Images floues de Nègres en colin-maillard

Print Friendly, PDF & Email

Peut-on aujourd’hui relire Le roman d’un spahi de Pierre Loti et y voir autre chose que cette littérature qui fin 19ème et début 20ème siècle servit de ferment à la cristallisation du mythe du Nègre et de l’Afrique noire en France ? Le « déchouquage »(1) de ce mythe est pourtant toujours au programme des activités culturelles et politiques de ceux qui en ont été victimes. Mais des auteurs africains le cultivent sans forcément s’en rendre compte. Exemple.

Il convient d’emblée de signaler que le procès en racisme de l’écrivain voyageur ne sera en aucun cas rouvert ; parce que Loti n’était pas un génie ; parce que cet auteur adulé en son temps cherchait d’abord à plaire ; parce qu’à la fin de notre siècle, il existe suffisamment de Jean Peyral, ce personnage de Loti, comme ces barbouzes italiens torturant sous couvert des casques bleus la négraille sous le soleil du désert somalien, pour qu’on puisse absoudre cet auteur qui certes a colporté les préjugés de ses contemporains mais qui a ébauché une « esthétique du divers« .
Comme l’a montré avec brio Léon Fanoudh-Siefer, Le roman d’un spahi n’a pour matière que stéréotypes, poncifs et autres clichés ; il reflète l’ethnocentrisme d’une époque qui cherche encore l’humain dans cet Autre si différent qu’est le Nègre africain.
De l’Afrique, Loti n’a vu que ce qu’il voulait voir, et a trop facilement réduit le continent noir fort mal connu en son temps à ce bout d’Afrique qui s’est offert à sa vue. « La vision tragique de l’Afrique » et l’image caricaturale du Nègre qui s’exhale du roman africain de Loti ont servi à la concrétion d’un mythe forgé et alimenté pour dominer.
Ainsi – et Fanoudh-Siefer en a fait le plat de résistance de sa démonstration – Le roman d’un spahi constitue l’une des pièces maîtresses de l’élaboration du « mythe du Nègre et de l’Afrique noire dans la littérature française ». Et en fin de parcours, l’essayiste ivoirien n’a pas manqué de souligner que la démythification s’opère avec les textes coups-de-poing de Césaire ou de Sartre. Grands coups de pied dans la fourmilière, les écrits de ces pourfendeurs d’idées reçues ont largement contribué à mettre en ruines la forteresse des préjugés de race, de couleur…
Nés dans la douleur de la sujétion, les écrits nègres (libelles, poèmes, romans, pièces de théâtre, essais…) ont fait de la contestation d’un ordre inique leur raison d’être première. Littératures militantes, de refus, de combat, de prise de conscience, de protestation, de désenchantement, etc. Pris par l’urgence de dire le faire à accomplir, de saisir une réalité extrêmement fuyante et nuancée, les scripteurs nègres du continent vaincu ont tenu à faire entendre leurs versions de l’histoire, en poussant le grand cri nègre qui devait ébranler les assises d’un monde en putréfaction. Sur le continent noir comme dans la diaspora des Amériques, des voix se sont élevées pour dire l’urgence de penser un nouvel ordre des choses, l’urgence de faire un sort à ces vilaines images (les fameux  » rires Banania sur les murs de France « , d’après le programme de Senghor) de l’Afrique que l’on croyait mal partie (René Dumont eut tort d’avoir trop tôt raison) et qui n’est allée nulle part ailleurs que vers sa perte, de cette hideuse Afrique de la maladie, du sommeil et de la mort de la prose des Loti, Psichari, Bonnetain, Caillié, etc. Urgence de saper les fondations de la forteresse du préjugé !
Il reste qu’aujourd’hui, certains Nègres écrivants ont fait si fort dans leur volonté de rectifier l’image de la race que le trop plein discursif a noyé la vérité du Nègre des livres de Nègres. Que reste-t-il comme image du Nègre lorsqu’on a refermé le Cahier d’un retour au pays natal, le poème fondamental de Césaire ? « Il était comique et laid » ; lecture baudelairienne à la sauce nègre, épicée d’une ironie mordante, parfois aussi subtile que celle, suspecte, de l’Esprit des Lois d’un certain Montesquieu… Texte pris au pied de la lettre en tant qu’apologie de l’esclavage et de la Traite, et lu très sérieusement au Parlement d’Angleterre à l’époque de sa publication(2). La question essentielle dans la problématique de l’image du Nègre est ainsi celle de la réception. Et dans ce qu’on peut appeler l’effort de rectification de cette image, l’ironie, procédé bien délicat, est l’une des choses les mieux partagées.
