Haïti : La faille au jardin de plantains

 » Pourquoi le philosophe ne se réjouirait-il pas de voir tout effacé d’un coup d’éponge ? Alors les hommes repartiraient de zéro et joueraient le jeu avec de nouvelles règles. Qui sait si le gain ne serait pas plus grand que la perte ?  » – George R. Stewart, La Terre demeure, 1949.

 » Dieu nous hait !  » La voix hors champ très vaste de la vieille femme interviewée sur CNN me réveilla de ma torpeur. Elle avait sur le cœur de quoi offusquer le ciel. Le corps de sa fille sous les décombres, dont un bras hors de son havre de béton pouvait faire signe, devenait tour à tour une femme, un objet, une toile, une odeur.
C’est cette présence du corps en décomposition comme lieu de la transgression qui place la tragédie tropicale haïtienne au centre de l’imaginaire contemporain, dans son traitement vertigineux des débris humains et du culte de l’organique. Devant la télé allumée en permanence, j’avais la conviction que l’île natale était, pour autant que je puisse en juger, la seule à faire voler en éclats la fausse théâtralité du désastre naturel, à dynamiter les langages et les codes de représentation de la douleur publique et de la mort. La seule enfin pour laquelle il a fallu créer, par choix ou par nécessité, une terminologie inouïe pour décrire ces nouvelles œuvres de destruction et de survie.
Avec un spectacle comme celui-ci, donné en un lieu inhabituel, sur une durée jamais atteinte – la Caraïbe demeure un éden car au même moment, un paquebot de croisières déversait sans vergogne des milliers de touristes à Labadie, dans le nord du pays -, l’espace public se voit infliger une série de mauvais traitements : sali, découpé, vidé, troué, écrabouillé… C’est l’inscription du corps (individuel ou collectif) – et son martyre – qui menace les normes du comportement social.
Le président de cette république de souffrances ne s’y est pas trompé lorsqu’il déclare à la télévision :  » C’est la guerre ! « , comparant l’ampleur des dégâts aux destructions subies après une campagne de bombardements. Dans cette perspective, la situation de la nation se rapproche de la métaphore militaire, érotique et poétique de conquête ou de reconquête du terrain perdu ou cédé à l’ennemi… à moins de rêver de n’avoir point d’ennemis, sinon ceux de la patrie.
La magnitude 7,3 du 12 janvier à 16h53 contient à la fois les moyens d’une connaissance et d’une révolte : elle permet de faire une expérience du monde, de le décrypter, mais aussi de le mettre à l’épreuve, parfois à rude épreuve… Devant une violence structurelle mais aussi symbolique, les hommes se réfugient dans des postures de refus sous-tendues par une colère émancipatrice. Ici, la responsabilité personnelle dans tout ce qui arrive, y compris dans les accidents de la nature, s’inscrit en faux vis-à-vis des pouvoirs publics et commande de renverser l’ordre des choses qui régit les rapports de domination.
À Delmas 74, à Jacmel, à Léogâne, les hommes s’organisent, constituent des comités de quartier, dorment, s’accouplent peut-être et mangent ensemble. De cette manière, les nouvelles formes de solidarité sociale représentent un seuil de nuisance, mais aussi de rupture, susceptible d’introduire des contradictions dynamiques, du  » dissensus  » (Jacques Rancière) au sein d’une autorité publique dépossédée de ses fonctions régaliennes.
Devant les caméras (qui tournent), les populations, malgré et à cause de leur détresse, proposent des éléments de réappropriation de l’espace public, une recolonisation de cet espace.
Les tent cities au sein desquelles se jettent les bases d’une gestion collective par les acteurs eux-mêmes sont un mode de façonnement du monde à l’image de leur expérience singulière. Les villes sont désertées. Les campagnes se repeuplent. De nouveaux espaces se créent.
L’esclandre du XXIe siècle
Du point de vue de la conscience morale, rien n’est plus injuste qu’Hiroshima, plus dévastateur que le 11-Septembre, plus tragique que la Shoah. Vouée à la violence des hommes contre d’autres hommes, aucune concurrence mémorielle n’effacera le prestige du malheur. Car la douleur de chacun est toujours la plus grande.
Le séisme haïtien est d’une autre nature. Quand bien même il s’accompagnerait d’un vécu apocalyptique, personne ne songe à l’attribuer à la folie de Dieu. De la faille au jardin de plantains s’échappe un bruit de croûtes terrestres, un heurt de plaques tectoniques s’entrechoquant sous le plus mal famé des ports. Et c’est alors que retentirent les lamentations de tout un peuple en proie à une angoisse de fin du monde. En moins d’une minute, le scandale moral éclate aux yeux du monde. L’indignité est totale. Et c’est intolérable. Si l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center révéla au Nord la vulnérabilité de l’Empire américain, le désastre haïtien dévoile sur leur flanc sud une vulnérabilité géopolitique plus dangereuse encore pour leur sécurité nationale, et nolens volens pour toute la région. C’est pour cela que la présence de l’armée américaine est nécessaire pour rétablir la loi et l’ordre au sein d’un failed state, car une exception culturelle sévit aux portes de l’Empire et dont la seule présence remet en question leur hégémonie…
