Hommage à David Jaomanoro

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Les écrivains meurent-ils ? Oui, si l’on en croit l’annonce le dimanche 7 décembre 2014 de la disparition brutale de David Jaomanoro à Mayotte. Non, puisque ses textes sont toujours là, drôles, impertinents, vivants pour tout le temps qu’ils seront lus.

David Jaomanoro, discret dans sa vie, ne faisait du bruit que dans et par ses textes, comme si toute sa rage et toutes ses indignations face à la condition des petits jaillissaient sous la forme de ses personnages. Ridicules parvenus ou féroces miliciens, jeunes ou vieux, femmes illettrées, pêcheurs, tireurs de pousse-pousse, puissants maîtres coraniques ou propriétaires, chiffonniers, ils sont toujours toniques sans être violents, drôles sans tomber dans la vulgarité, acharnés à survivre sur les côtes du Nord de Madagascar, sur les décharges d’Antananarivo ou dans les mangroves comoriennes.
En effet, le territoire de Jaomanoro s’étend entre les îles, entre les régions, comme lui, qui, originaire du Nord, vivait à Mayotte et assistait aux arrivées clandestines et dramatiques des voisins anjouanais et malgaches.
Sa carrière d’écrivain oscilla, hélas, entre des prix et des succès prometteurs et des retraits à la fois géographiques et éditoriaux, car David n’aimait guère se battre pour être vu, invité, interrogé, en bref, médiatisé. Pourtant, l’audace de sa langue émaillée de proverbes et de malgachismes, la variété de ses personnages, l’originalité de son traitement des traditions du Nord, le mélange d’humour et de tendresse avec lequel il faisait parler ses personnages font de lui un des grands de la scène malgache contemporaine.
Né en 1953, il a d’abord écrit des pièces de théâtre dont la plus célèbre, La Retraite (Lansman, 1990), fut promue en 1988 au Festival des Francophonies de Limoges puis à Bruxelles en 1990. Suivirent des prix et des médailles pour des nouvelles ensuite publiées dans des recueils collectifs :  » Le petit os  » (Nouvelles francophones, Valenciennes, 1991),  » Funérailles d’un cochon  » en 1993 (Funérailles d’un cochon et 13 autres nouvelles, Sépia, 1993),  » Jamaïque « . (Nouvelles, Antananarivo, CCAC, 1995),  » Jaombilo  » (Nouvelles francophones, Acoria, 2000),  » Pierrot  » (Chroniques de Madagascar, Sépia, 2005). Enfin, vint le recueil personnel, Pirogue sur le vide (L’aube, 2006) qui lui valut de figurer parmi les 40 invités du salon du livre de Paris dédié cette année-là aux écrivains francophones. Et ce dernier monologue d’un tireur de pousse-pousse du Sud, Le mangeur de cactus (L’Harmattan, 2013). Des pièces, des poèmes, des nouvelles restent encore à publier pour mesurer l’étendue d’une sensibilité sans cesse défiée par des contextes culturels et socio-économiques bouleversés. En 2005, il nous confiait dans un entretien publié ici-même cette formule pour qualifier ses premières œuvres :  » Tous mes écrits n’étaient qu’un cri de détresse  » (1).
Ses personnages de théâtre font rire par leur duplicité dont est complice le spectateur. Malgré les situations tragiques dans lesquelles ils vivent, ils réagissent avec un tonus et un sens du défi qui force l’admiration, continuent de se quereller, de duper leurs proches, de se déguiser, tout cela pour surmonter le cauchemar que leur fait vivre la société devenue incohérente. Mais au sein de cette dérision rabelaisienne, jaillissent quelques remarques nous mettant sur une autre piste. La Retraite, après avoir montré la condition des mendiants, s’achève sur les sentences prononcées par les femmes de la pièce : «  les uns s’amusent pendant que les autres pleurent. C’est ça la vie, c’est ça l’homme….[…] Je pense surtout, moi, que le mal, c’est l’Homme lui-même « .
Dans les nouvelles, la narration à la première personne ôte la distance qu’introduisait le comique du théâtre et nous trouvons des textes plus durs, plus violents, ravageurs même. La locutrice du  » Petit os « , jouissant devant le tombeau où repose sa rivale de sa victoire sur elle lui lance :  » J’ai franchi le tabou du froid, le tabou de l’immobilité et le tabou du silence « .
C’est que Jaomanoro franchit de multiples façons les tabous du silence sur les traditions malgaches, le rôle de l’argent, le respect de l’identité, de la femme, sur la justice, les autorités religieuses. Par le langage, il ose repousser les limites entre les langues, par la multitude de points de vues et le comique, il évite le moralisme et ne fait le procès d’aucune structure ni d’aucun pouvoir. Il n’y a pas d’homme heureux dans l’œuvre de Jaomanoro. Si, le lecteur, qui le pleure aujourd’hui.

Dominique Ranaivoson, 15 décembre 2014.

(1) Article Africultures n°4322 Extrait du Mangeur de cactus, L’Harmattan, 2013 :

L’abri est monté. Comme tous les soirs. Trois pagnes jadis bigarrés, aujourd’hui déteints, pâles, à la propreté douteuse. Tout comme ce peuple sans visage qui déambule dans cette région sauvage. Sans visage, sans yeux. Car on ne les voit pas. Ils ont beau crier, on ne les entend pas. Ils ont beau écarquiller les yeux, on ne les voit pas, car eux-mêmes obsédés par le « qu’est-ce que je mangerai », ne voient pas le temps leur filer entre les doigts comme le sable des plages. Trois pagnes montés en rectangle sous la véranda du magasin. Pas besoin de toit. Le balcon du premier étage habité par la fille du propriétaire protège de la pluie et du soleil. Rien à craindre côté pluie, car il pleut vingt jours par an, et ce n’est pas la saison. Il faut plutôt penser aux piqûres de l’hiver austral, et aux morsures des boyaux toujours vides, ou presque.
Payer le pousse-pousse.
Quand on n’a pas su profiter des années pluvieuses, il faut avoir du nerf dans les jambes pendant les années sèches. Les années humides se sont égrenées dans l’abîme du passé comme maïs dans un sac sans fond. Y penser sans regret. La force du cœur se dépense. L’argent se cherche. Une fois trouvé, il faut bien qu’il serve à quelque chose. Le mien a servi à me faire goûter à la belle vie. Celle des gens sans souci. Sacrée Mikea. Le souvenir de ce bon temps pas si vieux que ça, me botte au lieu de m’enfoncer dans la mélancolie. Me fait dire que c’est encore possible. Trente ans. Une jolie femme, excellente danseuse. Un petit garçon qui grimpe déjà tout seul dans le pousse sans l’aide de personne. Deux ans le bambin ; jamais rassasié. Il passe son temps entre les seins de Mikea et la marmite de manioc bouilli.
L’abri est monté. Juste un abri contre les regards des passants, mais pas un abri contre le vent glacial qui déchire la peau en cette saison. Tioka atimo. Vent du sud, qui gerce les fesses toujours nues de mon petit garçon. Tioka atimo qui draine des touristes de toutes langues. Et avec eux, des euros ; mais des euros qui ne rentrent pas facilement dans les poches des tireurs de pousse-pousse. Les touristes pleins d’euros se déplacent en kat-kat. D’habitude, je dors dans mon engin ; ma femme et mon gamin dans l’abri de pagnes ; je suis gardien de nuit du magasin de gros et demi-gros de Houssein.
Le sud. Le Grand Sud insondable. Fascinant. Toliara tsy miroro. Tuléar ne dort pas.
Payer notre pousse-pousse.///Article N° : 12630

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