« Je peux le faire ! »

Entretien de St Clair Bourne avec Gordon Parks

Traduit de l'anglais par Marie-Emmanuelle Chassaing
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D’abord photographe des luttes de l’Amérique noire pour Life magazine puis le premier cinéaste noir hollywoodien, Gordon Parks a été terrassé par un cancer le 7 mars 2006 à 93 ans. Le réalisateur St Clair Bourne, considéré comme l’un des documentaristes les plus importants de la mouvance africaine-américaine, a tourné un film sur lui et a extrait de ses rencontres cet échange plein d’humour. Olivier Barlet.
La plupart des gens se souviendront de Gordon Parks grâce à ses nombreuses réalisations dans différents domaines. Son humour « façon blues » désabusé me manquera. Derrière sa personnalité si courtoise et raffinée se cachait un « homme de race » dans le vieux sens du terme – un homme tout à fait conscient des pièges que le racisme tendait sur son chemin tandis qu’il fonçait droit devant. Il savait aussi que beaucoup d’Africains-américains seraient jugés d’après ses actions, et cherchait donc à atteindre un niveau d’excellence dans tout ce qu’il faisait. Ce faisant, il voulait créer un art personnel, c’est-à-dire, des expressions de l’art qui viennent de sa propre perception de la beauté. Finalement, Gordon Parks est arrivé à concilier une certaine sensibilité africaine-américaine avec les exigences commerciales du courant dominant. J’espère qu’en tant que peuple, nous avons dépassé ce point de fracture mais sans la présence de Gordon, cet exploit serait toujours un défi et pas un fait accompli historique. L’extrait qui suit provient de l’un des nombreux entretiens que j’ai eus avec Gordon pour le documentaire « Half-past automn : the life and works of Gordon Parks« , que j’ai produit pour la chaîne américaine HBO.
St Clair Bourne, réalisateur.

Puisque vous n’avez pas eu beaucoup affaire à l’art dans votre enfance, quand le désir de réellement créer vous est-il venu ?
Je ne me rappelle pas avoir eu envie de devenir un artiste ou quoi que ce soit d’approchant. (Rires) Enfin, si, je me souviens que nous avions un vieux piano droit sur lequel je tapais, vous voyez, j’avais 6 ans et mon père, pour je ne sais quelle raison, n’aimait pas cette idée d’un garçon qui joue du piano. Il aurait préféré me voir dans les champs, nourrir les animaux, les poulets et les vaches, faire ce genre de choses. Les seuls moments où j’avais vraiment le droit de jouer, c’était quand ma mère était là, et elle insistait sur le fait que si je voulais jouer, alors que je joue ! Et c’était ma mère le patron ! Quand Sarah Parks disait quelque chose, c’est comme ça que ça se passait ! Pour moi, pour mes frères et sœurs et (rires) pour mon père ! D’accord, Sarah, c’est ce que tu veux, c’est comme ça que ça se passe ! Je me souviens précisément d’une expérience un jour dans le champ de maïs de mon père. Les insectes de juin bourdonnaient, je me souviens de ce moment. Ça m’a fait l’effet d’une symphonie. Et je pense souvent à ça aujourd’hui. Parce que jamais je n’avais écouté d’orchestre symphonique et je n’avais même jamais rêvé d’écrire une symphonie, un concerto de piano ou quoi que ce soit d’approchant. La poésie que j’avais entendue n’avait certes rien d’un Langston Hugues ou d’un Pablo Neruda. Elle était sur les cartes de Noël, de la Saint-Valentin ou d’anniversaire. Donc je n’étais pas en contact avec beaucoup de littérature et au lycée, à Fort Scott tout au moins, ils ne vous faisaient pas découvrir la littérature. Je pense que ça m’aurait vraiment choqué si j’avais vu un écrivain ou un compositeur noir durant mes études au lycée.
Alors d’où est venu l’art ?
