Gai Sakiliba : portrait d’une jalimusoo de la Gambie

Print Friendly, PDF & Email

Depuis très longtemps, les jalikeolu, hommes griots, attirent l’attention des chroniqueurs, des explorateurs et, plus récemment, des chercheurs. Curieusement, leurs homologues féminins, les jalimusoolu, ont été presque oubliées dans les publications scientifiques. Quand on y fait référence, leurs noms apparaissent dans des notes de bas de page ou ne sont cités qu’en passant. Pourtant, ces femmes ne passent pas inaperçues en Afrique de l’Ouest. Reconnues à leurs habits flamboyants et leur voix aiguë, elles occupent un rôle important dans la société. Portrait d’une d’entre elles, Gai Sakiliba.

Les jalimusoolu ont un rôle crucial dans plusieurs communautés de l’Afrique de l’Ouest. Leur activité principale est de chanter des louanges. Lorsqu’elles chantent, elles s’adressent à leurs hôtes en fonction de leurs patronymes, ce qui révèle leur statut. Chaque patronyme correspond à des louanges qui consistent en une combinaison de généalogies et de formules fixes. L’essentiel est de magnifier la réputation de l’hôte. Ces derniers savent très bien qu’ils ne pourront jamais se faire un nom dans la société sans avoir été l’objet d’éloges ; ils sont donc prêts à récompenser les jalimusoolu avec de l’argent ou des biens, dont celles-ci dépendent pour gagner leur vie.
Les tâches artistiques sont réparties en fonction du sexe : les jalikeolu jouent des instruments et récitent les épopées ; les jalimusoolu chantent (cf. Duran 1995 : 200-201). En revanche, dans la région où j’ai effectué mes recherches (1), dans l’est de la Gambie, les jalikeolu font rarement de la musique. Lorsqu’ils jouent d’un instrument, ils s’attendent à recevoir de leur hôte une gratification plus importante que celle reçue par les jalimusoolu. De nos jours, la plupart des hôtes ne peuvent pas (ou ne veulent pas) leur offrir des gratifications généreuses, même si cela peut être perçu comme un signe de pauvreté. C’est pourquoi plusieurs jalikeolu m’ont dit qu’investir autant d’énergie à jouer de la musique ne valait pas la peine sur le plan financier. De ce fait, ils n’apportent plus leurs instruments aux cérémonies d’attribution du nom, aux mariages ou aux circoncisions – cérémonies au cours desquelles les griots jouaient par le passé. Par conséquent, ces célébrations sont devenues surtout l’affaire des femmes (Janson 2002 : 126-9). Les épopées étant très longues et réservées à des cérémonies spéciales, les jalikeolu les racontent très rarement (cf. Janson 2004). Les chants de louanges des jalimusoolu s’accordent cependant bien avec la profession même du griot.
Compte tenu de l’importance des chants de louanges, une activité où les jalimusoolu se surpassent, on peut se demander pourquoi ces femmes ont été si peu étudiées. A la suite de Diawara (1989 : 109-10), Hale explique que le manque d’études sur les jalimusoolu peut être attribué à la prédominance d’une approche masculine dans la plupart des recherches en sciences sociales (1998 : 218-9). Cette approche est particulièrement évidente dans les études sur les jalimusoolu qui sont généralement dépeintes comme les choristes des jalikeolu. Plus encore, les jalimusoolu sont souvent décrites comme des  » griots femmes « . De tels a priori masculins sont autant d’obstacles à la recherche, car, en partant d’une perspective masculine établie comme norme, on passe nécessairement à côté des activités des jalimusoolu.
La définition d’un mot comme concept général a toujours tendance à imposer un référent masculin. Un exemple bien connu est l’utilisation du terme  » homme  » pour désigner l’espèce humaine tout entière. Il en est de même pour le concept de jali, le mot mandingue pour  » griot  » (2). Jali (jaloolu au pluriel) est grammaticalement neutre : dans la société mandingue ce terme générique renvoie au griot indifféremment de son sexe, la différenciation étant établie par l’emploi du suffixe musoo (femme) ou keo (homme) (3). Mais, en raison des préjugés masculins dans la recherche en sciences sociales, jali, ainsi que le terme griot, désignent souvent des hommes. Même si cette nomenclature était modifiée pour différencier explicitement la femme de l’homme, cela ne suffirait cependant pas pour briser le silence sur les jalimusoolu.
