Paris la blanche, de Lidia Terki

Accueillir l'incertitude

Film profondément humain, Paris la blanche est le premier long métrage de Lidia Leber Terki, en sortie le 29 mars 2017 dans les salles françaises. Il aborde sous un angle inédit et avec une belle justesse une facette de l’immigration.

Ils sont encore nombreux les Chibanis (cheveux blancs, en arabe dialectal), entassés dans des foyers, travailleurs immigrés à la retraite qui n’ont pas fait le voyage du retour et continuent d’envoyer de l’argent à leur famille. Ces invisibles et ces sans-voix, Abdallah Badis les rencontrait de sensible et originale façon dans Le Chemin noir. (cf. article n°9671) Badis est issu du milieu des travailleurs algériens de la sidérurgie. De même, le père de Lidia Leber Terki était un Kabyle venu travailler en France. Son film est cependant centré sur une femme et non un homme, une femme restée au pays à élever les enfants qu’il lui faisait lors de ses vacances, et qui n’a plus de ses nouvelles depuis plusieurs années, si ce n’est l’argent qu’il continue de lui envoyer. Cette femme, Rekia, magnifiquement incarnée par Tassadit Mandi, part à sa recherche, fait le voyage en bus vers Alger la blanche, prend le bateau, et tente de le retrouver à Paris sans autre adresse que l’hôtel où il séjournait la dernière fois qu’il lui a écrit.

Paris la blanche est le récit de cette quête, du vertige de Rekia face au labyrinthe de la grande ville et à l’altérité, de la solidarité bigarrée qu’elle rencontrera sur son chemin pour l’aider, de son initiation aux conditions de l’immigration et de l’exil intérieur. Déterminée autant que fragile, Rekia cherche Nour (Zahir Bouzezar, non moins présent) mais ne trouvera pas son mari. Nour est parti trop longtemps pour le rester, pour revenir au pays, même pas pour achever leur maison. Le voyage de Rekia se transformera-t-il en un adieu ?…

Il est rare de voir ainsi des personnes âgées être les principaux protagonistes de films sur l’immigration (même si Tassadit Mandi se vieillit un peu pour ce rôle). Lidia Leber Terki les filme dans toute leur beauté, avec une extrême sensibilité, attentive à leur façon de se mouvoir, de faire des pauses, de s’étonner. Elle leur laisse le temps de leur âge et de leur mémoire. Elle suit Rekia dans les foyers de banlieue en démolition tandis que Nour l’amène voir la Tour Eifel qu’il n’avait jamais vue lui-même en 48 ans de travail sur les chantiers d’Ile-de-France. Les lieux de l’exil sont des assignations, qui grignotent peu à peu le recours à la vie.

Cette vie, c’est Rekia qui la cultive encore en faisant ce voyage, mais c’est aussi Tara qui sait déranger son quotidien et bousculer celui des autres pour pouvoir aider Rekia, car il est possible de vivre l’accueil et l’hospitalité, et que c’est ainsi que s’ouvrent de belles rencontres. Les hommes rechignent un peu mais les femmes sont là pour trancher.

Là encore, la sensibilité et la retenue de la réalisatrice empêchent le film de tomber dans l’angélisme et surtout pas dans le slogan. Cela tient aussi à la qualité du travail de mise en scène et de montage : ce film épouse le rythme des personnes âgées sans jamais perdre en intensité. Sans doute parce qu’il adopte le regard de Rekia qui fait ainsi son voyage initiatique tout en se convertissant à la réalité. “Je recherche mon mari”, lance-t-elle à qui veut bien l’entendre, mais elle sait bien que ce n’est pas le mari qu’elle trouvera. C’est cette tension vers un autre horizon qui porte le film et pousse à la méditation. La musique de Chloé Thévenin allie instruments traditionnels et consonances électroniques : cet entre-deux convient parfaitement à un film qui fait le lien tout en cherchant l’apaisement, et dont le titre affiche le métissage. Rekia ne sait ce qu’elle va trouver mais y est disponible. C’est en accueillant l’incertitude qu’elle va de l’avant. Il fallait l’épure, la subtilité et la retenue d’un tel film pour manifester avec une telle justesse cet enjeu de nos temps qui vacillent.

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