« J’ai beaucoup eu à affirmer ma francité »

Entretien de Dagara Dakin avec Alexis Peskine

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Entre sculpture, graphisme et photographie, l’artiste Alexis Peskine propose une oeuvre de réflexion sur la société française. Brandissant l’interculturalité comme dépassement des identités figées et recroquevillées, il se joue des symboles et des imaginaires pour renouveler les regards. Rencontre.

« On affirme ce qui importe pour nous mais que les autres minorent. »
Amin Maalouf

COIFFURE AFRO, lunettes stylées qui lui donnent un air d’intellectuel, soigné et soigneux. Alexis Peskine semble être au fait des questions liées au monde de la mode, la tendance. Mais pas fashion victime pour autant. Sur son site internet on est frappé par la vidéo qui sert d’introduction à la page. On y voit l’artiste vêtu d’une veste épaisse plantant des clous sur ce qui ressemble à une planche enduite de couleurs. Pas de salopette pleine de traces de peinture, pas de désordre inconsidéré dans l’atelier. Alexis Peskine semble avoir la têtesur les épaules, et être bien dans son époque. Sur la vidéo, on comprend progressivement qu’il ajoute en fait les dernières touches à une de ses oeuvres. Les clous, sont selon ses dires, « une métaphore de la transcendance », ils évoquent à la fois la souffrance et la douleur mais ce sont également des éléments dont on se sert pour bâtir. Il donne le nom d’acupeinture à sa technique. Tout est dit. Ses tableaux sont des bas-reliefs, associant, entre autre chose, la photographie et la technique du pochoir. Pour les réaliser l’artiste fait appel à des modèles qu’il photographie. Après quoi commence le travail d’infographie, lequel lui permet de définir la taille de l’image ainsi que l’emplacement des clous, sortes d’échos aux pixels qui constituent l’image. En dernier lieu, un coup de bombe de peinture acrylique donnera le relief et la teinte appropriée, celle recherchée. Né en France d’un père franco-russe et d’une mère afro-brésilienne, Alexis Peskine s’est formé aux États-Unis. Il en revient après dix ans. Son art emprunte clairement ses codes à l’univers de la mode, et à celui du pop art. Parmi les références auxquels on songe il y a bien sûr Jean-Paul Goude, dans le côté décalé de certaines de ses mises en scène et la présence presque systématique de modèles noirs. C’est que le plasticien a décidé à sa manière de répondre à la faible représentation dont la population noire de France fait l’objet. La question des minorités, le racisme, les discriminations diverses, sont des sujets qu’il lui importe de questionner. Les titres de ses créations parlent d’eux-mêmes, donnent le ton. « Tellement au-dessus de la France », « Nettoyage ethnique », « Mariam » (série composée de trois portraits – femme noire de profil portant bonnet phrygien sur lequel est apposé une cocarde, de couleurs différentes) ou encore, « la root du problème ». Entre travaux de commande et démarche personnelle, le plasticien pose les jalons d’une réflexion sur une société multiculturelle qui semble avoir du mal à se considérer comme telle.
Dagara Dakin : Alexis Peskine, pouvez-vous en quelques mots nous raconter votre parcours ? Par exemple avez-vous su rapidement que vous aviez envie de travailler en tant qu’artiste ?
Alexis Peskine : Depuis petit, je dessine. Mon père nous donnait du papier et des crayons à mes frères et moi. Puis j’ai fait le CFA des arts graphiques de 15 à 17 ans. J’étais apprenti et je travaillais pour Marianne Rachline chez Crayures, une boîte de design industriel. J’y ai fait des serviettes pour Roland Garros, des maillots de bains, des sacs, etc. On faisait les maquettes à la main en se servant de la photocopieuse. À 17 ans je suis parti aux États-Unis grâce au basket, et j’ai pu poursuivre des études d’art dans la grande université de Howard, une HBCU (faculté historiquement Noire). J’y ai étudié la peinture et la photographie. Et j’y ai appris des moments de l’histoire qu’on nous cache ici comme la Harlem Renaissance et la Négritude. Après j’ai eu un Master en art digital au Maryland Institute College of Art (MICA), Puis un Master en arts appliqués de la même faculté, avec une bourse Fulbright. Je suis rentré quelque temps en France, puis je suis reparti m’aventurer, vivre la vie d’artiste à New York, ville où ma carrière a commencé.