Dans l’espoir de rétablir l’équilibre, j’ai étudié ces femmes comme agents ou acteurs sociaux en soi, approche inspirée par la théorie anthropologique féministe (cf. Rosaldo et Lamphere 1974 ; Mohanty 1991a). En considérant ces femmes comme acteurs sociaux, mon approche se veut un contrepoint de la vision dominante dans laquelle les jalimusoolu sont reléguées au rang de simples extensions de leurs maris, les jalikeolu (4), leur rôle se réduisant à n’être que leurs assistantes. Voilà pourquoi j’ai centré mes recherches sur les pratiques et les modes de représentation des jalimusoolu. Je voulais comprendre comment elles exercent leur métier au quotidien et ce que signifiait, pour elles, le fait d’être une jalimusoo. Pour mieux appréhender la pratique de leur métier, je suis moi-même devenue une jalimusoo.
Les femmes griots avec lesquelles j’ai travaillé n’étaient pas habituées à parler de leur métier. En devenant une apprentie jalimusoo, je pouvais en apprendre davantage qu’en les interrogeant. Cette position privilégiée a été déterminante dans ma collecte de données et m’a permis d’étudier ce métier de l’intérieur. Cependant, bien que les jalimusoolu m’aient formée avec beaucoup d’enthousiasme, je savais qu’à leurs yeux je resterai toujours  » celle venue d’ailleurs « . En effet, même si dans certains contextes les jalimusoolu tiraient bénéfice de mon statut d’apprentie (5), dans d’autres, elles soulignaient ma position de Toubaab (européenne). J’étais souvent appelée  » Gai Toubaabo « , nom soulignant cette position ambiguë : Gai était le nom d’une jalimusoo de renom (voir ci-dessous) et Toubaabo signifiait que je suis blanche. Toutefois, même  » participante « , je demeurais une  » observatrice extérieure « , ce qui me permettait d’inscrire le résultat de mes recherches dans un contexte anthropologique.
Afin de mieux cerner ce que signifie être une jalimusoo, j’ai enregistré les récits de vie d’un certain nombre de femmes griots. L’anthropologie féministe a effectué un changement de perspective en passant de la similitude entre les femmes ( » nous sommes toutes des sœurs « ) aux différences fondamentales entre les femmes (classe, appartenance ethnique, sexualité, religion, etc.) (cf. Mohanty 1991b : 53 ; Moore 1994). Tout comme le concept de  » femme « , celui de jalimusoo ne peut pas constituer une catégorie d’analyse. Ce que signifie être une jalimusoo au quotidien dépend de plusieurs facteurs et, afin de les étudier, il faut placer la vie des jalimusoolu dans son contexte. Dans cet article, c’est ce que je tenterai de faire en présentant le récit de vie de Gai Sakiliba (6).
A mon arrivée dans le village de Manneh Kunda, un village mandingue de taille moyenne situé dans l’est de la Gambie, j’ai reçu mon nom d’après cette jalimusoo. En me donnant le même nom, on m’a adopté en tant que membre de son foyer. J’ai observé et suivi Gai Sakiliba et sa famille pendant plusieurs années. Les premiers contacts ont été établis en 1996. Au cours de mes travaux successifs sur le terrain, j’ai rendu visite à Gai tous les jours, non seulement pour l’interroger mais aussi pour bavarder avec elle, boire du thé et pour l’aider dans les tâches ménagères et la cuisine. Lorsqu’elle partait en tournée, j’allais avec elle. Au travers d’interviews et de conversations informelles, j’ai eu un très bon aperçu des moments qui ont joué un rôle important dans sa vie. À partir de ces discussions, j’ai choisi sept thèmes qui me permettront d’esquisser son portrait : la famille dans laquelle elle est née, sa jeunesse, son apprentissage, son mariage, sa vie de mère, ses activités comme jalimusoo et ses perceptions de sa religion.
Gai Sakiliba : destinée à la jaliyaa dès sa naissance
Gai est née au milieu des années soixante à Sotuma Sere, un village situé à l’est de la Gambie et habité uniquement par des artisans (7). Elle appartient à une famille de griots de renom. L’oncle de Gai était le défunt Bamba Suso (8), l’un des plus grands griots de la Gambie. Le frère aîné de Gai, Al Haji Papa Bunka Suso, est un griot doué qui a fondé sa propre troupe dans les années soixante-dix. C’était le début d’une carrière qui l’a mené en Europe et aux Etats-Unis. Il habite actuellement à New York où il donne des cours de musique et où il se produit sur scène.
