« Je revendique un espace ou l’on pourrait se retrouver dans l’interculturalité »

Entretien de Virginie Andriamirado avec Guy Lenoir

Bordeaux, décembre 2007
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Située face au monumental CAPC (musée d’art contemporain de Bordeaux), une enseigne bleue indique la Porte 2a, terme mystérieux pour ceux qui n’en ont jamais franchi le seuil. Vitrine de l’association Migrations culturelles Aquitaine Afrique (MC2a), elle a contribué à faire découvrir aux girondins les expressions artistiques de l’Afrique contemporaine et a accueilli des expositions comme Les Arts de la coexistence et Présence africaine en France, par la suite reprises par des galeries parisiennes. Rencontre avec son fondateur Guy Lenoir qui a fêté fin 2007 les dix ans de sa structure.

Vous avez débuté au théâtre. Comment êtes-vous passé de la scène théâtrale bordelaise à MC2a ?
Au début des années quatre-vingt, j’étais associé à une compagnie théâtrale bordelaise appelée Fartov et Belecher, en écho aux deux personnages de la pièce de Becket, En attendant Godot, que nous avons montée par la suite. Nous avons été amenés à jouer cette pièce aux États-Unis par l’intermédiaire du Ministère des Affaires Étrangères puis dans plusieurs capitales africaines en 1982. C’est ainsi que nous avons atterri à Brazzaville où le directeur du Centre culturel français de l’époque, Michel Janin, nous a présenté Sony Labou Tansi qui avait une troupe de théâtre. Nous tombons, comme beaucoup d’autres, sous le charme et très vite naissent des projets communs.
Sony nous parle du fleuve Congo qui s’étend sur plus de 4000 kilomètres et dont l’exploitation permettrait le développement des échanges entre les pays qui le bordent. C’est ainsi qu’est né le projet fabuleux de travailler avec les populations des trois pays frontaliers au fleuve : le Congo, le Zaïre (de l’époque) et la République Centrafricaine. Son objectif était de monter un projet culturel qui relirait les trois capitales de ces pays. Nous voulions montrer que les potentialités navigables du fleuve – au-delà des échanges commerciaux – pouvaient favoriser la circulation des idées, de la pensée et des échanges culturels. Ce projet intitulé BBKB (Bordeaux, Bangui, Kinshasa, Brazzaville) a permis d’embarquer, durant un mois, 120 artistes de la scène francophone internationale qui ont remonté le fleuve à la rencontre des villageois.
Il a fallu trois ans pour initier et monter ce projet dirigé par François Campana qui avait été jusque-là chargé de l’administration du Festival des francophonies de Limoges. BBKB a été créé au niveau local mais il a fallu monter une structure associative à l’extérieur du pays pour piloter le projet. C’est comme cela qu’une association est née à Bordeaux où j’étais basé pour créer une action qui rendait compte des possibilités culturelles avec l’Afrique.
À l’époque, les cultures africaines étaient invisibles en France. C’était un peu audacieux de monter une telle structure surtout dans une ville comme Bordeaux qui a encore du mal à assumer son passé de port négrier. Quels ont été vos premiers soutiens ?
Migrations culturelles Aquitaine Afrique
est née en 1989 parallèlement au montage de BBKB. Nous étions portés par BBKB et les préjugés locaux ne pouvaient pas constituer un frein à la création de notre structure. L’association est avant tout née de cette envie d’avoir à Bordeaux une structure opérationnelle pour des actions culturelles liées à l’Afrique. Elle nous a permis d’être beaucoup plus libre dans nos initiatives et de développer des d’actions culturelles avec le continent africain. Nous avons très vite travaillé avec d’autres pays grâce à Alain Ricard, grand spécialiste des langues africaines (1), qui nous a ouvert d’autres horizons.
