à propos de Comme Deux Frères, de Maryse Condé

Entretien de Stéphanie Bérard avec Gilbert Laumord et Rudy Sylaire

Avignon, Théâtre du Balcon, le 20 juillet 2007

Incarnant les « Deux Frères » de la pièce de Mayse Condé, adaptée par José Pliya et mise en scène par José Exélis, Gilbert Laumord et Rudy Sylaire explorent les différentes facettes de leur personnage et la complexité de leur relation.

Greg et Jeff sont des personnages intimement liés, presque des doubles inversés, que tout rassemble et tout sépare. Comment concevez-vous votre personnage en soi et dans son rapport à l’autre ?
Gilbert Laumord : Jeff est un personnage à plusieurs facettes. Il a souffert de maltraitance dans son enfance ; il a aussi souffert de la disparition de sa mère. Greg est son ami d’enfance. C’est un tandem qui a fait beaucoup de route, qui a parcouru beaucoup de chemins escarpés. Greg étant plus costaud, Jeff le lui reproche d’une certaine manière, il lui en veut. Jeff a eu dans son enfance à souffrir de la brutalité de Greg. Si Jeff devait définir Greg, il le nommerait « le tigre », « le brutal », « le violent », comme le fait Maryse Condé. C’est aussi un rustre, un péquenot, un goujat. Je pense qu’il s’agit avant tout d’une histoire d’amour et de tendresse entre deux individus, avec ce que cela comporte d’aspérités, de contradictions, de manques, de reproches, de dits et non-dits, de tu et d’exprimé. Jeff est un personnage qui réfléchit beaucoup, qui pense, qui a une vie intérieure très intense, très agitée. C’est un tourmenté, un écorché vif. Il aimerait changer la Guadeloupe, il aimerait tout balayer d’un revers de main et repartir à zéro. C’est un personnage caractérisé par une dureté apparente sous laquelle se cache une tendresse. Greg et lui font tous les deux partie des laissés pour compte, des gens abandonnés. Ils sont dans le tourbillon, dans la machine à broyer que représente la société de consommation guadeloupéenne, la violence, la délinquance, la drogue.
Ruddy Sylaire : De prime abord, Greg est une canaille, le prototype du voyou caribéen, c’est-à-dire un produit de la société caribéenne. C’est aussi le grand ami, le frère de Jeff. En terme caractériel, c’est un impulsif, c’est quelqu’un qui est tout le temps en réaction, qui est leader en même temps qu’il est un pur produit du système. Il manque de tous les repères, ce qui crée le déséquilibre : le manque de mère, le manque de père. Son seul repère, c’est son frère, son ami qu’il doit protéger. Il possède ainsi ce côté justicier, mais celui du rebelle sans cause.
Jeff semble en effet le frère fragile que Greg protège mais dont il se sert aussi et qui devient son souffre douleur. Comment expliquez-vous cette ambivalence ?
R. S. : Le rapport de forces est un premier paramètre, mais Greg est manipulé par Jeff a un certain moment. Comme dans toute relation de longue durée, il y a énormément de non-dits. Je crois que la pièce fonctionne sur ces non-dits. Greg lui, pour ne pas parler, agit et réagit systématiquement et violemment à n’importe quoi.
Le rapport de domination ne s’inverse-t-il pas durant ce huis clos, cette une nuit de règlement de compte ?
G. L. : Ce n’est pas aussi tranché dans le rapport dominé/dominant. Jeff est quelqu’un de fort, qui provoque Greg, qu’il manipule et amène stratégiquement à un certain point.
Y a-t-il selon vous une relation de désir entre les deux hommes ?
G. L. : Ce n’est pas précisément une relation de désir. Dans la proposition que Jeff fait à Greg, il veut que ça lui coûte dans son orgueil, dans sa virilité, dans sa brutalité. Il a envie de lui faire payer. Sa liberté a un prix. Et c’est Jeff qui fixe le prix, c’est lui qui mène la danse, qui dicte la règle du jeu. Quand on a joué en milieu carcéral, les prisonniers nous regardaient et nous écoutaient avec beaucoup d’attention. On leur a demandé jusqu’où ils seraient prêts à aller pour l’autre. Et tous ont été unanimes pour dire qu’il n’y a pas d’amitié en prison.
R. S. : Les prévenus, ceux qui n’étaient pas encore condamnés, réfutaient l’homosexualité en prison, alors que les condamnés la reconnaissaient.
La question de l’homosexualité se pose-t-elle selon vous dans cette pièce ?
G. L. : L’homosexualité peut être un paramètre qui occupe une place importante dans la manière de percevoir la pièce par certains spectateurs. Pour d’autres, dont je fais partie en tant que spectateur des personnages, il s’agit avant tout, je le répète, d’une histoire d’amour et de tendresse dans laquelle la manipulation, la domination, le pouvoir ont leur mot à dire.