La mère de Gai était une jalimusoo très connue. A sa mort, Silami Sakiliba, la tante de Gai, s’est occupée de Gai. Silami était une jalimusoo encore meilleure que la mère de Gai. La mort de Silami en 1997 a provoqué un grand choc pour Gai. Elle m’a dit qu’elle voulait devenir une jalimusoo comme Silami qu’elle considérait comme une  » jalimusoo pure « . A son avis, Silami était un ngaaraa, un maître-griot, car  » elle connaissait toutes les significations des chansons, avait une connaissance très étendue de son métier, était une bonne musulmane qui priait cinq fois par jour et ne se disputait jamais avec les autres.  »
Le père de Gai était un joueur de kora de village de Sotuma Sere et qui avait enregistré sa propre cassette audio. Lors de la visite de l’ancien président de la Gambie, Sir Dawda Jawara, dans l’est du pays, alors qu’il jouait de la kora devant lui, le père de Gai s’est soudainement effondré. Il est mort un peu plus tard à l’hôpital. Gai m’a raconté :  » Personne n’a osé me dire que mon père était mort parce qu’on était très proches. Il est mort parce que des gens oeuvraient contre lui et lui avaient jeté du koriteo (un sort puissant). Être un griot de talent peu s’avérer très dangereux. Des jaloux peuvent vous tuer à tout moment. Je n’aime pas jouer devant une grande foule, cela me rappelle la mort de mon père.  »
En dehors de leur métier de griots, les parents de Gai passaient la saison de pluies comme agriculteurs. Gai partait en tournée avec ses parents pendant la saison sèche. Son père jouait de la kora pour ses hôtes dans les concessions qu’il visitait, pendant que sa mère chantait et jouait du neo, une tige en fer à percussion. Gai a appris le métier de griot en les observant et en les imitant :  » Tant mon père que ma mère m’ont formée pendant nos voyages. On a parcouru beaucoup d’endroits de la Gambie à pied, car à cette époque-là il y avait peu de voitures. Lorsque mes parents jouaient pour leurs hôtes, j’écoutais attentivement. A la maison, je répétais les chansons que ma mère avait chantées. Quand je les avais apprises par cœur, je m’entraînais à les chanter devant les filles de la concession. Je crois que j’avais dans les quinze ans quand j’ai pu commencer à chanter toute seule. J’ai aussi appris à danser et à jouer du neo en regardant ma mère.  »
Après la mort de ses parents, Gai a été formé par sa tante, Silami Sakiliba.
Comme elle n’allait pas à l’école, Gai avait le temps de suivre ses parents pendant leurs tournées. Le reste du temps, elle travaillait dans les rizières de sa mère et les champs de millet de son père :  » Après la récolte, on avait quelquefois neuf sacs de riz et de millet. Quand j’étais enfant, tous les griots travaillaient leurs champs pendant la saison des pluies, à l’inverse d’aujourd’hui. Tous les enfants aidaient leurs parents aux champs, alors que de nos jours ils vont à l’école. Après l’école, ils ont envie de se reposer et ne veulent plus travailler aux champs. Nous ne pouvons pas comparer hier à aujourd’hui. Par le passé, les griots gagnaient plus qu’aujourd’hui. A cette époque-là la vie était plus facile.  »
Le mariage marque le début d’une carrière indépendante
Vers l’âge de quinze ans, Gai s’est mariée avec Biya Kuyateh et est partie habiter avec lui et sa famille dans le village de Manneh Kunda. Lorsque je lui ai demandé quelles avaient été pour elle les conséquences de ce mariage, elle m’a répondu :  » Quand je me suis mariée, j’ai eu le droit de me déplacer sans ma tante, Silami Sakiliba. Une femme célibataire n’a pas le droit de voyager toute seule sans ses parents. Je ne me suis jamais déplacée avec mon mari. Au moment de notre mariage, il était déjà homme d’affaires et il n’avait guère le temps de jouer.  »
Elle a ajouté :  » Après mon mariage, ma façon de chanter s’est améliorée. J’étais capable d’ajouter mes propres phrases aux chansons que mes parents et ma tante m’avaient apprises. En grandissant, la voix d’une jalimusoo s’améliore et elle acquiert une meilleure connaissance de sa profession.  »
Gai était la deuxième épouse de Biya Kuyateh et elle voyageait souvent avec la première épouse de celui-ci, Sako Kanuteh (9). Quelques années plus tôt, pendant la saison sèche, elles avaient séjourné une semaine ensemble, à Jaara, une région réputée pour son riz. Obligés d’aller à l’école, leurs enfants ne les avaient pas accompagnées. Pendant ce voyage, Gai et Sako avaient rendu visite à leurs hôtes, chanté pour eux et leur avaient demandé du riz ou d’autres produits :  » Nos hôtes nous donnaient du riz, des arachides, de la cassave et de l’argent. Nous partagions une partie des récoltes et de l’argent avec Al Haji Ndaba Kuyateh [le chef de la concession où vivaient Gai et Sako], car il subvenait à nos besoins depuis que notre mari avait émigré.  »
De temps à autre, Gai voyageait seule pour rendre visite à ses hôtes. Depuis le départ de son mari, elle avait davantage de liberté de mouvement que les autres jalimusoolu mariées de Manneh Kunda (10).