L’association a tout d’abord été hébergée par la Mairie dans un petit loft, situé au fin fond du Quai de Bacalan (2), que nous partagions avec d’autres structures. Localement, nous avons été assez vite soutenus par le Conseil général puis par le Conseil régional.
Des municipalités comme Pessac (3) nous ont également apporté leur soutien en nous faisant travailler sur des opérations de quartier notamment dans le domaine pédagogique.
Comme j’ai toujours été impliqué dans l’action théâtrale à travers diverses participations à des manifestations comme le festival de Blaye (4) ou le festival Sygma (5), ces implications m’ont permis de tisser un réseau relationnel assez important sur le territoire.
À ses débuts, Migrations n’était pas un espace d’accueil pour le public, qu’est-ce qui a motivé la création d’un espace d’exposition ?
Quelques années après la création de l’association, on a souhaité avoir une vitrine dans la ville pour permettre aux girondins de découvrir les dramaturges et les plasticiens africains. En trouvant en 1997 un lieu en face du CAPC, nous avons eu avec Porte 2a l’opportunité d’ouvrir un espace au centre ville. L’ouverture du lieu nous a permis d’avoir une visibilité, de faire découvrir des artistes tout en poursuivant le travail théâtral avec des auteurs comme Amos Tutuola, Koffi Kwahulé ou Kangni Alem. Comme j’avais été sollicité à plusieurs reprises pour donner des formations en Afrique, j’avais déjà tissé un réseau important avec les acteurs culturels de certains pays, notamment des plasticiens. C’est ainsi que nous avons pu démarrer les expositions.
Quel bilan feriez-vous de MC2a après toutes ces années ? Votre projet initial est-il resté fidèle à lui-même ?
Même s’il a inévitablement – et heureusement ! – évolué, MC2a est resté cohérent par rapport à son objectif initial, à savoir donner une visibilité à la création contemporaine du continent africain et de sa diaspora. Nous avons organisé de nombreuses expositions qui ont permis aux girondins de découvrir des artistes comme Chéri Samba, Moke, Kofi Setordji, Sokey Edorh, mais aussi des artistes sud-africains comme Bruce Clark et Clifford Charles. En écho à leur ouverture sur le monde, nous avons aussi accueilli des artistes comme Ernest Pignon-Ernest et plus récemment, Hervé Di Rosa
Aujourd’hui, nous participons à l’émergence de nouveaux projets comme celui avec l’auteur sénégalais Boubacar Boris Diop qui animera au cours du premier semestre 2008 des ateliers d’écriture en wolof avec des jeunes sénégalo-bordelais.
Par la force des choses et par le regard que certains pouvoirs publics ont porté sur MC2a, nous avons été amenés à faire de la médiation culturelle, notamment grâce à Jean-Michel Lucas – directeur de la Drac dans les années 90 qui a été un des fers de lance de la politique de la ville en Aquitaine jusqu’à sa mise au placard à cause des ses idées « subversives ».
De même, nous avons été encouragés par l’Acse (ancien Fasild), qui nous soutient depuis le début, à travailler en relation plus directe avec des publics issus de l’immigration. C’est ainsi que nous avons travaillé avec les jeunes issus de l’immigration et avec les populations des quartiers situés en périphérie de Bordeaux. Être de leur côté avec nos compétences et notre savoir-faire a fait bouger les lignes chez nous, nous éloignant un peu de la création théâtrale.
Ces projets nous ont amenés sur le terrain de la créativité, de la médiation culturelle, de l’intervention à la carte, en quelque sorte, auprès des groupes intéressés.
S’il fallait s’arrêter sur un point négatif, je dirai que notre écueil est de ne pas avoir réussi à établir des relations étroites et à être en osmose avec l’ensemble des associations africaines de Gironde. Pour nous c’est une très grande frustration.
Comment l’expliquez-vous ?
Il y a diverses raisons. Les associations travaillant en direction de l’Afrique ne sont pas fédérées. Chacune, la nôtre la première, travaille un peu dans son coin.