Pour Maryse Condé, « puisque l’Europe a fabriqué le Nègre, revendiquer ce stéréotype comme son identité véritable, le glorifier revient à obéir à l’Europe jusque dans ses pires errements. C’est se barricader de plein gré dans un ghetto qui avait été édifié comme un piège et de là, s’ériger en combattant. La négritude prend pour postulat de base un mensonge. L’acceptation même provisoire de ce mensonge nous paraît éminemment dangereux, et puisqu’elle doit être dénoncée, elle est pour le moins inutile. »(3)
Il y a lieu de comprendre que pour les Nègres qui écrivent, la frontière est mince entre la sévérité d’une autocritique et l’alignement sur les errements du « nombril du monde ».
Dans Les Enfants de Cham, un essai publié en 1997 aux éditions Nouvelles du Sud, Bougoul Badji prétend apporter la vision inédite du psychologue à la question lancinante du pourquoi de la faillite de l’Afrique. Dans sa tentative de tordre le cou aux stéréotypes qui alimentent le mythe du Nègre et de l’Afrique noire, il essaie de recenser la longue théorie de faits quotidiens qui, mis ensemble, tissent le pagne sale de l’échec de l’Afrique et des Africains. On croit lire des fragments de la prose lotienne, en pire, avec des arguments d’une psychologie bon marché construite de bric et de broc d’un outillage aussi farfelu que maladroit.
Parti d’un « rêve de singe fou » (sic), le psychologue sénégalais remet au goût du jour une Afrique sous le signe de la maladie, et dans les vaguelettes d’anecdotes glauques, sorties d’une réflexion hâtive et paresseuse où brillent les perles d’un essai décousu, on ne peut hélas lire qu’une pétition de principe.
L’auteur d’Aziyadé rendait la réalité du Sénégal coextensive à celle de l’Afrique ; Badji reproduit cette généralisation abusive en voyant des musulmans partout.
Le roman africain de Louis-Marie Julien Viaud alias Pierre Loti n’était que le prétexte à l’expression des turbulences d’âme d’un « proxénète de la sensation du Divers » (Ségalen) ; l’essayiste sénégalais cache à peine ses frustrations et son aigreur.
Pierre Loti a dit dans Le roman d’un spahi sa fascination /répulsion pour l’Afrique ; Bougoul Badji lui s’y perd à canoniser puis vouer aux gémonies des Africains qu’il a connus ou dont il a entendu parler.
Cette connivence entre entre le romancier français et l’essayiste africain culmine dans l’affirmation selon laquelle l’Afrique est la terre des enfants de Cham. Cela peut paraître paradoxal dans l’évaluation du livre de Badji qui illustre et défend une thèse qu’il dit ou essaie ou feint de combattre. Mais force est de constater qu’en passant à côté de son sujet qui n’est somme toute traité que dans le titre de l’essai, le psychologue sénégalais qui a voyagé en France autant que Loti au Sénégal et qui prétend « révéler l’Africain à lui-même » n’a fait que rendre plus trouble une stratégie manifestement inopérante dans la lutte contre le mythe.
Loti s’ennuyait de « l’éternelle tristesse de la terre de Cham« , contre quoi Badji évoque benoîtement le récit biblique de l’anathème noachique sans pouvoir expliquer ni s’expliquer pourquoi il n’adhère pas à ce mythe de l’ascendance chamitique des Négro-africains qui servit à justifier et la Traite, et l’esclavage, et la colonisation, et la néo-colonisation, etc.
Faut-il dès lors penser que le processus difficile de démythification, du moins dans le champ de la littérature en général, ait connu ou connaisse quelque solution de continuité avec une veine de « pensée » comme celle de Badji ? En fin de compte, la prose de Loti, belle et sournoise, et celle de tous ceux qui pensaient l’Afrique comme lui, aujourd’hui flétrie du stigmate du préjugé facile, se perpétue dans le point de vue psychologisant d’un chirurgien du mythe du Nègre damné.

1. Mot créole (Guadeloupe) signifiant « désenracinement total » au sens où l’on enlève va mauvaise herbe.
2. Michèle Duchet, « Au temps des philosophes », Notre Librairie n° 90, « Images du Noir dans la littérature occidentale », Oct.-Déc. 1987. On lira avec profit son Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, Maspéro, 1971.
3. Maryse Condé, Stéréotype du Noir dans la littérature antillaise, Guadeloupe-Martinique, Thèse 3è cycle, Paris III, 1976, p.91.
///Article N° : 207

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire