Il existe en Guyane « une contradiction entre le statut politique du territoire et sa situation économique et sociale »

Serge Mam Lam Fouck est Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Guyane. Durant la première semaine de mobilisation, il a animé avec les universitaires Isabelle Hidair et Monique Blerald une conférence-débat sur le thème « Construire la Guyane » au rond-point du Rectorat à Cayenne. Il décrypte, avec un regard historique,  les mouvements sociaux et politiques en cours en Guyane. Ses travaux portent essentiellement sur l’histoire politique et culturelle de la Guyane. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Histoire de l’assimilation. Des « vieilles colonies » françaises aux départements d’Outre-Mer. La culture politique de l’assimilation en Guyane et aux Antilles françaises (XIXe et XXe siècles), publié en 2006 chez Ibis Rouge, Histoire politique de la Guyane française. Justin Catayée et la question de l’égalité républicaine, publié en 2010, La société guyanaise à l’épreuve des migrations du dernier demi-siècle 1965-2015, publié en 2015.
Les marches organisées en Guyane le mardi 28 mars 2017 ont été qualifiées d’« historique » de par leur ampleur. Approuvez-vous ce qualificatif et pourquoi ?
Le mot « historique » utilisé signifie pour les Guyanais qu’il s’agit d’un moment qui leur apparaît comme exceptionnel, et porteur de changement. En fait, il faut attendre la suite des événements, pour savoir s’ils constitueront un tournant dans l’évolution du pays.

Le mouvement actuel s’inscrit dans l’histoire des luttes sociales et politiques guyanaises. Quelles furent les principales mobilisations de ce niveau d’importance ayant eu lieu par le passé en Guyane ?
Les mouvements de protestation mobilisant un certain nombre de personnes sont relativement nombreux dans l’histoire récente de la Guyane : au début des années 1950 eut lieu un mouvement des fonctionnaires. En 1961-1962, des manifestations se tinrent en faveur d’un statut spécial. En 1974-1975, c’étaient des manifestations anticolonialistes. En 1996, des manifestations lycéennes, en 2008 une mobilisation contre la vie chère, notamment du prix des carburants, en 2013 pour l’université de Guyane. Et maintenant, 2017 …

Qu’est-ce qui est sources de tensions entre la Guyane et Paris ?
Pour comprendre pourquoi la situation de la Guyane génère des crises politiques et sociales récurrentes depuis 70 ans, il faut avoir à l’esprit la contradiction fondamentale qui fragilise la vie économique et sociale du pays, toujours à la merci d’étincelles qui à plusieurs reprises ont mis le feu aux poudres.

Il y a une contradiction fondamentale entre le statut politique du territoire et sa situation économique et sociale. Rappelons que la colonie de la Guyane française a été transformée en département de la République française en mars 1946, sur la promesse qu’un développement économique hisserait le nouveau département au niveau de développement de la France métropolitaine. Or, aujourd’hui, en dépit de l’amorce d’un développement économique qui se traduit par un niveau de vie relativement élevé, on a affaire à un vaste département, dont la superficie est un peu supérieure à celle de l’Autriche, qui souffre depuis plus d’un demi-siècle d’inégalités du développement, avec des zones relativement bien équipées sur le littoral, et d’autres zones, notamment celles de l’Ouest et du Sud, où parfois l’eau courante, l’alimentation électrique permanente et des télécommunications performantes font largement défaut.

Par ailleurs, les récents mouvements migratoires de grande ampleur vers la Guyane, en provoquant le doublement de la population en moins de 30 ans, ont aggravé les insuffisances des équipements et des services, tout en contribuant au gonflement du nombre de chômeurs (plus de 22% de la population active). En somme, inégalités du développement, insuffisances des équipements et des services, créations insuffisantes d’entreprises et d’emploi, face à la croissance démographique élevée du pays, donnent le sentiment qu’il y a en Guyane, dans un département de la République, rupture du principe de l’égalité républicaine.