À une époque, les intellectuels africains de Bordeaux comme les auteurs Sorry Camara, Mar Fall ou encore le cinéaste Dragos Ouedraogo avaient créé un tissu associatif très fort issu de l’université. Il avait acquis une réelle écoute sur la place publique parce Chaban Delmas, alors maire, était très sensible à cette Afrique-là, pour des raisons gaullistes. Quand la vie politique locale a changé, ce mécanisme s’est arrêté, et les gens se sont repliés sur eux-mêmes.
Au début des années quatre-vingt, il existait une structure – African production – qui gérait les intérêts des artistes africains résidant sur le territoire, en les aidant à normaliser leur situation. Elle a tenu 10 ans avant de se dissoudre laissant chez certains une certaine amertume. Migrations est arrivé dans ce contexte. Pour certains, « le blanc qui s’occupe » de l’Afrique est forcément un néocolonialiste et ce malentendu peut parfois être une entrave.
Pour faire exister certains projets, je veux bien admettre que l’on puisse quelquefois être confronté à certaines contradictions et être amenés à entrer dans certains créneaux de coopération, si décriés par certains. Mais de là à dire que nous sommes des prédateurs…
Il vous est d’ailleurs parfois reproché de monopoliser le terrain « afro culturel » de la région…
Par la force des choses, nous sommes devenus une association ressource. Comme nous existons depuis un certain temps, les collectivités nous connaissent et renvoient souvent les gens vers nous par facilité ce qui nous met parfois en porte à faux.
Quand l’exposition d’Ousmane Sow, qui avait eu tant de succès sur le Pont des Arts à Paris en 97, a été présentée à Bordeaux, nous avions fait des propositions au commissaire d’exposition qui n’a pas voulu travailler avec nous, son but étant de valoriser Ousmane Sow mais pas la création culturelle africaine. De même, certaines structures, comme celle qui organise la Biennale de la littérature africaine à Saint Médard, préfèrent fonctionner en solo. Ce que je respecte tout à fait.
Comme nous sommes la seule structure professionnelle sur le terrain, certains projets reviennent inévitablement vers nous. Mais je reconnais que nous sommes peut-être un peu restés repliés sur nous-mêmes, sur nos projets, sur notre lieu. Il nous faudra sans doute créer des passerelles à l’avenir pour que les autres viennent à nous. C’est ce que nous faisons cette année avec la résidence de Boubacar Boris Diop, organisée en lien avec l’association des travailleurs sénégalais de France avec laquelle nous n’avions pas jusque-là réussi à tisser de véritables liens. Le projet mené avec Boris a permis de briser la glace.
Comment expliquez-vous qu’à Bordeaux, bien que tout le monde vous connaisse en tant que metteur en scène, Porte 2a est surtout connu des « initiés » ?
J’ai commencé à m’investir très tôt dans le théâtre que ce soit en tant qu’acteur, metteur en scène ou encore intervenant dans les écoles. Avant de créer Migrations, je faisais en quelque sorte déjà partie de la tapisserie locale. J’ai beaucoup circulé dans ce microcosme, ce qui explique que les gens qui s’intéressent au champ culturel me connaissent. Même si je me suis calmé, j’ai longtemps poussé des coups de gueule sur la politique culturelle de la ville. J’étais dans la revendication et quelque part, j’étais repéré comme ça. Mais j’ai en effet constaté que cette « assise » locale n’est pas suffisante pour déplacer les gens. Pour cela, il faudrait qu’ils aient envie de découvrir les cultures africaines. Avec le temps, les choses évoluent quand même dans le bon sens. Il a fallu la candidature de « Bordeaux capitale culturelle en 2013 » pour que tout à coup, Migrations culturelles soit reconnue comme étant une structure capable d’apporter quelque chose sur l’Afrique.
Avez-vous malgré tout le sentiment d’avoir participé avec MC2a à l’amélioration de la visibilité des artistes africains à Bordeaux ?
