« Je n’ai eu que vingt ans pour guérir des blessures… »

Commémorations des 20 ans du génocide des Tutsi à Kigali

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Gaël Faye, artiste franco-rwandais, était à Kigali pour les commémorations des 20 ans du génocide des Tusti au Rwanda. Pour Africultures, il témoigne de cette journée, où se déploient physiquement les traumatismes de ce drame.

Kigali, 7 avril 2014, il est 7h du matin. Une foule se masse déjà aux abords du stade Amahoro. L’entrée commence par une fouille minutieuse. On confisque les téléphones portables, des chiens renifleurs inspectent caméras et micros de la presse, le public passe sous des portiques de détection métallique et les sacs au scanner sur des tapis roulant. Je fais partie du groupe des artistes que l’on dirige directement vers les vestiaires qui font office de loges. Dans les couloirs du stade un ballet continu de danseurs, de chanteurs et de comédiens. La plupart ayant tout au plus l’âge du génocide dont on commémore aujourd’hui la vingtième année. L’atmosphère est bon enfant, on se croirait dans les coulisses d’une kermesse. Je remarque de nombreuses salles avec des matelas au sol. Je me dis que la journée va être longue et qu’en plus du pique-nique distribué ce matin, l’organisation a aussi pensé à des salles de repos pour les artistes. Les couloirs sont une vraie ruche où l’on se maquille, on chante, on plaisante. Les visages sont joyeux, l’atmosphère détendue, loin de l’idée que je me faisais d’un 7 avril à Kigali.
Le stade se remplit au son d’une fanfare militaire dont les instruments rutilent au soleil. Des applaudissements et des hourras accueillent l’entrée du président Paul Kagamé. La ministre des Affaires Étrangères, Louise Mushikiwabo, remercie protocolairement les invités de leur présence : des chefs d’état, de hauts dirigeants politiques, de Ban Ki-Moon en passant par Thabo Mbeki ou Tony Blair.
Pendant que les discours se prolongent je continue de me promener dans les couloirs à la recherche d’informations sur mon heure de passage et sur le guitariste qui doit m’accompagner. Je sympathise un instant avec un jeune psychologue belge qui m’explique la vraie raison des matelas au sol. Chaque commémoration, me dit-il, est une expérience de reviviscence des horreurs du génocide et des spectateurs pris de malaise sont dirigés vers ces salles. C’est la première fois que j’assiste à une commémoration du génocide au Rwanda.
On m’a souvent raconté comment les cris et les pleurs emplissent le stade lors des cérémonies et que cet écho se fait entendre dans toute la ville.
On me l’a souvent raconté. Mais le vivre fut une autre chose.
Je sors une tête dans le stade, sur l’écran géant un rescapé s’apprête à témoigner. Je retourne à l’arrière pour répéter mon texte et retrouver un ami, Hervé, chef de file d’une troupe de stand up comedy réputée dans la capitale. Les gens le reconnaissent, lui demandent naïvement s’il va monter sur scène. Il leur répond que l’humour n’a pas sa place en cette journée. Il me dit qu’il ne fait jamais rien en avril, c’est un mois de deuil. Nous sommes, Hervé et moi, assis l’un à côté de l’autre sur un petit muret. Le soleil frappe, d’épais nuages blancs se détachent du ciel. Face à nous un groupe d’une cinquantaine d’enfants patiente en rang. « Tu entends ce silence ? » me dit Hervé. « Au Rwanda, le 7 avril, les oiseaux ne chantent pas ». « C’est comme s’ils savaient », rajoute-t-il. L’idée d’une nature compatissante à la douleur des Hommes m’angoisse plus qu’elle ne me séduit.
