Gad Elmaleh

L'homme aux cent visages

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Gad Elmaleh est sur tous les fronts. Un nouveau film le 7 décembre avec Gérard Depardieu (Olé, de Florence Quentin) et la sortie de son dernier spectacle « L’autre, c’est moi » en DVD (depuis le 24 novembre) viennent ponctuer une carrière qui ne fait qu’exploser. Ce personnage fantasque, incapable de rester immobile et au verbe déglingué, traverse le paysage de la scène humoristique française tel un grand enfant voulant toucher à tout. L’occasion pour nous de se pencher sur un angoissé qui a trouvé le remède pour ne pas devenir fou : « s’éclater ».

Une anecdote existe, elle définit l’orientation humoristique qu’a choisie Gad Elmaleh à ses débuts. Il y a quelques années de cela, le jeune trublion du Maroc, venait rendre visite à ses voisins algériens pour leur raconter quelques histoires tirées de son second spectacle, La Vie normale. A l’époque, un jeu concours faisait fureur dans tout le pays. Il fallait dénicher une vignette autocollante représentant un guidon de bicyclette que l’on pouvait trouver sur des bouteilles de Coca-Cola. La récompense était à l’image du concours : pharaonique ! Ce soir-là, Gad va étonner son public. Devant cette foule immense et après avoir longuement feint d’hésiter, il avouera :  » J’ai un très gros souci. Un problème que vous avez tous en Algérie, actuellement…Je n’arrive pas à trouver ce fichu guidon  » En s’adaptant, pour quelques heures, aux tracasseries loufoques du quotidien algérien, Gad créera ce soir-là, l’euphorie générale.
Gad Elmaleh ( » salé  » en arabe) vient du Maroc. Sa biographie, tout le monde la connaît. Une famille déjantée dont le patriarche, mime, lui fera découvrir le verbe acéré de Pierre Dac et le burlesque poétique de Jacques Tati ; un départ, à l’âge de 16 ans, pour le Canada où il découvrira une autre culture, celle de la nuit ; et enfin, la France, période charnière où sa carrière de comédien verra le jour.
Deux étapes.
D’abord, il commet une erreur de jeunesse en s’inscrivant au Cours Florent  » Je suis à fond dedans. Je lis Claudel, je mets des manteaux noirs, je ne me rase pas, j’ai les cheveux en pétard, je vais voir des spectacles underground, je répète dans des sales glauques : je me la joue jeune comédien, avec tout ce que ça représente comme clichés bidons « . Il n’oubliera pas cette expérience, en croquant gentiment tout ce petit monde dans ses spectacles (le professeur de théâtre dans Décalages et le sketch de la cigarette dans La Vie Normale). Ensuite, il décide de suivre une thérapie. Pas n’importe laquelle, celle de l’autodérision. Il est déterminé à faire ses preuves, en racontant sa propre histoire, celle du mec, le cul entre deux chaises géographiques (Maroc et la France), qui observe son entourage avec malice. Il va sans cesse écrire, remanier, se corriger, relire ses notes pour finalement aboutir à une poésie nostalgique et absurde qu’il appellera Décalages. La suite est connue : il enchaînera avec un second spectacle, La Vie normale, qui rencontrera un second succès public. Le cinéma lui faisant les yeux doux, il en profitera pour adapter un de ses nombreux personnages, Chouchou. Le public sera au rendez-vous «  Gamin, ce qui m’intéressait au-delà de tout, ce n’était pas de faire rire, c’était d’être le centre d’attraction, qu’on me regarde, qu’on m’aime. Très jeune, j’ai donc su qu’il fallait que je fasse un métier où je serais exposé, que je sois au centre de ce qui se passe « .
L’humour méditerranéen qu’il traîne avec lui et qui repose sur un procédé assez fort, se vanner continuellement pour mieux échapper aux soucis quotidiens, dénote d’une envie accrue de vouloir mettre en avant des personnages complexes, sans pour autant s’embourber dans une analyse psychologique. L’exemple parfait est Chouchou, travesti algérien de la place Clichy qui «  n’a aucun tabou, qui déteste l’hypocrisie et qui vit très bien l’homosexualité « . En une dizaine de minutes, Gad parle de tout (la religion extrémiste, l’identité forte, la difficulté de s’intégrer, l’intolérance) tout en respectant le fil conducteur qui lui est propre : l’absurde.
A l’image d’auteurs qu’il affectionne (Woody Allen ou dans un autre registre, Chaplin), le créateur de Chouchou a dans l’idée de façonner des  » inventeurs de problématiques qui n’existent pas « . Et pour mieux illustrer cette thématique, il réinvente et déconstruit la langue française «  J’ai toujours beaucoup aimé la langue française, même si je n’ai jamais été un grand lecteur. Je crois d’ailleurs que ce besoin de jouer avec la langue vient d’une certaine forme de complexe. Un complexe d’inculture littéraire. Alors je crée ma langue à moi. Face à des gens très cultivés, j’invente des auteurs, des passages pour me protéger  »
Pour ses deux premiers spectacles (Décalages, 1997 ; La Vie Normale, 2000), il utilisera continuellement cette méthode particulière pour conter, toujours avec pudeur, ses différentes pérégrinations par le biais de personnages hauts en couleur, grand-guignolesques et qui finissent par devenir attachants : Baba Yiah, grand-père traditionaliste, épouvanté entre autre, par la technologie du portable ; Abderrazak, agent immobilier et comédien algérien essayant tant bien que mal de s’épanouir dans un pays qui le regarde d’un mauvais œil (voir le sketch horripilant où il se réapproprie le conte de La Chèvre de Monsieur Seguin) ; Coco, génial milliardaire mégalomane qui ordonne à son fils d’aller  » dire à tout le monde combien papa a dépensé pour sa Bar-Mitsva « .
Dans sa dernière création, (L’autre, c’est moi, 2005) il se concentre énormément sur les travers de notre quotidien sans pour autant les fustiger (les programmes de nuit à la télévision ; faire du ski ou bien prendre l’avion). Ce spectacle, assez inégal, est l’occasion pour Gad Elmaleh de taquiner tendrement certains aspects de notre société qui lui paraissent saugrenus (le phénomène des comédies musicales ou le plan Vigipirate). Son écriture redevient plus intéressante lorsqu’il revient sur sa vie, donc sur ses angoisses. L’humour de Gad fonctionne quand il se met en scène. Cette auto-analyse, que l’on retrouve dans le sketch de l’entracte, est hilarante car elle ne rentre pas dans un système de code propre aux saynètes audiovisuelles, c’est-à-dire dénué de la moindre recherche comique. Plus l’humoriste accentue la musicalité de ses textes et sa gestuelle, plus le résultat sera absurde. S’il devait y avoir une fausse note dans cette partition, elle serait purement cinématographique. Parmi tous ces films (qui d’ailleurs ont reçu un accueil du public très favorable), rare sont ceux qui mettent en avant l’élasticité de son corps. Quand on y réfléchit bien, Gad Elmaleh est le Jim Carey américain du paysage humoristique français. Même sens de la dérision, même intérêt pour la gestualité, même recherche burlesque. Il faudrait un cinéaste de la trempe des Frères Farelly pour que Gad puisse s’épanouir. Un cinéaste qui mettrait en valeur sa grande souplesse. Existe-t-il ? L’avenir nous le dira.

Source des citations : Les Inrockuptibles.///Article N° : 4168

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La Vie Normale © Gad Elmaleh





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