Comment définiriez-vous votre technique l’acupeinture et peut-on y lire une dimension symbolique ? En d’autres termes y a-t-il « un sous-texte » à votre technique ?
Ma technique, l’acupeinture, utilise des clous avec des tailles différentes pour représenter des trames comme dans la sérigraphie sauf que les clous avec des élévations différentes sont en trois dimensions et donnent un relief à l’œuvre. Les clous plantés sur des silhouettes de corps noirs relèvent la lumière de ces derniers et sculptent les muscles et les courbes de ces hommes et de ces femmes. Des fois la tête des clous est dorée à la feuille pour relever plus encore la lumière. Je laisse bien sûr l’interprétation ouverte au public mais il y a certains thèmes auxquels je pensais et que je propose quand je crée ces œuvres. La souffrance, la transcendance, la force, le travail, le génie d’utiliser des matériaux banals et de les transformer en quelque chose de beau, ce génie que l’on ou tout aussi bien brésilien. Il y a aussi des références culturelles comme les
Nkisi du Congo, la crucifixion ou le vaudou haïtien. J’aime aussi l’idée de donner de l’importance en mettant quelque chose au-devant de la scène qui est normalement caché mais qui a pourtant un rôle central : sans clous une table ne tient pas. Cette dernière métaphore me rappelle un peu l’idée que les Noirs par exemple aux États-Unis au Brésil ou dans la Caraïbe ont joué un rôle central pour développer des économies de ces pays et pourtant ils n’ont jamais eu la reconnaissance qu’ils méritaient.

Vous nous disiez que votre parcours universitaire, ce lien avec les États- Unis et le fait que soyez né en France vous ont « naturellement » conduit vers une démarche pédagogique en ce qui concerne l’idée que la plupart des étudiants noirs américains ou autres se font sur la question des minorités en France. Quelles visions en ont-ils ? En quoi consiste votre « pédagogie » ?
En effet aux États-Unis j’en suis naturellement venu à ces thèmes car étant jeune j’ai vécu certaines discriminations dans mon pays, la France. Arrivé aux États-Unis j’ai senti le besoin de m’exprimer à ce sujet pour créer des ponts entre les penseurs des dynamiques identitaires. Les Américains ne connaissaient pas les problèmes de racisme qui subsistent en France. Ceci est dû au fait que beaucoup d’artistes noirs américains ayant vécu en France pendant la ségrégation se sentaient beaucoup mieux traités et ils ont peint un joli portrait de la situation française sauf que depuis, la situation c’est beaucoup dégradé, de plus il y a toujours eu une différence de traitement entre les Noirs américains et les Noirs africains et antillais. Ensuite je suis rentré en France pendant les années Sarkozy et j’ai beaucoup eu à affirmer ma francité face aux débats ridicules sur l’identité nationale. Alors que maintenant, frustré par la stérilité persistante des débats dans notre pays la France, je suis sur des thématiques de voyage plus dans l’universel et l’afro futurisme. J’ai décidé d’ignorer ces débats, d’ailleurs ma dernière exposition s’est intitulée Tellement au-dessus de la France.

