« Je ne veux pas entretenir la polémique »

Entretien d'Olivier Barlet avec Baba Hama

Ouagadougou, février 2003

Baba Hama, secrétaire général du Festival panafricain de cinéma de Ouagadougou, explique ici sa conception du festival et analyse les tendances actuelles de la cinématographie africaine. Il répond aussi au boycott ivoirien.

Que représente le Fespaco pour vous ?
C’est comme un icône. On pense tout de suite au cinéma africain. C’est presqu’un label si on comprend le terme entre une manifestation et son référent. C’est avant tout une rencontre entre professionnels africains autour du cinéma. Cela se passe par le biais de la préservation des films mais aussi à travers les rencontres formelles et informelles pendant la manifestation. Pour beaucoup d’artistes professionnels africains, le Fespaco est une opportunité de rencontres entre des personnalités et institutions qui soutiennent le cinéma africain qu’ils n’auraient pas pu rencontrer ailleurs qu’à Ouaga et de façon aussi décontractée, c’est-à-dire pour faire aboutir leur rêve.
C’est un des plus anciens festivals de cinéma en Afrique.
Les Journées cinématographiques de Carthage datent de 1963 alors que le premier Fespaco issu de la semaine du cinéma africain eut lieu en 1969. Des concours de circonstances ont fait du Burkina Faso un pays de référence en matière de cinéma, ce qui a permis de donner une avance au Fespaco. Le Burkina Faso après l’indépendance est en 1963 l’un des premiers pays de la sous-région à se doter d’une télévision nationale. La direction de la production cinématographique de l’époque, sous statut de fonctionnaires, était chargée de produire des films, ce qui a permis de garder la main et de se perfectionner. Le Burkina a ensuite abrité des organismes régionaux et sous-régionaux : CIDC-Ciprofilms, INAFEC (Institut africain d’études cinématographiques) qui a permis au Burkina me mettre sur le marché plus de 300 techniciens de cinéma. En 1970, la décision politique de nationaliser les salles était une action hardie en soi. Les autorités de l’époque ont profité de l’appui de la FEPACI (fédération panafricaine des cinéastes). Certains cinéastes se disaient prêts à fournir gratuitement leurs films. De plus, il n’y a jamais eu de commission de censure au Burkina, juste une commission des mœurs, ce qui a instauré la libre expression. La détaxation a été décidée sur l’importation de films africains en 1987 alors que c’était de l’ordre de 30 %. La Place des cinéastes a été inaugurée en 1985 et la cinémathèque en 1989. Le centre de conservation d’images date de 1990-91. Le Fonds de promotion et d’extension des activités cinématographiques pour les cinéastes burkinabè (avance sur recettes) a fait long feu : l’exploitation générait très peu de ressources. C’est ce contexte qui a justifié l’installation du Fespaco au Burkina : le soutien des cinéastes et un environnement favorable.
Quel est le succès de la présente édition ?
Nous avons 3000 visiteurs de l’extérieur, de l’ordre de 5000. En termes d’entrées salles, sept salles de capacité moyenne de 700 places permettent à 250 000 spectateurs de voir des films.
Le problème se situe au niveau des salles périphériques, qui manquent de pièces de rechange et bousillent les films. Ouaga comporte 14 salles en tout, qui recevaient 450 000 spectateurs lors du Fespaco.
Combien de films ont été proposés à la présente édition ?
57 court ou moyen métrages, 236 films de télévision ont été soumis à la compétition, sur lesquels il a fallu en sélectionner 16 pour la compétition longs métrages ?
Les films ivoiriens ont été retirés au dernier moment. Comment interprétez-vous ce retournement ?
Nous n’allons pas jeter de l’huile sur le feu. « Roues libres », de Sidiki Bakaba qui dirige le Palais de la Culture, n’avait pas été sélectionné pour la compétition mais pour le panorama. Sidiki Bakaba avait accepté et demandé la prise en charge de sa femme et d’un comédien – et il y a une semaine, j’ai reçu une lettre indiquant qu’il était surpris de ne pas être sélectionné en compétition et retirait son film. La pression politique est évidente. Dans la volée, Didier Aufort (Le Pari de l’amour) a indiqué qu’il ne pourrait venir. C’est dommage : la culture, comme le sport, devrait être facteur de rapprochement. C’est de l’amalgame. Notre pays a abrité la CAN junior (Coupe d’Afrique des Nations) : toutes les équipes étaient présentes et les Eléphanteaux ivoiriens sont allés très loin dans la compétition. Je me disais que la culture pourrait aller encore plus loin, mais je n’ai pas l’intention d’en faire une polémique. La sélection du Fespaco est entièrement libre. Elle est forcément subjective et sélective : nous répondons ainsi à la volonté des professionnels qui avaient souhaité, le 12 octobre 2001 lors de la rencontre organisée à l’Hôtel Indépendance, de ramener la compétition à une quinzaine de films, voire à onze.
Quelle est votre impression sur les films présentés ?
La qualité technique s’affirme, les thèmes sont de plus en plus urbains, quant au Maghreb il développe davantage une réflexion intérieure sur les questions de liberté et de solitude. On observe cette année le retour de cinéastes qui n’avaient pas produit depuis trois ans, ce qui signifie un renouvellement permanent. Au niveaux budgets, le cinéma est moins à l’aise. La tendance du côté européen est de regrouper les énergies. Cela peut éviter les doublons mais le problème est de ne plus avoir plusieurs guichets. Les séries et les sitcoms représentent un secteur en net progrès tandis que les nouvelles technologies permettent de tourner avec des équipements plus légers. On observe aussi une nette augmentation de la production télévisuelle en Afrique ainsi que l’émergence d’un star system avec les vedettes du petit écran.
J’aime toujours dire qu’un film est une invitation au voyage : il allie l’image et le son. Je demanderais volontiers au public français de soutenir ce jeune cinéma en allant le voir pour des opportunités de compréhension et de fraternité. Ce cinéma ne se donne pas pour vocation de divertir mais de traduire notre vision du monde, nos espoirs, nos craintes.
Il est difficile de voir tous les films entre les différentes sélections.
C’est pourquoi nous envisageons de créer un Fespaco bis les années paires, qui serait consacré à la production télé-vidéo. Plutôt faire quelque chose entre deux festivals que de désavantager ces productions en les noyant dans un festival de cinéma. Le Nigerian Zeb Ejiro fait partie du jury et nous envisageons une semaine en 2004. L’accent sera bien sûr mis sur la qualité de la projection.

///Article N° : 2781

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