R. S. : La pièce reste ouverte.
G. L. : On ne sait pas si la scène elle-même est réelle, s’il ne s’agit pas d’un rêve ou d’un cauchemar. Cet espace de conte, de parole, de verbe n’est-il pas rêvé, né de l’esprit de l’un des personnages ? Ne s’agit-il pas d’un rituel bien rôdé auquel les deux personnages se livrent depuis bien longtemps ? Il est curieux de constater que Maryse Condé a construit cette pièce en boucle, en cycle. L’action commence dans l’obscurité, apparemment le soir, et c’est la raie de la lumière de l’aube sous la porte qui fait que la boucle est bouclée. Alors réalité ? Irréalité ? Les fantômes, les « zepri », les mauvais souvenirs ne s’évanouissent-ils pas à l’aube ?
Comment s’est déroulé le travail de mise en scène avec José Exélis ?
G. L. : Quinze jours de travail à table avec des discussions à bâtons rompus.
R. S. : On a exploré, discuté, cherché où se trouvaient les non-dits dans le texte. C’était surtout une recherche de différents niveaux de sens. Ce sont quand même deux voyous, mais il faut sortir des clichés et considérer que ce sont avant tout et malgré tout des hommes. Ensuite on est passé au plateau et au travail d’expression gestuelle. Le travail s’est concentré sur la recherche de l’expressivité corporelle sans négliger l’expressivité du texte lui-même.
Pouvez-vous parler de ce travail du corps ?
R. S. : Il fallait chercher une caractérisation corporelle de chaque personnage et les mettre en contraste, établir des tensions et des relations entre les corps. Puis le metteur en scène définit les trajectoires. On a conservé les circulations que l’on effectuait avec le décor.
G. L. : Les trois chorégraphies présentes dans la pièce permettent de pénétrer dans un espace onirique. On y est entré à la fois par l’improvisation et après avoir exploré les personnages, leur monde intérieur, après avoir compris qui ils étaient. C’est une manière de traduire corporellement ce qu’ils sont. Ces chorégraphies expriment diverses moments, la purification, la tentative d’évasion, le déséquilibre, la souffrance, la quête de quelque chose de meilleur.
Gilbert Laumord, vous jouez sans cesse de et avec l’harmonica tout au long de la pièce. Quelles sont les fonctions de cet instrument ?
G. L. : Au départ, José Exélis avait d’abord proposé une balle, que je manierais sans cesse, comme un tic. Finalement, c’est l’harmonica qui s’est imposé. C’est un objet qui a de multiples fonctions, qui sert à réconforter Jeff, à se raccrocher à la réalité. Il n’a pas de fonction proprement musicale, mais sert plutôt à canaliser ses peurs, sa fébrilité.
Comment a été reçue la pièce en Martinique et en Guadeloupe puis ici à Avignon ?
G. L. : Il faut d’emblée dire que la pièce a beaucoup évolué depuis le moment de sa création en Guadeloupe et en Martinique jusqu’à aujourd’hui au festival d’Avignon. Elle a eu le temps de mûrir et on a eu le temps d’avoir plus de connivence entre nous. Nous, c’est premièrement les comédiens, mais aussi toute l’équipe artistique. On bénéficie ici à Avignon de pouvoir jouer tous les jours, ce qui nous permet de rôder la pièce, de trouver le rythme, la mélodie. Aux Antilles, la réception a été différente car il y a des sons que les gens entendent, reconnaissent et qui résonnent différemment. Mais la situation de cette pièce est universelle.
R. S. : Le grand nombre de représentations permet en effet de rôder la pièce et de continuer l’exploration. On découvre encore d’autres strates, et les nuances deviennent de plus en plus subtiles. On arrive à une compréhension de plus en plus profonde, du coup l’interprétation devient de plus en plus nette. On a aussi l’avantage de rencontrer des publics très différents et qui ne sont culturellement pas forcément liés à l’univers caribéen. On perçoit alors la dimension universelle de cette pièce et les interprétations du public sont multiples.

Texte de Maryse Condé
Adaptation dramaturgique José Pliya
Mise en scène José Exélis
Assistant à la mise en scène Astrid Lawson
Musique Jocelyn Pook
Scénographie et Lumières Dominique Guesdon, Valéry Pétris
Avec Gilbert Laumord et Ruddy Sylaire
Une création de la compagnie Siyaj en résidence de création au CMAC et à l’Artchipel. Coproduction Cie Les enfants de la mer, L’Artchipel, scène nationale de Guadeloupe et CMAC, scène nationale de Martinique.
Avec le soutien de la DRAC Guadeloupe et du Conseil Régional de Guadeloupe///Article N° : 6904

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