C’est que les Haïtiens entretiennent, avec les Français d’abord et avec les Américains ensuite, de graves divergences historiques qui s’appellent  » dette de l’indépendance  » et  » occupation étrangère « . Les conséquences de l’extorsion par la France à un État naissant de la somme exorbitante de 150 millions de francs-or ont eu pour effet l’appauvrissement de la paysannerie haïtienne. Cette soi-disant dette remboursée par Haïti de 1825 jusqu’en 1972, date à laquelle elle fut finalement apurée, en échange de sa reconnaissance diplomatique par la France, équivaut aujourd’hui en valeurs actualisées à plus de 23 milliards d’euros. Quant à l’Occupation américaine (1915-1934), elle s’est traduite par une mainmise sur la souveraineté politique et économique du pays et par une immigration massive des paysans qui quittèrent le pays pour les champs de canne de Cuba et de la République dominicaine.
À une heure et demie d’avion de la Floride, des hommes et des femmes qui ont rétabli par leur lutte pour l’indépendance en 1804 la grandeur du Nouveau Monde croupissent en plein XXIe siècle dans une coupable pauvreté. Ce qui leur vaut 200 000 morts, 250 000 blessés graves, 4000 criminels en fuite et plus d’un million et demi de sans-abri, après avoir gagné, il y a peu, au gros lot de cyclones et de crues.
Or, le désastre n’est pas naturel. Il est humain. Il se loge dans la négligence du réel : constructions anarchiques, mépris des normes parasismiques, densité insupportable de la population et avilissement écologique des bassins versants. Ce dédain du réel est ultimement l’expression d’une résistance têtue et d’une énergie incontrôlable qui engendrent une activité ininterrompue. Les gens marchent, boivent, achètent, s’écartent, se baissent, pavanent, prennent les tap-taps en marche : il est impossible de convaincre les passants, véritables machines humaines, de s’arrêter, de renoncer à leur toute-puissance. Pourtant, il faudra bien procéder à une évacuation des villes sinistrées pour pouvoir les reconstruire.
Au-delà de l’effondrement
L’histoire d’Haïti est censée appartenir à tous. Ne serait-ce que par son art de la réplique. Ou pour son esthétique de la liberté. Certes, le traumatisme massif a mis à nu les limites de l’ironie, du marchandage, de l’arrogance dans le rapport toujours délicat de cette culture avec le réel. Moins d’imaginaire, dirais-je avec une demi-joie, encore plus de science, de discipline, de béton armé selon les normes ! De l’intensité du tremblement de terre, de sa radicalité, de son caractère éphémère, un sens doit surgir. Le séisme du 12 janvier fonctionne, en somme, comme un opérateur de vérité : il inscrit des gestes de solidarité, des actions, des faits dans l’histoire, en créant de nouvelles archives (Jacques Derrida). L’accumulation de pièces, de documents et de discours, entendue comme archivage de traces, permettra de redonner corps à l’événement premier (photos, films, textos, écrits, témoignages, etc.) pour le transformer en événement originel, devenu dès lors par son immatérialité même le symbole de l’engagement vers une reconstruction de l’œuvre pérenne par les hommes. L’authenticité de cette démarche ne saurait se passer d’un sanctuaire pour les corps. Le décompte des corps constitue une importante mesure de l’intensité du traumatisme : son impact, ses conséquences. Les corps furent si visibles, abandonnés dans les rues, recouverts quelquefois d’un suaire blanc ou encore démembrés ou défigurés, dissociés de ceux à qui ils appartenaient, transformés en objets de révulsion, enterrés dans des fosses communes… sans nom, sans acte de décès et sans rituel… Ce théâtre de cruauté fut le nœud littéral d’un insupportable déni d’humanité, figure du mal absolu. Cette prééminence des corps inanimés, empilés dans les lieux publics, soulève l’inévitable question de leur relation à l’âme et à l’esprit qui les habitaient. Quand bien même ils avanceraient vers l’abîme et le décompte inexact des détresses, c’est aux plus démunis, aux plus meurtris de l’hémisphère occidental que revient la responsabilité d’assumer un changement de paradigme culturel. Tout comme les êtres humains, les cultures changent après les grands traumatismes. La vision de l’horreur qu’ils ont eue, ne serait-ce que pendant quelques fulgurantes secondes, a pu coïncider pour plusieurs avec une expérience mystique qui, fut-elle d’extase noire, n’a pu qu’être irrémédiablement perdue pour les survivants, souvenir d’un élargissement de la pensée à l’éternité.
Je les ai vus sortir d’outre-tombe, après huit jours d’ensevelissement sans eau ni air ni nourriture, en chantant des louanges à la gloire du Verbe. Leurs visages grisâtres, empoussiérés mais sanctifiés, brillaient de la lueur de la dernière chance avant qu’ils ne rejoignent les masses anonymes.

21 janvier 2010///Article N° : 9250

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