historiques » des foyers. Pour ces hommes, qui forment encore en majorité la population des résidences sociales, le statut de cet habitat est bancal. La résidence n’est pas une étape dans leur parcours de logement, ils y sont chez eux. S’ils ne décident pas de retourner définitivement au pays après leur retraite, ils vieilliront dans un studio. Or, le gérant conserve toujours un double des clefs de leur appartement, ils ne payent pas un « loyer », mais une « redevance », et ne peuvent héberger un proche que pour une durée limitée et contre une redevance de 1 euros par jour. Autant de contraintes à l’appropriation d’un logement propre, qui posent tout autant problème d’ailleurs, d’un point de financier, au gestionnaire. Franck Calderini, réfléchit en effet, discrètement, à la possibilité de basculer sur un logement plus proche d’un statut privé, pour faire porter le coût des charges aux locataires. « La redevance, qui inclue le gaz et l’électricité, est réévalué avec l’IRL (Indice de Référence des Loyers). Mais cet IRL ne tient pas compte de l’augmentation du gaz et de l’électricité. La surrocupation pèse beaucoup sur nos coûts, puisqu’on a une consommation d’eau de 6 millions d’euros par an pour un droit à consommer de 2 millions. J’ai des charges qui augmentent de 3 à 5 % et un loyer seulement de 0.8 %. Un grand coup de ciseau ». On en vient alors à cette conclusion étonnante : « Tout ce contexte fait qu’il faudrait un statut particulier pour les résidences sociales occupées par les travailleurs sub-sahariens. Je suis prêt à discuter de ça. Parce qu’en tant que gestionnaire je vois bien que la réglementation ne colle pas du tout avec la sociologie de cette population ». Si Mr Calderini s’efforce d’appliquer les injonctions républicaines à l’intégration de ces hommes dans du logement individuel, il affiche pourtant une certaine résignation devant la permanence de logiques collectives et informelles, qu’il regarde avec un certain paternalisme. En effet, dans un logement de type privé, ces pratiques n’entraveraient plus son soucis de rentabilité financière, comme c’est le cas actuellement dans la situation ambigüee des résidences sociales issues de foyers. En réalité, il est bien vrai que les réhabilitations devraient permettre d’accompagner les résidents dans leurs demandes de logement dans le parc social et privé, au vu des contraignantes et si laborieuses procédures d’accès en région francilienne.

 

[1] Référence date du PTFTM

[2] Circulaire de 2002 relative à la prorogation du Plan de traitement, à savoir « produire des logements individuels et autonomes »

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