Aujourd’hui je regarde le passé et je me demande moi aussi d’où tout cela est venu. Très souvent on m’a rangé dans le mouvement de la Black Renaissance. Bon, je ne souscris pas vraiment à ça. Ce que j’ai accompli, je l’ai fait en tâtonnant, en me trompant, une chose en amenant une autre. C’était juste une question de survie, à vrai dire, plutôt qu’une histoire de Renaissance. Au tout début lorsque j’ai commencé la photographie, qui a rendu tout le reste possible, je prenais l’appareil photo un peu à la rigolade. Et puis j’ai réalisé rapidement que ça pouvait devenir une arme contre la bigoterie, contre ce que je n’aimais pas ou ce que j’aimais dans l’univers ! Et une fois que j’ai été lancé, et accepté dans le monde du journalisme, d’autres choses se sont ouvertes à moi ! Mais la musique était toujours présente, elle est en moi depuis que j’ai 6 ans. Il y avait aussi la peinture, mais je n’ai jamais eu la chance d’en faire quelque chose étant enfant.
Est-ce que la musique a été la première forme d’art que vous ayez aimé ?
Je dirais qu’à la base la musique est la première chose qui m’a plu. J’étais probablement attiré par les belles prairies du Kansas et les magnifiques couchers de soleil sur les granges de mon père, ce genre de choses. Cela me touchait mais ça ne me passionnait pas, du moins jusqu’à ce que je revienne au Kansas, des années plus tard, en mission pour Life Magazine pour un reportage sur mes années d’enfance. J’ai réalisé alors que ça m’avait réellement inspiré par la suite, parce que toutes ces choses-là gisaient au plus profond de moi et que je n’avais eu aucun moyen de les exprimer. Mais maintenant les choses m’étaient accessibles et je réalisais ensuite, après avoir eu pas mal de succès en tant que photographe et plus tard en tant qu’écrivain, que vous pouviez faire quasiment tout ce que vous vouliez si vous en aviez suffisamment envie.
Mais la musique ne vous a manifestement pas fourni les mêmes capacités de survie que la photographie en fin de compte.
J’ai accepté que la musique soit simplement un plaisir. Tenez, j’ai écouté des chœurs chanter dans des églises, à l’école du dimanche. Ça commençait à déteindre sur moi. Un peu plus tard, au lycée où j’allais, j’ai joué dans un petit orchestre qu’on avait formé. Ça a été ma première expérience d’artiste mais ça ne m’a pas fait une profonde impression. Pourtant quand je regarde en arrière, je réalise que tout ça avait un effet sur moi. Je n’avais jamais vraiment réfléchi à ça, mais c’est probablement la musique qui m’a en premier fait de l’effet, avant quoi que ce soit de visuel, parce que je n’avais jamais rêvé d’avoir un appareil photo. Je ne savais même pas ce que c’était ! Je n’avais sûrement jamais pensé à un appareil photo comme à un instrument avec lequel je pouvais travailler.
Donc nous parlions de survie, de se servir de l’art pour survivre, c’était facile pour vous de gagner de quoi vivre avec la photographie ou est-ce que c’était parce que vous pensiez que l’image était plus facile à regarder ou à comprendre pour les gens ?
Oh, la photographie est arrivée à moi complètement par hasard. Je n’avais jamais rêvé d’avoir un appareil photo. J’étais serveur dans un train qui roulait entre St Paul, Minnesota et Seattle, Washington et Chicago. Et donc, il s’est trouvé qu’en arrivant à Seattle, Washington, j’avais 7 dollars et 50 cents qui venaient des pourboires que j’avais gagnés pendant le trajet. Alors je suis allé dans une boutique de prêteur sur gages et j’ai acheté un appareil photo bon marché.
Quand vous regardez votre travail maintenant, avez-vous l’impression que vous étiez bien placé pour changer véritablement les choses avec votre appareil photo – les rapports interraciaux et les choses en Amérique ?
