Le théâtre aux Antilles a toujours souffert d’être un parent pauvre

Entretien de Stéphanie Bérard avec Maryse Condé

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Romancière et dramaturge guadeloupéenne partageant aujourd’hui sa vie entre New York et Paris, Maryse Condé est plus connue pour ses romans que pour son œuvre dramatique. Elle est pourtant l’auteur de dix pièces jouées aux Antilles, en France et aux Etats-Unis. De passage à l’Université de Toronto pour présenter une conférence sur son parcours d’auteur caribéenne, elle nous accorde un entretien pour nous parler de l’état du théâtre en Guadeloupe en comparaison avec les autres îles francophones (la Martinique et Haïti).

Que pensez-vous de la création théâtrale contemporaine guadeloupéenne ?
Je suis très embarrassée car j’ai le sentiment que le théâtre aux Antilles a toujours souffert d’être un parent pauvre. Je peux citer quelques pièces en créole faites par le duo Telchid-Poullet. Un troisième s’est ajouté : José Jernidier. A Paris, il y a Gerty Dambury qui avait commencé quand elle était au pays. J’essaie quant à moi d’écrire de temps en temps une pièce, mais je n’ai pas l’impression qu’il y ait une création théâtrale vigoureuse. Il y a eu beaucoup de comédies, on peut même dire des farces en créole. Mais un théâtre qui soit sérieux, qui pose des problèmes de fond, n’existe pas vraiment.
La création théâtrale antillaise vous paraît-elle plus dynamique et plus novatrice en dehors des Antilles ?
Pas fatalement. La différence entre l’intérieur et l’extérieur est aujourd’hui considérablement atténuée. Auparavant, il y avait un mur entre les Antillais du dehors et ceux du dedans. Et c’était très mauvais. Finalement, la situation politique et économique du pays nous interdit de faire cette séparation. Qu’un Antillais vive à Paris ou à Sainte-Rose ou au Gosier, c’est pareil. S’il pose un regard attentif sur le peuple et les problèmes de son existence peu importe l’endroit où il se trouve. Je ne pense pas que les gens de l’extérieur sont mieux lotis que les gens de l’intérieur. Simplement, on les écoute davantage. Le problème en Guadeloupe, c’est qu’on n’écoute personne. On a toujours l’impression de parler un peu dans le désert. Il n’y a que les enfants des collèges et des lycées qui fassent attention aux créateurs. Il n’existe pas ce feedback indispensableentre le peuple et les créateurs. Nous ne sommes pas arrivés à établir ce lien qui doit exister pour nourrir la création. Il faut au moins que des gens pour qui on écrit s’intéressent à ce qu’on fait, soient prêts à le recevoir. En général, on se heurte à beaucoup d’indifférence et beaucoup d’incompréhension à la Guadeloupe.
La situation est-elle selon vous identique en Martinique ?
Je ne connais pas très bien la situation martiniquaise actuelle, mais les quelques pièces qui viennent de la Martinique en Guadeloupe sont elles aussi des comédies-farces en créole d’un niveau pas vraiment plus relevé. Je ferais une exception pour José Exélis qui a monté beaucoup de choses avec sa compagnie des Enfants de la Mer. Il y a aussi Michèle Césaire, Ruddy Sylaire, Lucette Salibur. On constate peut-être en Martinique plus de variété dans les efforts qu’en Guadeloupe. Mais tout cela reste au stade d’ébauches, et je n’ai pas l’impression que le théâtre dans l’une ou l’autre île soit arrivé à un stade de maturité. Evidemment, par le passé, il y a eu Césaire, mais ses pièces ne sont d’abord pas très nombreuses, on ne peut pas dire qu’elles aient été régulièrement jouées.
Comment expliquez-vous ce manque de maturité ?
On pense que le théâtre doit divertir, surtout quand il est en créole. Les auteurs s’imaginent qu’il faut à tout prix faire rire, amuser. Sans sombrer dans la facilité ou on peut même dire, la vulgarité, ce parti pris d’aborder les choses sous un biais comique gêne. J’ai vu par exemple dernièrement un drame de José Jernidier qui ne manquait pas d’intérêt. Mais José est toujours obnubilé par ce désir d’arriver à faire rire. Poser à un Guadeloupéen un problème de fond qu’il connaît, qu’il vit, sur un mode grave, c’est très rare.
Quelle place occupe aujourd’hui le théâtre créolophone aux Antilles ?
Il faut que le théâtre se joue dans la langue du plus grand nombre. Le théâtre créolophone a donc une très grande place et c’est bien. Il faut que les gens entendent parler la langue dont ils se servent usuellement, qu’elle ait une qualité littéraire à laquelle peut-être ils ne s’attendaient pas. Mais je crains que très souvent on ne cède à une facilité de bons mots…
Le théâtre créolophone ne se limite pas au comique. Il existe un autre genre de théâtre en créole, plus littéraire, par exemple celui de Georges Mauvois traduisant l’Antigone de Sophocle et le Dom Juan de Molière ou celui de Monchoachi traduisant En attendant Godot de Beckett.
