Comme deux frères

De Maryse Condé

Huis clos nocturne pour d'obscurs désirs

Voilà dix ans que Maryse Condé n’avait pas écrit pour le théâtre, mais cet été en Avignon, la romancière et dramaturge guadeloupéenne nous a offert un texte d’une étonnante fougue que l’interprétation de deux admirables acteurs et la mise en scène de José Exélis ont fait entendre avec justesse et simplicité.

La pièce de Maryse Condé Comme deux frères, remaniée par le dramaturge béninois José Pliya, met en scène deux amis d’enfance, Jeff et Grégoire, dans une prison pour l’espace d’une nuit, celle qui précède l’entrevue qu’ils auront avec l’avocat censé défendre leur cause lors du procès où ils vont être jugés pour meurtre. Durant ce huis clos nocturne, nous pénétrons dans les souvenirs, dans les rêves et les cauchemars, dans les angoisses et les espoirs des deux hommes. Cette nuit représente aussi une mise à l’épreuve des liens d’amitié de ces  » frères « , doubles inversés. Greg, voyou impulsif, endurci et cynique, violent et brutal, cherche à faire endosser la responsabilité du crime à Jeff, doux rêveur fragile et souffre-douleur de son grand frère  » protecteur « . Le duo devient duel, affrontement verbal et physique, dans l’espace confiné de la prison où les deux hommes règlent leurs comptes, se cherchent et s’évitent, où les rapports de pouvoir se brouillent et s’inversent au point qu’on ne sait plus qui domine l’autre au cours de cette danse des corps et des mots admirablement orchestrée par José Exélis.
Sur un plateau noir complètement nu, figure du vide, s’affrontent les comédiens Gilbert Laumord et Ruddy Sylaire dans l’obscurité de la nuit, d’où jaillit une lumière tantôt chaude et voilée, tantôt froide et crue, qui fracture l’espace en zones d’ombres, zones sombres de la mémoire et de l’inconscient, zones des silences et des non-dits. Les corps sont décomposés par cette lumière qui les éclaire alternativement comme pour délimiter un espace propre à chacun, espace singulier illusoire dont les frontières sans cesse s’effacent et s’interpénètrent. La trajectoire des corps qui se rapprochent, se frôlent, s’éloignent pour finir par se heurter violemment, reflète la relation ambivalente entre Jeff et Greg, relation faite d’amour et de haine, de désir et de rejet, d’attraction et de répulsion. L’énergie vitale qui se dégage du corps des comédiens, dont le jeu se veut extrêmement contrasté, transmet leurs états d’âme ainsi que leur évolutions mentales et émotionnelles ; les mouvements frénétiques et saccadés de Ruddy Sylaire, qui joue Greg, homme d’action, impulsif et violent, s’opposent aux mouvements plus lents et indécis, plus indolents et lascifs de Gilbert Laumord, qui interprète le personnage de Jeff. La tension, au sens propre et figuré, est réelle entre ces deux êtres, dont chacun cherche à assouvir ses désirs, ici et maintenant pour l’un, dans une liberté à venir et à monnayer pour l’autre. Les intermèdes musicaux et chorégraphiques redoublent le dialogue verbal et laissent parler les corps pour dire l’indicible : les bras tendus vers le ciel évoquent le désir d’envol, de fuite, tandis que les mouvements circulaires renvoient au poids du réel, celui du corps cloué au sol et qui empêche l’élévation. Les personnages sont tout autant prisonniers des quatre murs invisibles de la cellule carcérale que de leur propre prison mentale, de leur passé, de leurs peurs, de leurs cauchemars et de leurs rêves, diurnes ou nocturnes, avortés ou à venir.
L’oscillation est permanente dans la pièce entre le rêve et la réalité, entre l’ouverture et la fermeture, entre le désir d’évasion et la condamnation à la claustration. Les bruits de sirènes de police, de clés, de portes de prison ouvertes et refermées, tout comme l’absence de décor, favorisent cette interpénétration du dedans et du dehors, du passé et du présent, du réel et de l’imaginaire. L’architecture circulaire du spectacle qui s’achève par la séquence musicale et chorégraphique inaugurale est aussi synonyme d’enfermement en même temps qu’elle invite à la rêverie, à l’évasion. L’imagination du spectateur est sollicitée tout au long de ce spectacle fracturé en tableaux qui accentuent le caractère onirique de la mise en scène : les atmosphères sont très différentes d’une séquence à l’autre suivant les variations d’intensité de l’échange. La tension ne cesse de monter jusqu’à l’ultime combat provoqué par la mystérieuse proposition que Jeff fait à l’oreille de Greg et qui, chuchotée, restera inaudible pour le public. Quel est donc ce marché indécent et indicible que Jeff veut conclure avec Greg en échange de sa liberté ? S’agit-il de mettre à l’épreuve leur amitié, d’en tester les limites ou n’est-ce pas plutôt une vengeance ? Quel est donc le prix à payer pour être libre ? Ce face à face nocturne avec l’autre et avec soi nous conduit dans les zones sombres et mouvantes de l’âme humaine, aux frontières de l’inconscient, aux confins de désirs obscurs et inavoués.

Comme deux frères, Avignon, juillet 2007, Théâtre du Balcon
Texte : Maryse Condé (adaptation dramaturgique : José Pliya)
Production : Cie Siyaj
Coproduction : Cie Les Enfants de la Mer
Mise en scène : José Éxélis
Avec : Gilbert Laumord et Ruddy Sylaire
Création lumière : Dominique Guesdon et Valérie Pétris
Musique : Alfred Fantone, Jocelyn Pook et Jeff Baillard///Article N° : 6905

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