Je suis maintenant passablement surpris par toutes les lettres et les choses que l’on m’envoie de partout dans le monde ! J’ai écrit une histoire sur Flavio da Silva, un petit garçon qui était en train de mourir au Brésil dans la misère et qui s’occupait de ses frères et sœurs. Il avait seulement 12 ans. Quand l’histoire a été publiée, je l’ai emmené en Amérique à la demande des lecteurs américains de Life magazine qui disaient « vous ne pouvez pas laisser cet enfant mourir là-bas » et en moins de 3 semaines ils m’ont envoyé plus de 30 000 dollars pour repartir et le ramener. Life m’a donné encore 25 000 de plus – Je suis reparti et je l’ai sorti des taudis avec sa famille.
Vous pensez que l’on peut véritablement changer les choses, je veux dire dans le cas de Flavio, vous lui avez sauvé la vie mais au fond est-ce que sa vie est meilleure grâce à ce que vous avez fait ?
Eh bien, une chose déjà, ce qui est positif, c’est que Flavio est en vie ! Même si lui seul avait survécu, ça aurait été une bonne chose. Mais l’appareil photo a été capable de sensibiliser les gens sur les besoins des plus pauvres ! Et rien que le fait qu’en 3 semaines, 30 000 dollars m’aient été envoyés en menue monnaie, pièces ou chèques pour que je reparte chercher ce garçon et sauver sa famille des bidonvilles ! Et les lettres que j’ai reçues disaient que cette histoire avait complètement changé leur façon de penser à propos de la pauvreté et des gens qui la subissaient.
Vous pensez qu’on doit continuer d’essayer ?
Eh bien oui ! On continue d’essayer ! On n’abandonne jamais, on doit toujours avoir un point de vue optimiste.
D’où pensez-vous que cela vienne ? De vos parents ?
Ce n’est pas tant la confiance que la curiosité et de savoir que tu en as les moyens- si tu essayes. Si tu échoues, tu échoues. Mais rien ne vaut une bonne tentative – c’est ce que me disait mon père – essaye ! Et c’est ce que j’ai fait pratiquement tout le temps ! Je ne savais pas que je pouvais écrire, je ne savais pas que je pouvais devenir un photographe, je ne savais pas que je pouvais composer, je ne savais pas que je pouvais écrire de la poésie ou mettre en scène des films. Quand j’ai réalisé mon premier film, qui était « The Learning Tree » (« les Sentiers de la Violence »), je n’imaginais pas en être capable avant qu’on me donne l’opportunité de le faire. Ça a été ma façon de faire pour tout, depuis ma première œuvre au piano – ma première œuvre de composition, si Bach l’a fait, si Beethoveen l’a fait, et Vivaldi, pourquoi est-ce que je ne le ferais pas ? Ça a toujours été ma façon de penser, pour tout. Et pour la peinture, ça a été la même chose. Pour la poésie, aussi. J’ai mes mentors ; je me souviens quand je lisais  » Twelve Millions Black Voices » (« Douze millions de voix noires ») de Richard Wright, qui a été ma première bible, et, je me suis dit mon Dieu, peut-être que je peux écrire comme ça !
Pour un Noir, à cette époque, prendre ce genre de risques avec le risque d’échouer, ça vous faisait quoi de penser à ça ?
Eh bien, pour être vraiment honnête, je n’ai jamais pensé à l’échec et je savais que je ne voulais pas échouer. Je savais que ma mère, mon père et mes frères ne voulaient pas que j’échoue. J’étais le plus jeune, on m’avait instillé le succès, c’est à dire le besoin de réussir. Bon, ça me parlait. Essaie, essaie encore un peu, Quand la première, la photo est passée à ma portée, eh bien, mon Dieu ! j’ai atterri à la FSA (Farm Security Administration), c’était des gens que je vénérais, et j’ai atterri là ! En même temps, vous réalisez que vous êtes, hé, vous êtes le seul photographe noir dans l’équipe de la FSA, et vous travaillez avec, avec Dorothea Lange, Russell Lee, et tous les autres photographes remarquables de l’équipe, et, ensuite vous allez à Vogue et vous êtes le seul photographe noir de Vogue. Donc au moment où je suis entré à Life Magazine, j’étais le seul photographe noir de l’équipe ! Même si je ne me considérais pas comme le meilleur, je pensais être en compagnie des grands, avec Cappa et tous les autres, je me sentais… bon ; j’avais eu l’expérience des documentaires avec Roy Stryker. Eux non. J’avais eu l’expérience de la mode à Vogue avec Alexandre Liebermann et il n’y avait pas de photographe de mode à Life Magazine. Et, maintenant, il ne tenait qu’à moi d’aller explorer avec mon appareil les domaines où je me sentais capable de faire mieux qu’eux – parce que j’étais noir ! C’était la pauvreté, que j’avais vécue, c’était le racisme. Et ainsi, d’une certaine façon, bien que j’y sois rentré un peu tremblant, j’avais assez confiance en moi pour savoir que je pouvais le faire et j’avais certains avantages que eux n’avaient pas ! Donc, en fait j’avais de l’avance et il n’y avait aucune raison au monde pour que je n’aie pas confiance en moi-même.