La troisième épouse de Biya, une jalimusoo de Guinée, était morte depuis longtemps. Gai a assisté à ses funérailles en Guinée ; c’était la première fois qu’elle quittait la Gambie. Plus tard, elle a accompagné un de ses hôtes à un mariage au Sénégal. Après la mort de sa troisième femme, Biya s’était marié avec Jeneba Barri, une commerçante d’extraction noble. Peu de temps après le mariage, Biya a émigré et Jeneba n’a pas voulu emménager chez son mari car elle voulait rester dans sa concession natale pour s’occuper de sa mère malade. Les deux épouses Gai et Sako rendaient fréquemment visite à Jeneba au marché. Elles achetaient souvent les ingrédients des repas quotidiens à son étal. Son mari a beaucoup manqué à Gai après son départ, comme elle me l’a laissé entendre en soupirant :  » Mon mari ne m’a téléphoné qu’une fois. Je dois m’occuper de tout, toute seule. Parfois, j’ai l’impression d’être une divorcée.  » Peu avant la fête musulmane de Tobaski, Biya est retourné à Manneh Kunda après une absence de plus de dix ans. Sa santé avait empiré, il souffrait d’asthme et d’une tension artérielle élevée. Ses accès de colère ne l’aidaient en rien et, souvent, Gai devait le calmer. Voilà comment elle expliquait cette colère :  » Quand mon mari avait un magasin, il était riche. Il a économisé de l’argent pour faire le pèlerinage à La Mecque mais d’abord il a payé celui de son frère aîné. Ses amis lui ont emprunté de l’argent mais ils ne l’ont jamais remboursé, mon mari a donc perdu tout l’argent qu’il avait mis de côté. Ne pas pouvoir faire le pèlerinage l’avait rendu furieux.  »
Pour faire plaisir à Biya, sa première femme s’adressait à lui en employant le terme  » Al Haji « , le titre utilisé pour les hommes ayant effectué le pèlerinage à La Mecque. Le frère aîné de Biya partait souvent dans la brousse chasser les oiseaux blancs dont il avait besoin pour lui préparer un remède spécial. Celui-ci a eu peu d’effet : Biya est mort en 2001. Une fois terminée la période de deuil prescrite, Gai s’est remariée avec le frère cadet de Biya.
