Le Complexe de Thénardier

De José Pliya

Peintures de guerre, raticide et vieilles dentelles
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Le Complexe de Thénardier, cette pièce de José Pliya au titre aussi énigmatique qu’évocateur n’en finit pas de susciter l’imaginaire des metteurs en scène. La situation dramatique est d’une extrême simplicité. Sur fond de guerre génocidaire, Madame, qui a sauvé Vido en la cachant chez elle, a fini par en faire sa servante et refuse de la laisser partir. Elle met en œuvre toutes les ressources possibles de son autorité et de sa rhétorique manipulatoire pour la retenir. Mais, au bout du compte, Madame devra avouer sa faiblesse et ses compromissions, jusqu’à l’anéantissement d’elle-même. C’est la force du texte et le rythme de la langue qui séduisent. Les dialogues sont en effet ciselés avec un raffinement inouï et constituent un  » matériau à jouer  » incroyable pour deux comédiennes.
Jean-Michel Ribes qui a créé la pièce en 2002 au Théâtre du Rond-Point en fit une Cerisaie sous les tropiques ; Denis Marleau en 2008 convoquait une ambiance de fin du monde rappelant la résistance sous l’occupation allemande, avec des personnages sortis d’un film comme Le Dernier métro ; Vincent Colin, lui, en 2005 avait opté pour une danse de mort abstraite et géométrique.
Une petite compagnie de Carcassonne, La compagnie de la lune s’est emparé une nouvelle fois du texte et la joue à Paris dans la grande salle d’A la Folie théâtre, depuis janvier 2010. Deux comédiennes à l’accent fleuri du sud-ouest donnent chair aux personnages de l’auteur béninois avec une extrême justesse, Colette Séguéla, tout en retrait et en humilité et Laurence Teysseyré incarnant à merveille la maîtresse impérieuse jusqu’à la folie.
Franck Teysseyré convoque un univers désuet et improbable, vieille table de bois, chaise Henri II, nappe blanche, service à café en porcelaine… et dans ce salon bourgeois du début du siècle dernier, deux femmes qui s’affrontent  » au coin de l’aube « , comme dit le texte de Pliya, à peine éclairées d’une bougie qui se consume sur la table. Madame porte une robe lilas de style 1900 avec colle montant et dentelles, l’autre, Vido semble en robe de bure, telle une religieuse. Mais cette ambiance feutrée qui respire la naphtaline est d’emblée contredite par les peintures de guerre sioux que portent les deux femmes sur le visage. La face blanchie de caolin, Madame a le regard barré d’un bandeau de pigment rouge et des cheveux de jet nattés en bataille, relevés et attachés de plumes, tandis que pour Vido, le bandeau sur son visage est peint en noir, elle porte au contraire des cheveux lisses et roux, bien peignés.
L’incongruité de ces peintures de guerre qui convoquent de la couleur dans un décor vieillot surprend d’abord, mais très vite, grâce à la justesse du ton des deux comédiennes, on entre dans cette radicalité qui se fait peu à peu évidence. L’étrangeté n’est pas dans la situation ou le jeu des comédiennes, mais dans l’allure même des deux femmes qui toutes deux sont comme des figures de revenantes, des figures fantomales. Femmes ravagées par la guerre, contraintes l’une comme l’autre de s’inventer un monde et un personnage de survie, deux femmes contraintes à la dissimulation et au travestissement, enfoncées dans le mensonge, chacune à leur façon.
La radicalité du parti pris de Franck Teysseyré fait toute l’originalité de sa démarche. Il travaille sur un hiatus qui a non seulement une force visuelle d’une grande beauté plastique et chromatique, mais qui évite surtout de se perdre dans les artifices d’un décor symbolique ou iconique de la guerre. Ce hiatus recentre le propos sur l’être et ses mystères. Les masques que portent les deux femmes sont comme des rémanences sous la dentelle de Madame, ou la robe monastique de Vido, masques de femmes en bataille, masque sauvages qui font se confondre le Sauvage victime du génocide et l’homme blanc des conquêtes coloniales. Les figures des Indiens et des Blancs se superposent, s’emboîtent, glissent l’une sur l’autre. Le manichéisme basique est court-circuité. Jamais le retournement de la fin qui amène sur le terrain de l’enfance n’avait retenti avec autant d’évidence. La tension dramatique travaille sur un effet  » Danse avec les loups  » comme renversé, l’image de la tribu d’accueil n’étant plus là où on se la figurait. Et le bestiaire qui émaille le discours de Madame prend un sens très fort et fait entendre toute la portée du détour de la tradition orale qui irrigue la poétique du texte. La dimension onirique se déploie alors pleinement et nous ramène finalement avec le plus grand naturel aux contradictions de la nature humaine. C’est un conte tragique du fond des âges qui nous est raconté, un de ces contes qui explore les replis cachés de notre humanité.

Le Complexe de Thénardier / A la Folie théâtre du 7 janvier au 7 mars 2010
Cie de la lune
Texte de José Pliya
Mise en scène de Franck Teysseyré
Avec Colette Séguéla et Laurence Teysseyré
///Article N° : 9249

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© Franck Teysseyré
© Franck Teysseyré
© Franck Teysseyré




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