Vous ne souffriez pas de la peur de l’échec ?
Eh bien pour vous dire la vérité, je n’avais pas le temps de penser à la souffrance de l’échec parce que je n’avais pas l’échec en tête. Vous savez, Sarah Parks m’avait dit « ne reviens pas à la maison en pleurant parce qu’on a été raciste envers toi ou parce que tu n’as pas eu ci ou ça parce que tu es noir. Si un garçon blanc peut le faire, je veux que tu le fasses encore mieux ». Elle était comme ça, c’était son credo. Vous voyez ? Et c’est ce que j’ai fait ! Vous devez avoir cette confiance-là. J’avais la même assurance quand, étant enfant, je montais à cheval dans la petite ferme de mon père. Je montais bien ! Vous voyez ? Et je montais bien uniquement parce que mon père m’avait montré comment mettre mes pieds dans les étriers et, et garder les talons baissés et ma tête droite ! (rires) Je me rappelle ces choses-là. Et j’y pensais lorsque je suis arrivé à Life Magazine et que j’ai gardé (rires) les talons baissés et la tête droite, vous voyez, en regardant partout, en allant de l’avant. Vous ne pouvez pas être simplement aussi bon qu’eux, vous entendez ? Vous devez être meilleur si vous voulez exister ici et ça je le savais.
Est-ce que ce double niveau vous pèse ?
Je n’ai jamais laissé ce double niveau me poser problème, parce que même aujourd’hui je ne pense pas qu’il y ait quelque chose, quelque chose que quelqu’un d’autre ait fait, que je ne puisse pas, que je ne sois pas capable de faire si on me donne le temps et les moyens pour le faire

La Farm Security Administration (FSA) est un organisme américain créé par le ministère de l’agriculture en 1937, chargé d’aider les fermiers les plus pauvres touchés par la Grande Dépression. Il s’agit de l’un des programmes du New Deal (Nouvelle donne) mis en place par Roosevelt à la suite de la Grande Dépression. Ce projet mené jusqu’en 1943 aux États-Unis émane d’une décision politique, suscitée par les besoins archivaux et publicitaires des nouvelles agences du gouvernement Roosevelt. Dirigé par l’économiste Rexford Tugwell, l’agence est chargée de l’aide à l’agriculture sous forme de subventions aux petits paysans, mais également de mener des programmes de planification culturale et de création de coopératives agricoles. Pour mieux promouvoir ses réformes auprès du grand public et du Congrès, l’agence crée en son sein une division de l’Information, laquelle comprend une section Historique, chargée de réunir tous les documents possibles sur l’agence, pour l’information immédiate comme pour la postérité.
C’est par sa section photographique dirigée par Roy Emerson Stryker de 1935 à 1942 que la FSA marque l’Histoire : le projet consiste à faire un bilan objectif des conditions de vie et de travail des Américains ruraux. Roy Striker recrute une douzaine de photographes, parmi lesquels on compte : Walker Evans, Dorothea Lange, Jack Delano, Russell Lee, Carl Mydans, Gordon Parks, Arthur Rothstein, Ben Shahn, John Vachon, Marion Post Wolcott.
À travers 270 000 documents photographiques, les photographes, chacun à leur façon, dressent un portrait très humain de l’Amérique en crise. (note de la traductrice)///Article N° : 4357

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