L’école transforme l’apprentissage de la jaliyaa
Juste après son mariage avec Biya, Gai était tombée enceinte. Elle a eu quatre filles en tout : les jumelles, Adama et Hawa, puis Sajo et Silami Kuyateh. Quand les jumelles étaient petites, Gai, ou sa co-épouse Sako, les emmenaient au marché ou à la mosquée le vendredi pour mendier. Comme Gai l’expliquait :  » Des jumeaux ont le droit de mendier parce qu’ils occupent une place particulière dans la société : ce sont des cadeaux spéciaux de Dieu. L’argent qu’ils reçoivent en mendiant, ils doivent le donner à leur mère pour alléger ses charges financières. Mais lorsque mes jumelles ont grandi, elles avaient honte de mendier et je devais chercher d’autres sources de revenus. Pour trouver de l’argent, j’ai vendu les chèvres que mes hôtes m’avaient données. J’ai donné ma dernière chèvre à Adama quand elle s’est mariée.  »
N’ayant eu aucun fils, Gai s’occupe du fils de sa sœur cadette. Comme elle me l’a expliqué, sa vie de mère de famille ne l’a pas pour autant empêchée d’exercer son métier :  » Pendant les quarante jours après l’accouchement, je n’avais pas le droit de quitter la concession. Je n’avais ni le droit de faire mes courses au marché ni le droit de cuisiner. Mais lorsque les saignements se sont arrêtés et que mes bébés ont grandi un peu, j’ai commencé à partir en tournée avec eux. Je portais l’une des jumelles sur mon dos et l’autre sur mon ventre. Quand mes filles ont grandi, j’ai eu plus de temps pour exercer ma profession puisqu’elles m’aidaient avec les tâches ménagères.  »
Gai voulait apprendre à ses filles le métier de griot mais elles préféraient aller à l’école. Elle m’a dit qu’elle n’avait jamais poussé ses filles à devenir griots :  » C’est important pour les enfants de finir l’école pour trouver un travail. De nos jours, il est difficile pour un griot de survivre. La Gambie est un pays très pauvre. Je n’arrive pas à dormir la nuit, je m’inquiète sans cesse de comment je vais trouver les moyens pour payer les frais de scolarité. Comme mes filles vont à l’école, elles n’ont pas beaucoup de temps pour apprendre leur métier. Les deux sont incompatibles. Mais elles apprendront quand même car elles grandissent dans une concession peuplée de griots. Tous les jours elles entendent leurs mères chanter. Même si elles ne savent pas chanter, elles pourront exercer le métier. Je connais des jalimusoolu qui ne savent pas chanter mais elles gagnent quand même leur vie grâce au jaliyaa [la profession de griot].  »
Lorsque j’ai demandé à Gai si elle pensait que le métier allait disparaître, sachant que les enfants préféraient l’école, elle a répondu :  » Le jaliyaa ne disparaîtra jamais. Partout dans le monde il y a des artistes et la plupart sont allés à l’école. Jalibaa Kuyateh, un griot très populaire en Gambie, est allé à l’école et une fois ses études terminées, il a trouvé du travail comme instituteur. Mais il est toujours resté un jali. Aujourd’hui, c’est une grande vedette.  »
Il était évident que Gai était très fière de ses filles. Elle me montrait souvent des photos d’elles. Pendant son temps libre, elle écoutait la cassette du mariage d’Adama qui avait été arrangé alors que le marié était en Allemagne. Pendant ses vacances, il revient en Gambie pour rendre visite à sa femme. Quand Adama s’est mariée, Gai a commencé à chercher un mari pour Hawa, qui a finalement épousé un homme d’affaires. Après le mariage, ce dernier est parti en Espagne. Adama et Hawa ont chacune donné naissance à une fille peu après leur mariage. Quelques mois après son accouchement, j’ai demandé à Adama si elle avait l’intention d’apprendre à sa fille le métier de griot et elle m’a répondu :  » Je ne le lui apprendrai pas, car je ne sais pas chanter.  » Puis, quand je lui ai demandé si elle allait confier la formation de sa fille à Gai, Adama m’a répondu résolument :  » Ma fille n’apprendra pas le jaliyaa.  »
Gai se consacrait tellement à ses petits-enfants qu’elle n’avait plus assez de temps pour jouer. Elle rata ainsi plusieurs cérémonies et ne put donc partager l’argent gagné par ses collègues. Ce n’était pas trop grave dans la mesure où elle bénéficiait du soutien financier de ses filles, lesquelles recevaient de l’argent de leur mari. Gai a en partie utilisé cet argent pour refaire sa chambre en achetant de nouveaux meubles et en remplissant les murs avec des photos de ses filles. Elle achetait régulièrement du henné pour embellir ses pieds. Les autres femmes de la concession admiraient ses pieds mais n’avaient pas les moyens d’acheter du henné. Plus elle s’enrichissait, plus les gens devenaient jaloux. A l’annonce de la date de la cérémonie d’attribution du nom de l’une de ses petites-filles, l’un des beaux-parents proclama que l’évènement serait fêté de façon modeste. Je suppose qu’il voulait éviter des jalousies inutiles. En fin de compte, Gai et ses parents dépensèrent beaucoup d’argent pour la cérémonie dont l’aspect pompeux ne fit qu’attiser les jalousies.