En quoi les mobilisations actuelles de mars 2017 se distinguent-elles des mobilisations passées ?
En mars 2017, ce qui met le feu aux poudres, et qui constitue le dénominateur commun de toutes les protestations-revendications, c’est l’exaspération collective devant la montée de la criminalité, qui porte gravement atteinte, dans l’ensemble du pays, aux personnes et aux biens, dans toutes les classes sociales, dans tous les groupes socioculturels.
La conjonction de toutes ces protestations et revendications a finalement débouché sur un mouvement social de grande ampleur. Ce mouvement est sans précédent, car il est porté essentiellement par des « collectifs » (regroupés pour soutenir la cause commune dans une coordination générale, appelée le « collectif pou la gwiyann dekole »), et non plus seulement par des syndicats et des formations politiques. Autre fait sans précédent, le mouvement est largement soutenu par l’ensemble de la population de la Guyane : par tous les groupes socioculturels (Amérindiens, Créoles, Bushinenge, Métropolitains, migrants étrangers…), ainsi que par tous les acteurs de la vie politique, économique, culturelle et religieuse du pays.
Le lieu d’expression le plus significatif de ce mouvement a été la marche du 28 mars 2017, où environ 20 000 personnes ont simultanément marché, à Cayenne, du boulevard Nelson Mandela à la place Léopold Héder, devant la Préfecture, à Saint-Laurent-du Maroni, à Maripasoula et à Saint-Georges.

Quelle est la place des populations immigrées justement, composante importante de la population guyanaise, dans la mobilisation actuelle ?
Des hommes et des femmes appartenant à la « communauté  brésilienne » et à la « communauté haïtienne » de la Guyane – comprenant aussi bien des personnes ayant la nationalité française que d’autres de nationalité brésilienne et haïtienne – participent au mouvement, en se présentant comme tels, sur les « barrages » et dans les manifestations organisées par le « collectif pou la gwiyann dekole ». L’ensemble de la population guyanaise, toutes appartenances culturelles confondues, est ainsi partie prenante de la mobilisation de mars-avril 2017. Cette mobilisation est sans doute le lieu où s’exprime aujourd’hui avec le plus d’intensité le sentiment d’appartenance au pays Guyane.

En 1946, la départementalisation fait de la colonie guyanaise un département français. 70 ans après, « l’égalité réelle » n’est toujours pas atteinte. Suffisamment de moyens ont-ils été mis en œuvre durant la seconde moitié du XXe siècle pour atteindre cette égalité ?

Le rêve qui avait porté la départementalisation de la colonie de la Guyane s’est vite transformé en cauchemar, devant les difficultés, qui sont venues de la volonté politique d’aligner la manière de penser le développement sur le modèle métropolitain, alors que l’on avait affaire à une colonie qui n’avait jamais fonctionné ainsi, les ressources de la colonie ayant toujours été exploitées au profit exclusif de la métropole. Par ailleurs, le territoire ne ressemblait en rien aux espaces ruraux et urbains de la « métropole » : un vaste territoire faiblement peuplé de groupes d’hommes et de femmes dont les pratiques économiques ont été considérées comme archaïques, et qui ont fait l’objet d’un rejet de la part des planificateurs de l’Etat. Les structures agricoles et artisanales du territoire n’ont donc pas été le point de départ de la modernisation des structures de production.

Le modèle de production de la France – avec son système de protection sociale et ses services publics créés dans une France industrialisée – plaqué sur les réalités guyanaises, ont débouché sur la situation d’aujourd’hui : un territoire dépendant où les inégalités sociales et les inégalités de développement sont criantes.

Des revendications émergent actuellement pour donner une meilleure place à « l’histoire du territoire » dans l’enseignement dispensé en Guyane : pouvez-vous préciser les enjeux de cette demande ?

La revendication d’une formation des hommes qui soit en adéquation avec les attentes et les besoins du territoire, touche à la contradiction fondamentale que j’ai évoquée. La formation des hommes qui est donnée en Guyane est, avec quelques mesures d’adaptation, la même que celle que reçoivent tous les citoyens français. C’est la mise en œuvre de l’idéologie de l’assimilation, telle qu’elle a été pensée par les pères de la départementalisation pour que soit respecté en Guyane, le principe de l’égalité républicaine.

Aujourd’hui, cette manière de voir est remise en question. Pour nombre d’acteurs de la vie politique et culturelle, le développement du territoire doit passer, notamment, par une formation des hommes en adéquation avec ses données naturelles et humaines. La volonté de donner une meilleure place à l’histoire du territoire dans l’enseignement en Guyane est commandée par cette idée-là.

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