Des cris perturbent ce calme. Au début c’est lointain, comme étouffé. Tout le monde cherche à voire d’où cela provient. Puis les cris se rapprochent, descendent les escaliers extérieurs du stade. Trois hommes en gilet jaune de secouriste transportent une femme hurlant et se débattant comme si le feu la brûlait. « Ne me tuez pas ! Ne me tuez pas ! ». Elle est rapidement évacuée dans la salle de repos. Une deuxième femme est sortie de la tribune. Même cris de terreur, même effroi sur le visage. Les enfants face à nous sont un peu amusés de voir cette femme se tortiller comme un ver, perdre ses sandales, asséner des coups de pieds aux équipes médicales qui la prennent en charge. À l’intérieur du stade le rescapé sur le podium continue son récit. Diffusée dans les hauts parleurs, l’histoire de son calvaire renvoie les trente mille spectateurs à leur propre histoire. À chaque fois le personnel en gilet jaune posté dans tous les coins du stade évacue les personnes prises de convulsions, de hoquets, de gémissements. Un jeune homme à côté de moi tombe d’un coup au sol, contracte tous ses muscles, se griffe le visage. Ce n’est plus que réaction en chaîne. Les salles de secours se remplissent. Les équipes psychologiques sont débordées, courent dans tous les sens. Un flot ininterrompu d’ambulances se relaie pour évacuer les gens vers les hôpitaux. Ce sont des crises par contamination, un individu se met à crier et d’autres suivent. À côté de ces scènes de terreur il y a tous ceux qui pleurent, qui détournent le regard, répriment leurs sentiments pour ne pas sombrer à leur tour. Un homme résiste à huit infirmiers qui tentent de l’immobiliser, il se débat, il a des hallucinations, confond l’équipe médicale avec des miliciens Interahamwe. Une femme est debout, silencieuse, elle vit sa mort, elle fait ses besoins sur elle. L’air est saturé de ces cris de terreur, le groupe d’enfants sur le parking est hagard, ils ont le regard dans le vide. Ils reçoivent cette violence sans filtre. En face d’eux on revit 1994. Ils sont nés des années après le génocide mais certains d’entre eux tombent aussi, le corps tétanisé. Une jeune américaine est elle aussi évacuée, puis prise en charge par les équipes de « Mental Health ». Elle dit au secouriste qu’elle ne savait pas, qu’elle n’imaginait pas. Ces scènes surviennent chaque année entre avril et juin m’explique une organisatrice. Face à ce phénomène inédit les professionnels de la santé mentale ont inventé un terme « crises traumatiques collectives ». Au Rwanda la population utilise deux termes en kinyarwanda ihahamuka et Ihungabana. Le premier est un nouveau verbe qui signifie « avoir les poumons hors de soi », qui peut aussi vouloir dire « sortir les tripes, sortir ce qui est à l’intérieur de soi ». Le deuxième mot est un concept qui explique l’agitation à l’intérieur d’un être, la conflictualité interne. Je dois monter sur scène dans quelques minutes. Je ne réfléchis plus. Je ne veux plus chanter. Je veux pleurer. « Amarira y’umugabo atemba ajya munda » est un proverbe rwandais qui veut dire « les larmes d’un homme coulent dans le ventre ». La culture rwandaise encourage à la discrétion, à la maîtrise de soi et de ses émotions. A cet instant je me rends compte à quel point ce génocide à fait éclater la culture, les corps individuels crient, se contorsionnent, font éclater la souffrance accumulée touchant avec eux tout le corps social du Rwanda. Naïvement j’aimerais écrire des chansons béquilles, trouver des mots utiles, thérapeutique, aux propriétés curatives. Mais le génocide n’est pas une maladie, on n’en guérit pas, on vit avec, plus ou moins mal.
Je suis sur scène, la musique commence, je n’arrive plus à chanter. Puis je me reprends : « je n’ai eu que vingt ans pour guérir des blessures… je n’ai eu que vingt ans pour apaiser l’insomnie… vingt pour me recréer, redessiner la vie… »

///Article N° : 12204

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Les images de l'article
Gaël Faye © Vande Weghe Ruboneka




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