Une jalimusoo aux multiples activités
Bien que la situation financière de Gai se soit améliorée, le métier de griot est resté essentiel à ses yeux :  » Rien au monde n’est plus important que le jaliyaa. C’est ma seule arme (11) « . A son avis, les tâches principales d’une jalimusoo sont de rendre visite à ses hôtes et de chanter leurs louanges lors de cérémonies et au marché. Gai insistait sur le fait que l’exercice du jaliyaa n’est pas facile :  » Chanter est très, très dur. Quand je chante, j’ai mal à la gorge. Cela me donne mal à la tête car je dois bien réfléchir pour me souvenir des paroles de la chanson. Tout le monde m’écoute, je dois donc chanter uniquement ce qui est vrai. Une bonne chanteuse doit être intelligente.  »
Gai étant considérée comme une femme intelligente, elle avait été choisie par ses collègues pour répartir entre elles l’argent qu’elles gagnaient en jouant dans le cadre de cérémonies ou au marché.
Son métier n’est pas la seule activité de Gai. La première fois que je l’ai rencontrée, elle passait beaucoup de temps à cultiver ses rizières. Lorsqu’il habitait à Manneh Kunda, son premier mari lui avait interdit de le faire. Quand je lui en ai demandé la raison, elle a répondu :  » Il n’aimait pas ça « . Cette réponse pourrait être justifiée par le fait que certains griots estiment qu’ils n’ont pas à cultiver les champs en raison du statut qui est le leur. Mais, quand le mari de Gai a émigré, l’agriculture est devenue un moyen d’existence pour elle. Aujourd’hui, elle ne cultive plus en raison d’une blessure au pied. L’année dernière, elle a utilisé l’argent que ses filles mariées lui ont donné pour engager un travailleur saisonnier. Cette blessure a également affecté son activité professionnelle :  » Je ne peux plus jouer aussi souvent que je le voudrais, car je ne peux pas marcher très loin. Je dois aller à l’hôpital à Banjul, la capitale, pour me faire soigner les pieds ; les médecins sont meilleurs là-bas qu’ici en province mais je n’ai pas assez d’argent pour payer le trajet et l’hôpital. Je suis allée voir un marabout qui m’a fabriqué une amulette. Je supplie Dieu de me guérir.  »
Gai est aussi sage-femme. A Manneh Kunda, elle apporte son aide lors des accouchements, coupe le cordon ombilical et lave les nouveaux-nés. Par ailleurs, à l’occasion des rites d’excisions des filles, elle les tient dans ses bras et soigne leurs plaies. Le fait qu’on ait recours à ses services à ces occasions témoigne du prestige dont elle jouit dans sa société.
Importance de la religion
Gai est une musulmane très pieuse, fait sur lequel elle insiste :  » L’islam a toujours joué un rôle important dans ma vie. Depuis le jour de ma naissance, je suis musulmane et, même avant le jour de ma naissance, j’étais musulmane.  » Elle a suivi des cours coraniques pendant plusieurs années :  » L’imam de Sotuma Sere m’enseignait des versets du Coran trois fois par jour. Il m’a également appris à écrire en arabe mais je ne peux pas le lire. Quand je me suis mariée, j’ai arrêté les cours car j’ai dû déménager à Manneh Kunda.  » Quand je lui ai demandé ce que signifiait être une musulmane pour elle, elle m’a répondu :  » Je prie cinq fois par jour et, chaque année, je jeûne pendant le ramadan. Parfois je fais l’aumône aux enfants et aux personnes âgées. Quand j’aurai économisé assez d’argent, j’aimerai aller à La Mecque.  » Gai souligne également qu’un musulman est toujours aimable avec les autres :  » Je ne me dispute jamais avec les gens et j’interviens en tant que médiatrice quand des gens se disputent. Lorsque mes hôtes ne veulent rien me donner, je ne me mets pas en colère contre eux. Je souris tout simplement, car je sais que Dieu est grand ; Il pourvoira à tous mes besoins. Si une jalimusoo se fâche contre son hôte, d’autres le sauront et ils refuseront de la gratifier. Une jalimusoo pure n’est pas uniquement intéressée par l’argent de son hôte. C’est tout ce que je peux dire.  »
Le cycle de vie d’une jalimusoo
Bien que Gai Sakiliba ne soit pas nécessairement représentative de la population jalimusoo du village de Manneh Kunda, ou même, d’une manière plus large, de la Gambie, je pense qu’il est possible, à partir de son exemple, de tirer des conclusions d’ordre général sur le cycle de vie d’une jalimusoo.
