Goodbye Morocco, de Nadir Moknèche

Le noir destin des femmes arabes

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En sortie en salles en France le 13 février 2013.

Dounia Abdallah est une femme de tête, qui dirige sans hésiter les ouvriers africains sans papiers d’un chantier de construction. Mais son nom dénote sa contradiction : tandis que Dounia signifie « la vie ici-bas », Abdallah est « l’esclave de Dieu » : elle cherche à maîtriser son destin mais ne pourra le forcer et elle se retrouvera à la case départ. Lubna Azabal lui donne une force particulière, une énergie intense, regard noir dans un corps frêle, et porte véritablement le film. Déjà présente dans  [Viva Laldjerie] (2003), elle fait partie de ces grandes actrices sur lesquelles Nadir Moknèche appuie ses œuvres ([Le Harem de Madame Osmane], 1999 ; [Délice Paloma], 2005) : Biyouna, Nadia Kaci, Carmen Maura… Toujours, elles sont dominantes et dérangeantes ; toujours, elles refusent d’obéir aux hommes ; toujours, elles tentent l’impossible.
C’est ainsi que pour s’en sortir (fuir le Maroc avec son fils Jawad et son amant serbo-croate Dimitri), Dounia va s’enfoncer dans le cercle des compromissions qui vont générer le drame. Elle est celle qu’on aime et pour qui l’on tue, la femme fatale des films noirs, et c’est bien une atmosphère à la Chandler que développe le film, où Faouzi Bensaïdi incarne à la perfection le chauffeur Ali, un looser taciturne et désabusé, amoureux transi prêt à tout faire rater pour ne pas perdre celle qu’il sert pour mieux la posséder. Le trio amoureux s’ébroue entre scènes nocturnes, brouillards pluvieux et regards de derrière les rideaux. Chacun voudrait passer à la lumière, comme dans cette belle scène d’introduction en pleine nuit où Dounia allume la lampe pour téléphoner à Ali qui lui-même allume la lampe pour l’écouter. Faire la lumière sera l’enjeu d’un récit qui plonge dans les catacombes de l’Histoire pour en extraire une figure lumineuse que les sombres desseins individuels menaceront. Il fallait la nudité de Dounia et de Dimitri pour sceller le pacte qui les unit, lui venant d’une Yougoslavie dominée par l’intolérance et elle subissant le rejet d’une société qui crie au scandale lorsqu’une femme divorce pour vivre avec un étranger non-musulman.
Bien qu’abordant des thèmes délicats comme la condition de la femme, la spéculation immobilière ou les Harragas, jamais Moknèche ne tombe dans le discours. Il préfère les codes du film noir tout en bouleversant la chronologie pour faire évoluer des personnages qui ne peuvent développer leur autonomie dans le présent, à l’image d’un monde arabe engoncé dans son passé qui prend des risques fous pour s’en détacher. N’ayant jamais eu le visa d’exploitation pour Délice Paloma et se vivant ainsi indésirable en Algérie, il est allé tourner ce film au Maroc, quitte à aller choquer ailleurs puisqu’il est tout du long empreint d’une sensualité latente que renforcent une musique mystérieuse et l’incertitude des relations, et que l’homosexualité y est assumée sans mépris. Il en profite pour rappeler le passé préislamique de Tanger et sa proximité avec l’Europe pour achever de brouiller les pistes identitaires. Car son cinéma, qui de film en film s’affirme en maîtrise et en subtilité, met en scène des personnages profondément modernes au sens où, entre appartenance et émancipation, ils incarnent la dynamique complexe d’une société qui aspire au changement tout en multipliant les blocages.

///Article N° : 11232

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Les images de l'article
Lubna Azabal dans Goodbye Morocco de Nadir Moknèche © Les Films du Losange
© Les Films du Losange
Lubna Azabal et Rasha Bukvic dans Goodbye Morocco de Nadir Moknèche © Les Films du Losange
Faouzi Bensaïdi et Lubna Azabal dans Goodbye Morocco de Nadir Moknèche © Les Films du Losange




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