Je chanterai pour toi

De Jacques Sarasin

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Voilà une méditation sur la vie en forme de blues. A travers le destin de Babacar Traoré, un musicien qui aura fait chanter tout le Mali à l’heure de l’indépendance, c’est l’histoire du pays qui se profile sur un mode intime : l’euphorie d’une société à construire quand il chante « Enfants du Mali indépendant, prenons-nous en charge », la concurrence entre les grins (bars à musique) et les réunions politiques, la rupture de la dictature incarnée par la mort de l’être cher (sa femme Pierrette pouvait représenter la mère-patrie, sa perte celle d’un rêve de vie paisible dans un pays en progrès), l’exil dans les foyers immigrés de Montreuil près de Paris, qui fait de celui qu’on surnommait Karkar un « Malien de l’extérieur » (« Emigré, ici tout le monde ignore ton sang et ta fortune » chante-t-il encore) et le retour au pays, la renaissance du chanteur-guitariste après 20 ans de silence, dans un pays qui revit malgré le poids du passé.
L’abondante utilisation de photos d’époque, les témoignages du photographe Malick Sidibé et du conteur Mamadou Sangaré et bien sûr les moments passés avec Babacar Traoré et son blues qui nous saisit d’une douce mélancolie contribuent à faire du film un road-movie tant historique que géographique, puisqu’en revivant son histoire, Karkar nous emmène à travers tout le Mali, de Kayes au pays dogon, de Mopti à Tombouctou. L’escale de Nyafunké est bien sûr émouvante, traitée sans sensationnalisme : la rencontre musicale et humaine de deux maîtres, Karkar et Ali Farka Touré.
Le blues, Sarasin l’adopte durant tout le film, ce qui lui confère une belle harmonie avec son sujet, par la retenue cherchée dans chaque image, le respect d’un homme qui hésite à se livrer et refuse de se mettre en vedette, par une caméra (tenue par Stéphane Oriach) qui coule sur les êtres et les paysages suivant le cours du fleuve, par le choix des décors ouvrant à une esthétique mettant en valeur les ocres des murs ou se servant des perspectives des architectures de terre, par la douceur du regard porté et le partage qu’il implique.
L’effort de mise en scène est permanent, pour dépasser le simple regard documentaire, ce qui ne va pas sans la tentation du plein pour conjurer le vide : pour créer un environnement à un être insaisissable, filmer des enfants dogons ou fixer des visages est parfois bien pratique et typique d’un regard extérieur. Mais nombre de pièges sont déjoués et la carte postale est évitée.
Premier long métrage d’un ancien champion du monde de voile, baroudeur sautant d’un engagement à un autre au gré des opportunités, « Je chanterai pour toi », inspiré du « Mali blues » de Lieve Joris (Actes Sud) est aussi bien le titre d’une chanson de Karkar que le contenu de ce film dédié à la rencontre intime avec ce musicien dont le douloureux parcours nous redit notre histoire.

France, 2002, 80 min, 1,85, son DTS-SR, coul., avec Boubacar Traoré, Ali Farka Touré, Madieye Niang, Mamadou Sangaré, Ballaré Sissoko, Malik Sidibé. Dist. Les Films du Paradoxe (01 46 49 33 33, films.paradoxe@wanadoo.fr). www.jechanteraipourtoi.com, sortie France le 25 décembre 2002.///Article N° : 2732

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