D’après les récits de vies que j’ai enregistrés pendant mes recherches sur le terrain, il s’avère que des notions d’âge et de génération sont déterminantes dans la perception qu’une jalimusoo aura de sa profession. Le métier de griot n’a pas la même signification pour une jeune jalimusoo, qui débute en tant qu’artiste professionnelle, que pour une jalimusoo de l’âge de Gai qui a déjà un certain niveau de prestige. Au-delà des notions d’âge et de génération, les compétences et les qualités individuelles sont importantes. Les collègues et les hôtes de Gai la considèrent comme une bonne chanteuse. Comme elle est bonne en calcul mental, c’est elle qui a été choisie pour répartir les revenus tirés du jaliyaa entre ses collègues femmes.
Les jalimusoolu sont nées dans leur profession : elles se considèrent comme des griots parce que leurs ancêtres l’avaient aussi été. D’après elles, c’est leur destin et leur devoir que de s’engager dans le jaliyaa. Bien que les filles de Gai aient passé la plupart de leur temps à l’école, elles sont considérées comme des jalimusoolu car elles ont été élevées dans une concession habitée par des griots. Mais même si elles sont nées jalimusoolu, elles doivent néanmoins développer leur compétence en s’entraînant.
Le récit de vie de Gai suggère que la formation des apprenties jalimusoolu n’est pas institutionnalisée : elle se déroule dans le cercle familial. Gai a appris le métier de griot en suivant les tournés de ses parents et, plus tard, au contact de sa tante. Au cours de ces déplacements, elle a observé et imité leur façon de faire. Son statut d’apprentie a pris fin lorsqu’elle s’est mariée. En devenant épouse et mère, elle est aussi devenue jalimusoo professionnelle. Les jalimusoolu célibataires sont seulement autorisées à répéter les paroles de leurs professeurs, tandis que des jalimusoolu de l’âge de Gai ont le droit d’improviser et de chanter en solo. A l’inverse des apprenties, les jalimusoolu d’un certain prestige comme Gai sont capables de commenter les chansons car elles connaissent la  » signification profonde  » du métier de griot qu’elles sont autorisées à exprimer. Le savoir dépend du niveau de prestige de la génération à laquelle on appartient (Jansen 1994 :124).
Comme son mari avait émigré, Gai était plus libre dans l’exercice de son métier que d’autres jalimusoolu mariées et de son âge. De plus, dans la mesure où ses filles étaient assez grandes pour l’aider à la maison, elle disposait de beaucoup de temps pour pratiquer le jaliyaa. A cause de son état de santé, Gai n’a cependant pas pu pratiquer le jaliyaa comme elle l’aurait voulu et elle jouera probablement encore moins lorsqu’elle aura atteint la ménopause. En signe de respect envers elle, les jalimusoolu plus jeunes reprendront une partie de ses activités comme griot et l’aideront dans les corvées ménagères. Les jalimusoolu âgées passent davantage de temps à exprimer leur foi musulmane que les jeunes. Ce qui est intéressant dans le récit de vie de Gai, c’est qu’elle donne une dimension religieuse aux valeurs qui comptent dans sa vie de jalimusoo. A son avis, une musulmane pieuse ne manifeste pas d’agressivité à l’égard de ses hôtes et ne considère pas l’argent comme une fin. Une bonne griotte ne doit donc pas seulement avoir des qualités musicales mais également des qualités morales.
Il serait erroné de considérer qu’en Afrique de l’Ouest la profession de griot est dominée par les hommes. Sans comprendre les activités des jalimusoolu, on ne peut pas vraiment comprendre le métier de griot. Ce sont leurs attributions musicales respectives qui distinguent le jalimusoolu du jalikeolu : les premières chantent des louanges et les seconds jouent des instruments et narrent les traditions orales. Dans l’est de la Gambie, chanter des louanges occupe une place plus importante dans la vie quotidienne du griot – en l’occurrence, de  » la  » griotte – que faire de la musique ou narrer.
Le jalimusooya, la profession des jalimusoolu, est un aspect vital de la culture de l’Afrique de l’Ouest ; il faut donc lui accorder la place qui lui revient.

1. Cet article est fondé sur des travaux approfondis qui se sont déroulés entre 1996 et 2001 en Gambie. Ces recherches ont fait l’objet d’un financement de l’école de recherche CNWS de l’université de Leiden (Pays Bas).
2. Les Mandingues composent le plus grand groupe ethnique de la Gambie (environ 40 % de la population). Leur langue s’appelle le mandingue.
