Le théâtre de José Pliya, un théâtre du leurre

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Enfant chéri des éditions de L’avant-scène où il a publié quasiment toutes ses pièces, José Pliya a été mis à l’honneur cet hiver avec une reprise du Complexe de Thénardier dans une mise en scène de Vincent Colin au Lucernaire et la création de Cannibales, un de ses derniers textes, par Jacques Martial au studio du théâtre de Chaillot.

On se souvient du Complexe de Thénardier mis en scène par Jean-Michel Ribes, en 2002, au théâtre du Rond Point avec Marilou Marini et surtout l’inoubliable lecture de Catherine Hiégel et Sylvie Testud au musée Calvet en Avignon. Vincent Colin (1) propose une nouvelle approche du texte avec deux comédiennes de talent Sylvie Chenus dans le rôle de la mère et Hyam Zaytoun dans celui de Vido et un travail d’une grande sobriété, tout en nuance, qui a évacué tout décor pour ne garder qu’un jeu de quatre tabourets. Dommage cependant que les partis pris restent collés au réel. On attendait plus de fantaisie, plus de trouble aussi. Le théâtre de Pliya est un théâtre du mensonge de l’affabulation, du masque, du leurre dont la première victime est le spectateur lui-même. Cette dimension échappe au travail de Vincent Colin qui en reste au traitement d’un dialogue psychologique et ne déstabilise jamais le spectateur. Madame chausse ses pantoufles et l’échange s’installe dans une conversation au coin du feu, alors que José Pliya a écrit pour deux femmes  » au coin de l’aube « , un espace de tous les éveils et de tous les possibles.
Le travail sur Cannibales de Jacques Martial partait sur une esthétique plus poétique avec une scénographie plutôt picturale, qui convoquait une représentation déjà très fantasmatique du jardin d’enfants : trois arbres de contes de fées, trois bancs gigognes, un tulle. Il y a par ailleurs un plaisir quasi jubilatoire pour le spectateur à voir en scène trois grandes artistes noires de la diaspora : Marie-Noëlle Eusèbe, Christine Sirtaine et Martine Maximin, chacune dans un vrai rôle qui lui permet de donner ce qu’elle a au fond d’elle-même et que les opportunités de ce métier d’acteur si dur pour les artistes de couleur ne donne pas toujours l’occasion de prouver. Jacques Martial a manifestement gagné son pari avec cette distribution explosive qui réunit d’abord trois tempéraments de femme et casse toutes les idées reçues sur l’archétype de la femme noire dont on sait bien qu’il continue d’embarrasser encore quelques têtes. Cependant, la mise en scène reste très sage. Et ce thème du cannibalisme affectif qui hante la pièce – et soit dit en passant, prend à contre-pied les amateurs d’exotisme, pour le coup bien déçus ! – reste cantonné à la pirouette finale à laquelle rien ne nous prépare. Chacune de ces mères virtuelles tient sa place sans sortir de ses gongs. Elles sont trois, trois mères possibles, trois désirs de femme, mais l’une d’elle se réveille avec l’absence, le vide, le manque absolu : son enfant a disparu, l’autre, Martine, couve le sommeil d’un bébé imaginaire, et Nicole, la troisième, garde en elle l’enfant jamais mis au monde. Trois souffrances, trois drames de la maternité qui s’emboîtent et recèlent finalement, une fois les âmes ouvertes, les unes après les autres, l’incandescence du mythe.
Mais les boîtes sont profondes et Jacques Martial qui signe là sa première mise en scène d’un texte de José Pliya n’a sans doute pas fini d’en explorer les confins.

1. Directeur de la scène la scène nationale de Cergy Pontoise de 1990 à 1998 et du Centre dramatique de l’Océan Indien, à la Réunion de 1998 à 2002, Vincent Colin vient de monter sa propre compagnie en 2003.///Article N° : 3744

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