« Interroger les origines et la culture pour mieux trouver sa place dans le monde »

Entretien d'Olivier Barlet avec Mamadou Sellou Diallo

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Nous sommes aux Etats Généraux du film documentaire de Lussas et venons de voir un film sur la réalisatrice japonaise Naomi Kawase. J’imagine que vous vous y retrouvez un peu ?
Oui, j’aime beaucoup son rapport avec la caméra et le monde. Sa proximité avec les éléments est très forte dans ses films. J’ai été frappé qu’elle filme sa grand-mère de très près. Je m’approche aussi beaucoup des gens quand je filme. Sa recherche de l’essence des choses est impressionnante.
Pour vous, cela confirme-t-il une démarche ?
Oui. Cela me confirme ce que j’avais déjà ressenti en voyant ses autres films sur la justesse de cette approche.
Comment vous est venue cette proximité des corps, effectivement très forte dans Le Collier et la perle ?
J’ai du mal à me mettre loin des gens que je filme. Si je suis loin, je zoome ! Pour Le Collier et la perle, je suis dans un rapport très intimiste, à propos de cette étrangeté que je ressens en regardant le ventre de ma femme enceinte, ou le corps de ma mère qui porte les traces de sa vie : son tatouage, ses boucles d’oreilles, ses rides. Quand je les filme, je ne peux m’empêcher de m’approcher au plus près. La caméra me permet de les caresser, de les embrasser, de les toucher alors que le rapport culturel ne me le permettrait pas. Ce sera cela mon cinéma si je continue à faire des films : un rapport très religieux avec les choses. Je suis musulman mais je parle là d’un rapport spirituel : se prosterner, rendre grâce. Je le ressens très profondément depuis mes premiers essais, mon film de fin d’études où je ne filmais que des pierres et des objets religieux.
En se rapprochant ainsi de la peau, on fait œuvre de mémoire en s’inscrivant dans une vie passée, dans une durée ?
Absolument. Le corps de ma mère porte la trace de son passé. Quand je la filme au marché, je ne peux m’empêcher de filmer ses genoux, pour voir quelles sont leurs courbures maintenant, qu’elles n’avaient pas quand j’étais gamin. En les voyant ensemble avec ma fille, leur complicité va bien au-delà du fait que je lui ai donné le nom de ma mère et qu’elle grandit dans sa proximité. Il y a une logique de transmission, de mémoire de la vie d’une femme, que j’ai envie d’interroger. Cette souffrance du corps féminin, je l’ai retrouvée avec ma femme enceinte. Fixer les traces, regarder de près, non seulement pour moi mais aussi pour les autres : on n’a pas souvent l’occasion de regarder de près !
Vous filmez les vergetures, la cicatrice de la césarienne : cette dimension de la souffrance des femmes est centrale pour vous. La souffrance naturelle et celle qu’on leur fait subir.
Il y a quelque chose d’assez intrigant chez la femme : elle sait qu’elle est objet de souffrance et elle l’accepte. On ne se rend pas compte à quel point les femmes souffrent. Ce dont on se rend compte, c’est de leur présence. Je dis souvent que ma mère m’a davantage élevée que mon père : elles sont toujours à l’ouvrage. J’ai rencontré des femmes paysannes qui travaillent vingt heures par jour. Je voudrais documenter cela. Les mythes fondateurs semblent dire que pour être femme il faut souffrir. Ce sont souvent des femmes qui se sacrifient. Les chants sur les grands Cheicks islamiques mettent souvent en avant le fait qu’ils ont eu des mères exemplaires. Mais pourquoi ne donnent-elles pas de filles et toujours des hommes ? Les femmes transmettent la soumission et la souffrance dans le ménage. Je l’ai posé dans ce film mais développé dans le prochain, La Gardienne des étoiles. Les meurtres de femmes ne sont pas que des faits divers.
Vous voulez comprendre le fond des choses en allant jusqu’à la question de la mort.
Oui, et du sacrifice. Nous sommes sortis du ventre de la mère mais on ne l’a pas vu. Le cinéma pourrait nous le montrer. Ce sont des images qui interrogent notre mémoire, nos croyances, nos mythes fondateurs, notre rapport aux femmes.
Vous pensez que c’est cela qu’il faut montrer aujourd’hui au cinéma ?
Oui, je le pense, au sens d’une profanation, d’une interrogation psychologique et historique de notre place dans le monde. Le cinéma doit servir à cela, pour repenser les bouleversements culturels que nous avons subis. Cela passe par une transgression. La nouvelle vague de cinéastes documentaristes interroge sa place dans la société. Cela passe par des rapports familiaux, rituels, etc. Ce n’est pas critiquer pour critiquer mais pour faire avancer les choses et réveiller les gens.