3. En mandingue, le pluriel est formé en ajoutant le suffixe – lu au singulier.
4. Même aujourd’hui, des griots hommes et femmes ont l’habitude de se marier entre eux.
5. Les jalimusoolu avec qui j’ai travaillé m’ont accepté en tant qu’apprentie parce qu’elles pouvaient en tirer un bénéfice. Pendant les représentations, on m’a souvent présentée comme leur apprentie, une stratégie pour gagner davantage. La plupart des gens s’étonnaient à voir qu’une blanche pouvait chanter des chansons jalimusoo. La plupart du temps on me donnait de l’argent que j’offrais ensuite aux jalimusoolu.
6. Cet article est la version révisée du chapitre II de ma thèse de doctorat (Janson 2002).
7. La structure sociale mandingue se compose de trois status groups : les nobles (foroolu), les artisans (nyamaaloou) et les descendants d’anciens esclaves (jongolu). La catégorie des artisans est divisée en plusieurs sous-divisions : forgerons (numoolu), griots (jaloolu) et maroquiniers (karankeolu). Habituellement, ces trois groupes habitent des concessions différentes au sein du même village. Ce n’est pas le cas pour le village de Sotuma Sere qui est peuplé par des artisans. En effet, mon hypothèse est qu’auparavant le village était proche d’un chef local qui les a patronnés (cf. Hale 1998 : 178).
8. Sakiliba est une variante féminine du patronyme Suso.
9. On m’a rapporté que lorsque Biya habitait Manneh Kunda, Gai et Sako se disputaient souvent et ne coopéraient pas. Leurs rapports sont devenus moins tendus quand leur mari a émigré.
10. Quand Biya est rentré à Manneh Kunda, il a toutefois renvoyé Gai à la maison en la voyant faire des courses seule au marché.
11. De cette façon, Gai a bien fait comprendre qu’elle n’avait pas d’autres sources de revenus.
Traduit de l’anglais par Peter Bryant avec la collaboration de Mihaela Bacou et Brunhilde Biebuyck

Références bibliographiques
Diawara, M., 1989,  » Femmes, servitude et histoire. Les traditions orales historiques des femmes de condition servile dans le royaume de Jaara (Mali) du XVe au milieu du XIXe siècle « , History in Africa 16, p. 71-96.
Duran, L., 1995,  » Jelimusow : the superwomen of Malian music « , in Power, Marginality, and African Oral Literature, eds. G. Furniss and L. Gunner, Cambridge, Cambridge University Press, p. 197-207.
Hale, T.A., 1998, Griots and Griottes : Masters of Word and Music, Bloomington, Indiana University Press.
Jansen, J., 1994,  » The secret of the dog that seized the soap : some observations on Mande oral tradition « , Sint Petersburg Journal of African Studies, 3, p. 120-129
Janson, M., 2002, The Best Hand is the Hand that Always Gives : Griottes and their Profession in Eastern Gambia, Leiden, Research School CNWS.
Ibid, 2004,  » The narration of the Sunjata epic as a gendered activity « , in Epic Adventures : Heroic Narrative in the Oral Performance Traditions of Four Continents, eds. J. Jansen and H.M.J. Maier, Münster, Lit Verlag, p. 81-88.
Mohanty, C.T. 1991,  » Cartographies of struggle : Third world women and the politics of feminism « , in Third World Women and the Politics of Feminism, eds. C.T. Mohanty, A. Russo and L. Torres, Bloomington, Indiana University Press, p. 1-47.
Ibid, 1991,  » Under Western eyes : feminist scholarship and the politics of feminism « , in Third World Women and the Politics of Feminism, eds. C.T. Mohanty, A. Russo and L. Torres, Bloomington, Indiana University Press, p. 51-80.
Moore, H.L., 1994, A Passion for Difference : Essays in Anthropology and Gender, Cambridge, Polity Press.
Rosaldo, M.Z. & L. Lamphere, 1974,  » Introduction « , in Woman, Culture, and Society, eds. M.Z. Rosaldo and L. Lamphere, Stanford, Stanford University Press, p. 1-15.

Marloes Janson a obtenu son Ph.D. en anthropologie à l’université de Leiden, en 2002, avec sa thèse « The Best Hand is the Hand that Always Gives. Griottes and Their Profession in Eastern Gambia ». Elle est actuellement associée, en tant que  » post-doc research fellow « , à l’International Institute for the Study of Islam in the Modern World (ISIM) à Leiden. Ses travaux de recherches portent sur les griots musulmans (finoos) en Gambie.///Article N° : 3626

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire