Aube et crépuscule : deux pièces de Maryse Condé en Avignon

Print Friendly, PDF & Email

Deux pièces de Maryse Condé étaient présentées cet été lors du Festival d’Avignon à la Chapelle du Verbe Incarné, La vie sans fards, adaptée de son autobiographie par Eva Doumbia et La faute à la vie un texte que Maryse Condé a écrit pour la scène à l’intention de Firmine Richard mis en scène par José Jernidier, deux pièces articulées l’une à l’autre comme deux pans d’un même retable qui se replie l’un sur l’autre, avec ce mot « vie » pour dénominateur commun.

La vie sans fard nous emporte dans l’existence de Maryse Condé, le temps de sa jeunesse, époque de ses coups de foudre, de ses coups de tête, et des coups du sort qui ne l’ont pas épargnée, mais Maryse est déterminée, c’est une battante, qui ne baisse pas les bras, mais choisit systématiquement la fuite en avant, on traverse les années soixante et soixante-dix, les indépendances africaines, les musiques noires, la choralité travaillée avec toute l’inventivité et l’énergie d’Eva Doumbia qui en fait un véritable hommage aux Afriques écartelées, comme l’est la femme désenchantée qu’est alors Maryse Condé prise entre ses idéaux, ses utopies, sa nécessité de survivre, sa sensualité, ses désirs aussi et ses enfants. Ce sera l’écriture qui lui permettra de dépasser ses contradictions et de s’inventer un espace à rêver, un espace de construction possible, de maîtrise aussi de sa vie, l’espace de la fiction qui prend de la hauteur sur l’existence et permet de se comprendre car comme l’avoue Maryse Condé avec émotion lors d’une table ronde animée le 20 juillet dans le cadre de l’Université d’été des théâtres d’outre-mer en Avignon : « on n’écrit pas pour le public, on écrit d’abord pour soi ». Astrid Bahiya donne ses traits à Maryse Condé et parvient à convoquer toute la jeunesse et la fougue de ces années-là, les rêves, les amours et les grossesses à répétition, et surtout la vie qui gagne à travers un spectacle plein de rythme où retentit avec bonheur la musique originale de Lionel Elian.
L’autre spectacle en regard, La faute à la vie, est un duo en demi-teinte, entre deux femmes l’une quasi paralysée, végétative dans un fauteuil roulant, en fin de vie, dépendante de l’autre, aide ménagère, auxiliaire de vie, femme de ménage ou amie de toujours ? C’est Firmine Richard qui porte la parole de cette femme avec pétillant et vitalité, elle accompagne son amie que joue avec beaucoup de justesse Simone Paulin et la secoue aussi, et dans l’échange on découvre peu à peu que l’une et l’autre ont aimé le même homme sans se le dire, dans le plus grand secret. Toutes deux ont eu une passion pour un homme qui se faisait passer pour un révolutionnaire et qui n’était sans doute pas le héros qu’il laissait croire et dont elles étaient amoureuses. Un duo d’une extrême tendresse plein de rebondissements et de virevoltes des sentiments, et en même temps d’une extrême simplicité. Car ce qui compte c’est l’amitié de ces deux femmes qui s’aiment en dépit de leur différence ou plutôt grâce à leur différence. Et le secret qu’elles avaient l’une pour l’autre se révélera être le pivot de leur vie.
Si La vie sans fard raconte bel et bien l’existence de Maryse Condé, sans les atours de la fiction, sans fards donc, on ne quitte pas pour autant la vie de Maryse Condé dans La Faute à la vie, mais l’on retrouve les travestissements et les détours de la fiction qui font tout l’art de l’écrivain et son génie de la fable. Belle palette offerte au public du festival d’Avignon pour aller à la découverte d’un très grand auteur de notre époque, une virtuose du récit, une conteuse hors catégorie qui vous met ko sans crier gare et vous emporte sur les vagues de l’émotion.

///Article N° : 12406

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire