Une étrangère à New York

Entretien de Marième O. Daff avec Maryse Condé

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Aux Etats-Unis, les écrivains francophones de la Caraïbe intéressent de plus en plus. Marginalisés pendant longtemps, ils ont gagné ces dernières années l’attention des milieux universitaires. La romancière Maryse Condé, sollicitée par de nombreux établissements du pays, se fixe finalement à New York en 1995, où elle prend poste à la prestigieuse Columbia University. Elle évoque ici son expérience d’Antillaise new-yorkaise.

Vous avez enseigné en Afrique et en France – qu’est-ce qui vous a amené en Amérique ?
En 1985, j’ai été invitée à enseigner à Berkeley en Californie pour un an. D’autres propositions ont succédé : l’Université de Virginie, celle du Maryland, Harvard et enfin Columbia, ici a New York.
A chaque fois, vous étiez affiliée au département d’études françaises de ces universités ; est-ce que cela a été difficile d’imposer votre spécificité d’auteur francophone ?
Nous sommes un groupe de professeurs à nous battre dans ce sens. Il y a une sorte de mythe qui fait croire que l’Amérique est très ouverte aux études caribéennes / francophones : ce n’est pas tout à fait exact. Elle est certes plus ouverte que la France, mais nous devons mener une bataille constante pour imposer notre spécificité. Heureusement, il y a beaucoup d’intérêt de la part des étudiants et jeunes chercheurs, et cela est une source de motivation.
Quel type d’audience avez-vous dans vos séminaires ?
Columbia est une université « Ivy League », conservatrice – par conséquent, les « minorités », comme on dit ici, ne sont pas très représentées. Il y a tout de même quelques étudiants haïtiens, qui sont de seconde génération. Cet intérêt pour la littérature caribéenne est une façon pour eux, de se raccrocher à l’identité de leurs parents – à un ailleurs dont ils ont rêvé, en quelque sorte. Ils cherchent par là à se construire une identité propre, par rapport à l’Amérique.
Et les Afro-américains, n’ont-ils pas un intérêt, eux aussi, pour cet ailleurs ?
Ils ne s’intéressent pas du tout à la Caraïbe – pour eux, ça n’existe pas, c’est trop petit, pas intéressant, pas important… En revanche, ils s’intéressent à l’Afrique, mais le rapport qu’ils ont à l’Afrique est toujours un rapport assez mythique. C’est une Afrique un peu paradisiaque – celle d’autrefois, celle du temps des rois et des princes, celle où tout était beau… Un rapport mythique donc, qui, je pense, était nécessaire, mais qui ne les aide pas à comprendre la réalité du 21e siècle.
Dans votre dernier roman, Le coeur à rire et à pleurer, vous évoquez le thème de l’aliénation culturelle, dont vos parents étaient victimes – est-ce que c’est un problème dont les Afro-américains sont victimes également?
Je crois que chez eux, c’est très complexe. C’est pour cela que je n’ai jamais essayé de porter un jugement sur les Afro-américains. Ils sont d’une part rattachés à leurs origines africaines, mais comme je l’ai dit, ils les mythifient – ils ne savent pas bien ce qu’est l’Afrique, mais ils y tiennent. Mais en même temps, dans la réalité de leurs rapports, ils sont terriblement américains. Donc il y a là une sorte de contradiction, qui rend les rapports avec eux assez difficiles. Ils reprochent par exemple aux Antillais, à quelqu’un comme moi, d’avec trop de familiarité, d’intimité presque, avec le monde occidental. Cepdendant, eux ont la même intimité avec le monde américain blanc. Ils ne se rendent pas compte que peu de choses les séparent. En somme, ils sont un peu pétris dans un moule, mais ils prétendent qu’ils sont différents. Donc, la relation avec eux est toujours un peu faussée – je ne sais pas si l’on doit parler d’aliénation à leur propos, mais certainement d’une confusion.
Vous êtes professeur, mais également écrivain prolifique. Est-ce que New York a été une source d’inspiration ?
Le thème de la violence m’a marquée – le viol, surtout. Il a aussi cette agressivité ambiante contre les Noirs, comme le meurtre d’Amadou Diallo, par exemple. Je pense que cela donne un genre de tranchant que je n’aurais pas eu si j’étais restée en Guadeloupe, ou même en France, où les choses sont toujours un peu plus feutrées. Vivre en Amérique, véritablement, vous donne le sentiment de ne pas appartenir au monde occidental.
Comment décririez-vous votre expérience new yorkaise, jusqu’à présent ?
C’est une expérience positive, dans le sens où, il m’est possible d’être moi-même, sans me référer à un modèle. Etre Guadeloupéenne en France, ça veut dire se conformer à un modèle dominant – tandis qu’ici, personne ne me considère vraiment comme une Française. On me voit comme une personne de la Caraïbe qui parle français. J’ai beaucoup plus de liberté pour parler d’où je viens, de la culture qui est la mienne, avec une sorte d’indépendance que je n’aurais pas en France. Je ne suis pas du tout inféodée à une métropole. Je suis vraiment une entité.
Aimez-vous New York?
Beaucoup, bien que je ne me fasse pas d’illusions: je suis une étrangère à New York. Je parle français, je vis en français, mes amis sont francophones et mes centres d’intérêts le sont également. Je me déplace pour aller voir un film avec Isaac de Bankolé, parce que c’est un Africain francophone – je vais voir une expo de photos du Mali, pour la même raison – je vais au marché africain d’Harlem, pas uniquement pour faire des emplettes, mais surtout pour me retrouver avec les gens.

///Article N° : 111

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