Precious

De Lee Daniels

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Push, le roman de Sapphire, semble à première vue impossible à adapter, et pourtant il faut avoir lu le livre pour se rendre compte à quel point l’effort était grand, tant on ne le ressent pas à l’image. Passer d’un roman à la première personne constitué des remarques d’une jeune fille illettrée, quasiment muette vis-à-vis de son entourage, à une intrigue fluide où tous les autres personnages risquent de lui voler la vedette, c’est le défi relevé par Lee Daniels, réalisateur et producteur du film, et son scénariste Geoffrey Fletcher. Soutenu à sa sortie par Oprah Winfrey et Tyler Perry, Precious est un de ces rares films africains-américains produits dans la tradition d’un Spike Lee ou d’un Melvin Van Peebles, par tous les moyens nécessaires, en faisant appel au talent de stars reconnues telles que Mo’Nique ou Mariah Carey pour aborder des sujets difficiles, au cœur du malaise et de la richesse de la communauté noire américaine d’aujourd’hui. Et comme si le casting devait refléter la philosophie du film, les deux vedettes participent à la révélation de Gaboure Sibide, qui a grandi à Brooklyn et Harlem, et ne s’était jamais destinée au cinéma.
Le roman de Sapphire s’intitulait Push car tout commence par l’injonction du médecin qui demande à Clareece Precious Jones de  » pousser  » pour donner naissance à son deuxième enfant à l’âge de 16 ans. Elle espère que son garçon ne sera pas trisomique comme sa grande sœur, également le fruit des relations forcées avec son père, et que sa mère lui a retirée pour confier à sa grand-mère. Cette fois, Precious est déterminée à garder son fils. Mais elle est encore au collège, déteste son surpoids, la couleur de sa peau et la texture de ses cheveux. Elle n’a pas de petit ami beau et clair de peau, ni vraiment d’amies à qui se confier. Elle ne reçoit pas les allocations que sa mère lui confisque. Elle se fait expulser de l’école où elle aime pourtant se rendre, même si elle ne déchiffre pas plus les numéros des pages de son livre de mathématiques que le titre de son manuel d’anglais. Mais grâce aux quelques personnes qui décèlent en elle une volonté de s’en sortir malgré tout, Precious va  » pousser  » pour sortir de sa prison familiale et sauver ses enfants du sort qui lui a été réservé.
Si le film s’intitule Precious,c’est avant tout pour éviter toute confusion avec le film d’action Push sorti en 2009, mettant par la même occasion l’accent sur la valeur de chaque être humain, quel que soit le degré d’aliénation dont elle est victime. En effet, la mère de Precious a beau abuser d’elle de manière absolument assourdissante, elle l’a néanmoins nommée  » précieuse  » et soutient dans une scène déchirante que c’est le plus beau et seul cadeau que la vie lui ait fait. La mère de Precious incarne le paradoxe à l’état pur, obligeant les spectateurs à s’interroger sur ce qui pousse à une telle déchéance, et le mérite qu’il y a à s’en extirper. Le film ne recule devant aucune des situations extrêmes qui s’accumulent dans le roman, donnant à voir une réalité que les pays riches ont du mal à imaginer possible en leur sein.
Au-delà de l’accumulation de malheurs, indéniablement difficile à supporter voire à accepter comme vraisemblable par une partie du public, Precious aborde les questions taboues de la haine de soi, du dégoût de son corps, du rejet de sa couleur. Tout comme le personnage de Pecola qui souhaiterait plus que tout au monde avoir les yeux bleus dans The Bluest Eye, le premier roman de Toni Morrison, Precious rêve d’un mari blanc dans une maison de banlieue. Elle voudrait elle-même avoir une taille mannequin, les cheveux blonds et la peau blanche. Precious ne s’imagine pas toujours ainsi, bien souvent elle se veut simplement riche et aimée, star d’émissions de variétés, vêtue de soie et adulée par ses fans. Le passage de la grisaille documentaire de sa vie quotidienne, digne d’un roman de Dickens, à une vision publicitaire de sa vie fantasmée, se fait avec une fluidité poignante, parfois amusante, révélant les aspirations tellement banales et universelles de cette enfant pas tout à fait brisée.
Precious se veut dénonciateur d’une réalité qu’on aimerait disparue, reléguée aux temps de la ségrégation et de l’esclavage, mais qui touche encore une classe sociale délaissée par un État providence en déliquescence. Cependant, le film est aussi porteur d’un message d’espoir, faisant la démonstration de la résilience immense du corps humain, qui parvient à se relever des profondeurs où d’autres l’ont systématiquement rabaissé. Tout se fait par l’apprentissage de l’alphabet, des mots, du monde extérieur, rappelant le temps où l’alphabétisation d’un esclave était passible de mort pour la personne qui s’en rendait coupable. Dans son autobiographie La vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même (1845), l’auteur estime que  » pour qu’un esclave accepte son état, il est nécessaire d’assombrir toute pensée spirituelle et morale et d’annihiler son pouvoir de raisonner « , sachant que  » éducation et esclavage [sont]incompatibles l’un avec l’autre « (1). Cette leçon, que l’on applique volontiers de manière métaphorique à nos sociétés d’aujourd’hui, est reprise en son sens premier par ce film coup-de-poing qui, dans la lignée de Frederick Douglass, est un appel à la libération universelle par la solidarité et la confiance en soi.

1. Traduction de « I have found to make a contented slave it is necessary to darken his mental and moral vision and annihilate the power to reason » et « education and slavery were incompatible with each other » dans Narrative of the Life of Frederick Douglas, An American Slave, written by Himself.Sortie en salle le 10 mars 2010///Article N° : 9251

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