« Ecrire est un acte un peu surnaturel « 

Entretien de Stéphanie Bérard avec Maryse Condé

Avignon, le 18 juillet 2007

Rencontre avec Maryse Condé autour de sa pièce « Comme deux frères  » lors de sa présentation en juillet dernier au Festival d’Avignon.

Vous revenez au théâtre après des années de silence. Depuis quand n’avez-vous plus écrit de pièce et pourquoi ce retour ?
Je n’ai pas écrit de pièce depuis 10 ans, depuis le temps où je travaillais avec José Jernidier sur Comédie d’amour. C’est Gilbert Laumord qui m’a sollicitée. J’avais une idée : deux hommes que je voyais en prison, qui parlaient sans que je sache ce qu’ils disaient. Ecrire est un acte un peu surnaturel. Grâce à Gilbert, j’ai pu m’approcher de ces deux hommes et entendre ce qu’ils disaient. Et alors la pièce est née.
Comment s’est passée la collaboration avec José Pliya qui a modifié votre pièce ?
Il n’y a pas eu de collaboration. Quand j’étais déjà de retour aux Etats-Unis, José Pliya a trouvé que c’était un peu long, pas assez dramatique. Donc il a coupé beaucoup et il m’a demandé si j’étais d’accord. C’est malheureusement arrivé à un moment de deuil familial. J’ai à peine regardé son texte. J’ai vu qu’il n’avait pas changé, qu’il avait juste élagué, et je lui ai donné mon accord. Maintenant que je vois la pièce avec plus de calme, je la trouve un peu courte, et j’aurais peut-être insisté pour que des parties ne soient pas coupées.
Pouvez-vous nous donner des exemples ?
Par exemple, Gilbert expliquait davantage ce qu’il avait vécu à Boissard, qui est pour nous un lieu symbolique car il s’agit d’un centre de misère et de dénuement. Alors évidemment, pour José Pliya qui n’est pas un Guadeloupéen, il n’y avait pas les mêmes résonances, donc il a enlevé ce paragraphe. Je pense maintenant que c’est un peu dommage.
Comment s’est fait le choix de José Exélis comme metteur en scène ?
C’est Gilbert Laumord et Elvia Gutiérrez qui l’ont choisi. Je ne le connaissais pas.
Etes-vous satisfaite de la mise en scène ?
Elle est belle mais peut-être aurait-elle pu être encore plus dénudée pour que le texte apparaisse davantage. Peut-être que la recherche esthétique l’obscurcit un peu, surtout au début. Dans la première version, il y a avait davantage de décor et de musique. Maintenant que c’est davantage épuré, c’est encore mieux.
Cette prison dans laquelle sont enfermés Jeff et Greg symbolise-t-elle la prison insulaire ?
Pas du tout. J’ai voulu parler de deux hommes que je sentais, que je connaissais et que je représentais pour les spectateurs.
Que pensez-vous des légères modifications qui ont été faites dans la mise en scène (ajout de quelques répliques en créole et de chansons) ?
José Exélis a ajouté quelques chansons en créole, ça va.
Votre pièce dresse-t-elle un réquisitoire contre la société guadeloupéenne et ses maux ?
Ce n’était pas mon intention. Mon désir, c’était de mettre face à face deux hommes malheureux, qui ont du mal à vivre et cherchent comment arriver à s’en sortir.
Que pensez-vous de la performance des comédiens Gilbert Laumord et Ruddy Sylaire ?
Vous savez, un écrivain a toujours des personnages plein la tête. N’oubliez pas que la pièce a été écrite pour Gilbert. Je le voyais donc incarner Jeff, mais je ne savais pas de quelle façon il allait l’interpréter. C’est en même temps un Gilbert que je bâtissais dans ma tête et qui m’a un peu non pas surprise, mais un peu étonnée quand j’ai vu la réalité, la manière dont il jouait le personnage. C’était à la fois très agréable et un peu frustrant, car ce n’était pas l’image que je portais en moi. L’écrivain rêve ses personnages et le réel déroute un peu. C’est une question de passer d’un acte personnel et intime à une représentation extérieure.
Les personnages sont déterminés par leur enfance, une enfance difficile. Pourquoi cette insistance sur le passé ?
Dans tout ce que j’écris, une grande place est faite à l’enfance. Ce n’est nullement différent ici. Je crois que l’enfance explique l’individu. C’est une constante de mes écrits.
Vous abordez de manière détournée un sujet rarement traité dans la littérature antillaise, qui est celui de l’homosexualité.
Cela m’a toujours intéressée, justement parce ce qu’on en parle jamais aux Antilles. Frantz Fanon a même dit dans Peau noire masques blancs que l’homosexualité n’existe pas aux Antilles. Ce non-dit, ce silence volontaire m’a toujours intriguée. Je me suis demandé pourquoi ne pas parler des homosexuels alors qu’il y en a tant autour de nous. Quand j’étais enfant, il y a avait des hommes comme des femmes qui vivaient ensemble, et qu’on appelait zanmi. C’est bien une tradition antillaise. Je ne comprends pas pourquoi personne ne veut en parler.
Vous avez vu la pièce jouée en Guadeloupe et ici à Avignon. La réaction du public a-t-elle été différente ?
En Guadeloupe, la pièce a été reçue comme toujours dans la plus grande indifférence. Le texte a plu à certains, mais il n’y a eu aucune promotion, aucun article dans les journaux, rien. Ici, à Avignon, ce sont des gens qui ont l’habitude du théâtre, alors que chez nous, le théâtre reste un discours un peu étranger.
Avez-vous d’autres projets de théâtre ?
Pour l’instant, non.
Vous quittez la Guadeloupe définitivement. Pourquoi ce choix ?
Oui, je quitte la Guadeloupe pour de bon. La raison majeure est que j’ai besoin de soins médicaux. La deuxième est que j’en ai un peu marre : 22 ans de Guadeloupe, dans l’indifférence totale, dans l’anonymat le plus complet avec des gens qui ne s’intéressent pas à ce que je fais, à ce que je suis. On finit par se fatiguer. J’ai essayé de travailler, mais l’écho a toujours été très limité. Je pars sans regret, au contraire, même heureuse.

///Article N° : 6903

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