Un retour vers l’origine est-il nécessaire pour cela ?
Je le crois. J’évoque beaucoup le conte, les mythes. On oublie vite les faits historiques. On n’a pas encore la conscience de fixer la mémoire des choses. L’histoire de la Négritude est effacée des programmes scolaires alors que c’est essentiel et fondateur. Cela explique notre posture dans le monde. L’origine est toujours d’actualité.
La référence Sembène est un passage obligé pour un cinéaste sénégalais. Le projet des pères fondateurs des cinémas d’Afrique était aussi de s’ancrer dans une culture pour affirmer une place dans le monde. Où serait la différence ?
Sembène n’est pas dépassé. Ses préoccupations sont encore d’actualité. J’ai découvert par l’école le romancier avant le cinéaste. Les Bouts de bois de Dieu et le Cahier d’un retour au pays natal de Césaire étaient nos principales références. Toute ma génération sortait des cours de littérature la poitrine bombée et la tête explosive : Sembène a transmis du début à la fin cette même énergie. Guelwar avait été un événement. Jusqu’à Moolade, il interroge sa place dans le monde. Nous ne sommes certes pas de la même époque et vivons d’autres influences et préoccupations notamment liées à l’économie, mais ce désir de revendiquer son appartenance culturelle reste très fort. J’ai la chance en tant que formateur à Africadoc de suivre de nombreux projets documentaires : il y a une énergie magnifique, avec cette envie d’interroger les origines et la culture pour mieux trouver sa place dans le monde, surtout chez les femmes. Ce ne sont plus des femmes dociles mais qui posent un « mais ».
Comment définiriez-vous votre propre origine ?
Très hybride ! Je suis un Sénégalais d’origine guinéenne. Mon père parlait le peul et ne parlait pas bien le wolof. Et je suis très occidentalisé. Le français est ma langue, et non une langue étrangère. Je pense en français quand j’écris ou que je construis une voix off. Le premier jet ne sera pas wolof. C’est un collègue qui traduira le film pour la version wolof.
Avez-vous l’impression que le français est davantage la langue du « je », de la possibilité de se dire ?
Sûrement. C’est la manière que j’ai envie de m’adresser aux Sénégalais, que ce soit en disant « je » ou « tu » qui devient un jeu collectif.
Importance d’un retour à l’origine et origine croisée : on est dans une contradiction vivante !
Oui ! C’est parfois très difficile à gérer ! Mais c’est là qu’est l’enjeu ! J’ai du mal à l’expliquer à mes étudiants : à qui parlent nos films ? Par le langage de l’image. Le cinéma documentaire est encore un art illégitime. Le rapport à l’art des Occidentaux est encore illégitime chez nous. L’enjeu est de parler à nos deux mondes. Cela doit être une exigence dans la création. Des films magnifiques se font mais qui n’accrochent personne chez nous car les gens ne comprennent ni les images ni les mots. Nous sommes un pays francophone mais il y a 70 % d’analphabètes. Je voudrais que ma mère puisse comprendre mes films.
Le public sénégalais est-il prêt à saisir votre film ?
J’étais ravi de découvrir que les images étonnaient ceux qui l’ont vu. On ne voit jamais ce type d’image. Des femmes sénégalaises m’ont dit qu’elles devraient être diffusées auprès des femmes. Je pense qu’elles seront bien reçues car elles interrogent.
Que sera La Gardienne des étoiles ?
C’est encore un film sur la femme, à la recherche des mythes et contes fondateurs. Ma mère m’a parlé d’une reine qui s’était offerte pour être égorgée afin que son sang purifie le royaume. C’est un fait historique et je voudrais me rendre sur les lieux. Je tourne des images sur le corps domestique dans chacune des onze régions du Sénégal : j’en ai déjà fait quatre. Cela peut aller du geste banal du quotidien, ces travaux qui continuent pendant que les hommes se reposent, aux mystères de la vie.
Ce n’est donc pas non plus une approche ethnographique.
Non, c’est une interrogation personnelle, une réflexion intime sur le rapport aux femmes. Une femme m’a dit un jour que si les hommes accouchaient, ils comprendraient mieux les femmes !

Lussas, août 2009///Article N° : 8861

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