Vous exposez un peu partout notamment en Afrique, comme actuellement à Dakar et vous menez des ateliers au Brésil et en France. Parlez-nous de cette dynamique qui vous anime notamment via l’expérience que vous évoquiez de cet atelier mené au Brésil, ainsi qu’avec des jeunes de Bobigny ?
C’est un concept que j’ai développé ou j’initie des jeunes de quartiers populaires du monde entier à l’art. Ils travaillent avec moi sur des expositions, je les initie à l’acupeinture et je donne l’occasion à certains de voyager. Par exemple j’ai passé un an avec des jeunes de Salvador de Bahia, ils m’ont suivi pour travailler avec des jeunes d’un lycée professionnel de Bobigny sur la plus grande œuvre de ma carrière. Ensuite ils sont partis au Sénégal pour travailler avec des jeunes des Beaux-Arts de Dakar sur une oeuvre qui est en ce au centre culturel des Mamelles, puis ils m’ont suivi lors d’une résidence au Maroc pendant un mois pour travailler sur une exposition de mon travail qui aura lieu à la biennale de Casablanca en 2014. Le directeur Mostapha Romli a d’ailleurs donné une place à l’un d’eux pour y exposer comme jeune talent. Ce qui est vraiment intéressant dans ce projet c’est l’échange entre jeunes de cultures différentes autour d’un projet artistique. Je développe une relation avec les élèves de chaque endroit où je fais des projets. Puis je garde les meilleurs et je leur propose de voyager. Par exemple mes élèves de Dakar iront aussi en Jamaïque ou je développe un projet similaire. Ce que j’aime dans cette démarche c’est que tous les acteurs sont bénéficiaires. En tant qu’artiste je découvre de nouvelles contrées en y passant du temps tout en transmettant et en échangeant avec des jeunes. Je découvre leurs visions du monde, et je leur partage la mienne tout en étant productif et créatif.

Quelles sont vos références du monde de l’art ou autre, des personnalités qui ont construit ou stimulé votre réflexion et votre mémoire visuelle en quelque sorte ?
J’ai été grandement influencé dans mon enfance par Jean-Paul Goude, les chevaliers du Zodiaque de Masami Kurumada, puis l’art pop, Warhol, Lichtenstein, Chuck Close, puis par l’univers et l’esthétique des clips de Hype Williams, Jim Blashfield et Michel Gondry, par l’univers visuel de la Blaxploitation, les posters d’Emory Douglas pour les Black Panthers, par les Afro futuristes, également l’album The Archandroid de Janelle Monae, les sculptures africaines, notamment les Nkisi Nkondi du Congo, Chéri Samba les photos de Gordon Parks, Mama Casset, de Malick Sidibé et de Thierry Le Goues. Et aussi par mes potes de Hank Willis Thomas à Titus Kaphar, et beaucoup d’autres.

Quels sont vos projets ?
Mes projets avec les jeunes, l’édition jamaïcaine, un pavillon à la biennale de Casablanca, possiblement la biennale de Salvador et une exposition à l’Afromuseum Brasil à Sao Paulo.

Quel constat faites-vous de la situation en France en ce qui concerne les mentalités et les politiques sur la question des minorités, comparativement à la situation au États-Unis aujourd’hui ?

En France elle est stagnante, les politiques n’ont dans l’ensemble aucune volonté de faire évoluer les choses à ce niveau. Les débats sont toujours les mêmes, c’est pathétique. Il ne faut même pas les calculer, je l’ai compris depuis longtemps, il faut continuer à nous exprimer et créer nos propres structures, nos propres événements, nos propres actions positives, pour que le monde entier salue et s’émerveille de notre scintillement ! Vu que nous n’avons pas les outils adéquats comme les statistiques ou les quotas de nos confrères américains, il faut se contenter de créer et recevoir sans donner importance quelconque aux critiques culottées sur le communautarisme de groupes minoritaires discriminés. Je ne considère même pas ce mot mais s’il fallait lui donner de la valeur, la communauté ou ce « communautarisme » est le plus exercé par la communauté blanche ! Les États-Unis doivent encore faire face au racisme mais dû à l’histoire, le lobby noir est assez puissant et bien organisé pour efficacement exercer des pressions quand une injustice raciale subvient. Nous y venons en France et c’est le meilleur moyen de se faire respecter.

///Article N° : 12010

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