Je suis profondément contre les traductions du théâtre européen en créole. Je pense que ce sont les créateurs martiniquais et guadeloupéens qui doivent parler à leur peuple, répondre à leurs attentes. Traduire du Beckett en créole est peut-être intéressant pour celui qui fait la traduction, mais inutile du point de vue théâtral. La finalité, c’est constituer un répertoire de pièces antillaises en créole ou en français qui correspondent aux attentes des gens, à leurs besoins, qui les fassent rêver. Ce n’est pas la peine de traduire des pièces qui n’ont rien à faire avec le public créolophone. Depuis Morisseau-Leroy qui avait traduit Antigone en Haïti, j’ai toujours trouvé cette manière de traduire du théâtre classique en créole sans grande utilité.
Cet exercice de traduction et d’adaptation des œuvres classiques ne vise-t-il pas à la reterritorialisation de ces pièces dans la culture créole, et par conséquent à la mise en relation du monde européen avec le monde caribéen, donc à la promotion d’un dialogue interculturel ?
Ces œuvres existent sous une forme originale, elles ont un langage propre. Il vaut sans doute mieux amener les gens à les aimer sous cette forme, telles qu’elles ont été écrites. Pourquoi les changer et les présenter à un public créolophone qui n’a pas d’œuvres à lui, qui n’a pas de répertoire. Pourquoi s’intéresser à tout prix à des œuvres de caractère étranger au lieu de partir très simplement d’une démarche fondamentale qui serait de faire connaître aux gens leur culture de l’intérieur ?
Le théâtre haïtien vous paraît-il plus dynamique ?
J’ai l’impression qu’en Haïti, le théâtre en français et en créole est arrivé à un épanouissement, une forme de créativité qu’il n’y a pas chez nous. Cela tient peut-être à des talents particuliers et peut-être aussi au fait qu’Haïti n’est pas inondée par la sous-culture française qui stérilise les talents. Si on regarde les pièces locales, elles ont toutes pour modèle des séries télévisées. Il n’y a pas de possibilité de création autonome. Il y a trop de faux modèles qui circulent en Guadeloupe et en Martinique.
Si on cessait d’avoir des sitcoms plus ou moins débiles, des films au rabais, toute une sous-culture, je crois que peut-être les Martiniquais et les Guadeloupéens livrés à eux-mêmes seraient beaucoup plus exigeants, plus curieux, peut-être plus originaux. Ces mauvais modèles polluent le peu de créativité susceptible d’exister.
Que pensez-vous des actions conduites par la scène nationale L’Artchipel pour promouvoir le développement culturel en Guadeloupe ?
Qu’est-ce qui a été joué à la scène nationale ? Quelques pièces françaises d’avant-garde que le public ne comprenait pas : par exemple, un Beckett : Ah ! les beaux jours. Je ne vois pas l’impact de pareilles créations. Claire-Nita Lafleur a impulsé de belles choses, mais elle avait un défaut : elle voulait trop faire de théâtre militant, local. Elle privilégiait des traductions d’auteurs étrangers par des écrivains martiniquais ou guadeloupéens. Elle enfermait le théâtre dans une bulle antillaise. José Pliya, le nouveau directeur, n’étant pas antillais, est forcément beaucoup plus large d’esprit, plus ouvert. D’une certaine manière je pense que les deux se complètent, et s’ils travaillaient ensemble, ce serait une bonne chose. José Pliya est un excellent dramaturge. Mais quant au travail théâtral au niveau de la Guadeloupe et de la Martinique, il lui reste énormément à faire. Il ne faut pas mélanger la réussite personnelle de Pliya en tant que dramaturge et l’ensemble de la création théâtrale qu’il favorise chez nous.
Le théâtre antillais ne souffre-t-il pas selon vous d’un manque de reconnaissance éditoriale ?
Le théâtre n’est pas fait pour être publié. Il est fait pour être joué ! Le problème, c’est que chez nous, il est à peine joué.
Doit-on alors incriminer l’absence de formation professionnelle, des auteurs, des comédiens, des metteurs en scène pour expliquer ce manque de dynamisme ?
Je crois que c’est ce que Jean-Michel Martial essaie de faire. Il a compris que pour qu’il y ait théâtre, il faut un conservatoire, une technique, il faut que des gens apprennent à jouer, à écrire. On n’improvise pas. Le problème en Guadeloupe, c’est qu’on veut toujours improviser. On se réveille un matin acteur. Le lendemain, on essaie de composer une pièce. Non ! Si le projet de Jean-Michel Martial réussit, ce sera peut-être l’aube d’un travail sérieux sur le théâtre chez nous. Cette école formera à l’écriture, à la mise en scène et au jeu ; les gens apprendront à jouer, à dire, à parler, à se tenir, à occuper l’espace.
Comment voyez-vous l’avenir du théâtre en Guadeloupe et en Martinique ?
Il y a quelques bons comédiens. Gilbert Laumord et Ruddy Sylaire sont formidables ! Et quelques bons metteurs en scène dont José Exélis qui a fait un remarquable travail avec Comme deux frères. Mais tout cela reste limité. J’ai cependant confiance en Jean-Michel Martial. S’il arrive à mettre au point son projet ambitieux : un comité capable de lire et juger les pièces, une introduction des œuvres dramatiques dans les écoles, une création de conservatoire pour apprendre à jouer la comédie et à dire un texte, pour apprendre comment écrire le théâtre… je crois que c’est un très bon espoir.

Toronto, le 21 avril 2008.///Article N° : 9322

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