En dix ans, les artistes africains sont pleinement entrés dans les effets de la mondialisation et de nombreux plasticiens sont présents sur le marché de l’art. À son modeste niveau, MC2a a participé à ce mouvement. Le public qui nous a fait confiance (entre 500 et 1000 visiteurs pour les expositions les plus visitées) a aujourd’hui un autre regard sur l’art contemporain africain et sur l’Afrique elle-même.
Mais il a fallu du temps et nous devons persévérer dans ce sens. Nous sommes noyés dans le flot des activités qui sont de plus en plus nombreuses à Bordeaux et certaines manifestations n’arrivent pas à faire le plein. En novembre dernier, nous avons organisé un concert avec Ray Lema et Bernard Lubat, qui ont formé un duo d’une qualité rare. Il a eu lieu à l’écart du festival de Jazz qui bat son plein à cette époque. La salle n’était pas pleine et cela fait honte aux bordelais ! Huit jours après, nous avons organisé plusieurs soirées à MC2a avec Les lyricalistes, un groupe de jeunes slameurs. Ils ont fait un malheur amenant un public jeune qui découvrait le lieu.
Quelles sont vos perspectives pour les années à venir ?
Notre bail locatif arrive à terme et le propriétaire souhaitant récupérer son bien, nous devons quitter les lieux. Tout en recherchant un nouvel espace, nous sommes dans une nouvelle phase de réflexion qui va permettre de nouveaux projets. Nous avons un nouveau président, Stéphane Blanchon, par ailleurs responsable du service culturel de la ville d’Ambarès. Il est jeune – 35 ans – et contribuera à donner un nouveau souffle à MC2a.
Nos projets s’inscriront dans l’évolution actuelle de l’Afrique et de sa diaspora. Nous serons présents à la prochaine biennale de Dakar dans le cadre d’un projet avec des photographes africains rencontrés à Bamako lors des dernières Rencontres de la photographie. Fin 2008, nous monterons avec la Croix Rouge belge, un programme lié aux bédéistes du Congo Kinshasa qui ont travaillé sur le thème de la maladie et de la souffrance. Le chef de fil en est Barly Baruti, bédéiste congolais plein de talent. En septembre 2008 le CEAN organise un congrès sur la république en Afrique au sein duquel les organisateurs souhaiteraient présenter une exposition que nous allons sans doute monter ensemble.
Nous sommes plus sollicités qu’il y a dix ans et le nombre d’artistes ayant décuplé, nous recevons par ailleurs régulièrement des demandes de résidence. Quelque part, la balle est pleine.
Dans notre recherche d’un nouveau lieu, nous envisageons un espace qui pourrait abriter plusieurs associations. Certaines sont d’ores et déjà d’accord pour le partager avec nous. Il y a dix ans, j’essayais de vendre l’idée de créer à Bordeaux Le centre international des cultures Nord-Sud. C’était prétentieux sauf que dix ans après je revendique encore un espace ou l’on pourrait se retrouver dans l’interculturalité. MC2a s’est installé dans la durée, nous sommes repérés par les uns et les autres mais je crois qu’il faut que nous nous mutualisions : si ce n’est pas pour une cause commune, que l’on ait au moins des moyens d’action communs !

1 Alain Ricard, linguiste, directeur de recherche au CNRS où il a fondé le groupe de recherche sur les littératures d’Afrique noire, fait partie du conseil d’administration de MC2a.
2. Quartier de Bordeaux en bordure des quais, à l’époque mal desservi et non rénové.
3. Ville de Gironde située dans la banlieue de Bordeaux
4. Festival de théâtre de Blaye et de l’Estuaire qui a lieu chaque année à Blaye dans les dix derniers jours d’août
5. Festival pluridisciplinaire et réputé avant-gardiste qui a existé de 1965 à 1990
///Article N° : 7352

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