Ibrahim, de Samir Guesmi

Plus fort que les mots

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En sortie le 23 juin 2021 dans les salles françaises, le premier long métrage de Samir Guesmi, remarquablement interprété, est un petit bijou de finesse et de sensibilité.
En 2007, travaillé par l’envie de réaliser à son tour, l’acteur Samir Guesmi tourne un premier court métrage : C’est dimanche ! Un enfant de 13 ans est renvoyé du collège mais, par peur des représailles, il laisse croire à son père analphabète que la lettre du collège est un diplôme. Un peu de suspense et la supercherie est bien sûr démasquée, le père ridiculisé. Coincé, il va voir sa petite amie noire qui lui fait comprendre son père. Il trouve alors les mots et, dans une très belle scène, le père reprend la relation. L’enfant s’appelle Ibrahim et la mère est absente. Magnifique, ce court a fait le tour du monde des festivals. Est alors venue l’envie de développer cette histoire d’incommunicabilité entre un père et son fils.
Il a fallu tout ce temps pour monter le long métrage. On y trouve les mêmes noms, la même épure, le même souci de laisser parler les regards, la même dignité de personnages socialement défavorisés, la même exiguïté des logements qui condense l’intensité des confrontations.
Les mots, justement, risquent de déflorer et réduire un film qui sait leur préférer la pudeur, les gestes et les regards. Le mieux est de le voir pour en vivre l’expérience. Car il est rare aujourd’hui d’accéder à tant d’émotion dans une telle simplicité.
Sans doute la sincérité en est-elle la clef. C’est son propre père qu’évoque Samir Guesmi, c’est dans le 13ème arrondissement de Paris où il a grandi que le film est tourné, des couleurs et lumières que l’image de Céline Bozon fait revivre, que le piano de Raphaël Elig fait vibrer au sein des ambiances urbaines. Entre Ibrahim et son père, rappelé par le T-shirt, un fantôme qu’on se garde de nommer mais auquel chacun pense : la mère, le chaînon manquant d’une vie de famille.
Ibrahim fait une grosse bêtise et tente maladroitement de réparer sa faute. Il nage dans l’incertitude, allant jusqu’à dépasser avec le copain Achille les limites que le père tente d’incarner par sa droiture. L’étroite géographie de l’appartement en définit les termes : faire avec ce qu’on a. Ainsi que le jeu de Samir Guesmi, tout en retenue, qu’Alain Gomis avait déjà magnifié en lui offrant le rôle principal dans Andalucía. Plus attentif à son père qu’il n’en a l’air, Ibrahim ne veut jamais quitter sa chapka alors que sa copine Louisa insiste sur sa beauté quand il la met de côté. Avec elle, à la faveur d’ellipses qui laissent au spectateur l’espace d’imaginer comment, il prendra de la hauteur et s’ouvrira au monde.
Car l’enjeu reste de s’assumer tel qu’on est, vulnérable et fragile, sans tricher avec les mots, pour restaurer l’humanité des rapports. Là serait peut-être ce que ce film tout simple cherche à encourager, ce qui en ces temps d’incertitude est d’une brûlante actualité.

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