« Je suis fier du Nigeria »

Entretien d'Olivier Barlet avec Jeta Amata (Nigeria) à propos de The Amazing Grace

Festival de Cannes 2006
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Jeta Amata, vous êtes un jeune réalisateur mais vous avez déjà fait beaucoup de films. Combien en avez-vous réalisé ?
J’ai fait pas moins de 30 long-métrages mais toujours en vidéo.
Quels ont été les thèmes principaux de vos films jusqu’à The Amazing Grace ?
Ce sont les gens qui m’intéressent, ce qui les fait réagir, la façon dont ils se comportent. Alors tout ce que je fais va fouiller en profondeur leurs façons de vivre. Je ne dirais pas que je fais des films d’action ou des comédies, je suis davantage préoccupé par comment créer un personnage de telle façon que le public ressente ses peines et ses joies. C’est ce qui m’intéresse le plus ; je pourrais faire de la science-fiction mais je centrerais davantage sur les personnages que sur la science-fiction elle-même.
Puis-je vous demander votre âge ?
J’aurai 32 ans cette année.
Donc 30 films pour 32 ans…
En fait, c’est un peu plus que trente films.
Cela nous paraît incroyable, même si la vidéo est un procédé très rapide. Combien de temps vous faut-il pour tourner un film ?
Sans la pré-production, il me faut à peu près sept jours, entre cinq et sept jours, pour finir d’enregistrer, puis encore de cinq à sept jours pour la post-production. Donc disons qu’en deux semaines je peux sortir un film.
Et vous travaillez avec les vedettes du star-système nigérian ?
Oui, dans tous mes films. Au Nigeria, quand vous faites un film, vous devez avoir des stars, sinon personne n’achètera le film.
Combien de copies vendez-vous en vidéo ou VCD pour un film ?
Le moins que j’aie vendu, c’est à peu près vingt mille copies. Quand un film est bon, ça peut aller jusqu’à cinquante mille, cent mille copies. Vingt mille, c’est la norme.
Avez-vous votre propre maison de production ou travaillez-vous avec un producteur en particulier ?
J’ai ma propre maison de production et j’ai mes propres équipements vidéo avec lesquels je travaille.
Et ensuite vous travaillez avec des vendeurs ?
Oui, comme ça quand j’ai fini un film, tout ce que j’ai à faire c’est de l’amener au vendeur, il voit si ça lui plait, il me paye et il peut le vendre, en faire ce qu’il veut.
Donc il vous paie le film, ce n’est pas un pourcentage sur les ventes ?
Non, je ne fais pas ça, c’est trop risqué. Je ne veux pas d’histoires. Si j’ai dépensé vingt mille dollars sur un film et que je peux le vendre cinquante mille, je préfère faire comme ça. Je suis sûr d’avoir l’argent et ça me permet de me pencher immédiatement sur un nouveau projet. C’est pour ça que nous en produisons beaucoup.
Donc un film en 35 mm, c’est un réel événement au Nigeria aujourd’hui ?
Oui, c’est une grosse affaire parce que le dernier film en 35 mm a été tourné il y a à peu près 26 ans. C’est donc un événement. Nous sommes allés à plusieurs festivals dans le monde, nous avons été invités à Berlin, nous sommes allés à Cannes, à Toronto, mais nous n’avions rien à vendre, rien à montrer. Donc ça aussi ça nous a motivés.
L’idée d’une représentation internationale ?
Oui. Penser qu’aujourd’hui même, là-bas, il y a des gens en train de regarder un film nigérian ! C’est quelque chose pour nous, c’est la première fois, je suis vraiment heureux que ça arrive.
Avez-vous envoyé le film aux différentes sélections pour voir s’il avait une chance ?
Non je ne l’ai pas fait. J’étais toujours dans la post-production. Le film n’était pas prêt à être visionné.
Avec la quasi-absence de salles, les possibilités de diffuser un 35 mm sont très réduites dans votre pays. Comment allez-vous faire ?
Il existe aujourd’hui quatre cinémas au Nigeria. Il y en a trois à Lagos et un autre à Abuja. Et puis il y a le Ghana, il y aura une sortie en français au Cameroun, il y aura la Côte d’Ivoire, le Kenya, la Tanzanie, le Burkina Faso et l’Afrique du Sud. Le film a été doublé en français, il en existe une version française et une version anglaise. Donc il y a un important marché africain pour ce film. Un film africain doublé en français, un film indépendant avec une sortie nationale en Afrique, c’est une grosse affaire pour l’Afrique.
Donc vous pensez que les gens vont se ruer dans les cinémas ?
Oui, j’en suis sûr. Mon meilleur marché est au Nigeria. Je suis absolument certain d’avoir un énorme succès au Nigeria parce que ça ne s’est jamais fait auparavant. Et c’est un film historique, une histoire pas banale, même pour Hollywood. Tout le monde connaît le chant « The Amazing Grace » mais personne ne sait d’où il vient. Et c’est la première fois que les Africains racontent leur propre version de l’esclavage. Tous les pays africains vont admirer le Nigeria à cause de ses films.
Allez-vous en faire un VCD ou un DVD pour le lancer aussi sur le marché nigérian ?
Oui absolument, après la version cinéma, parce que les DVD et les VCD apportent aussi des débouchés.
Pourquoi avoir choisi comme sujet l’esclavage, avec une reconstitution historique, plutôt que le genre de sujet que vous traitiez en vidéo ?
Le Gouverneur de l’Etat de Cross River, Monsieur Donald Duke m’a dit : « Pourquoi ne faites-vous pas quelque chose sur John Newton ? ». Je ne savais pas qui c’était, donc je suis allé chercher sur Internet et j’ai vu que c’était lui qui avait écrit  » Amazing Grace « . J’ai lu des choses sur lui, qu’il était marchand d’esclaves et qu’un jour il avait changé, jusqu’à se battre pour l’émancipation des esclaves. Ça m’a touché. Il a écrit ce chant à partir des mélodies que les gens chantaient. Ça m’a vraiment intéressé, j’ai pensé qu’il fallait que je me documente là-dessus et que je raconte cette histoire.
Parlons maintenant de ce qui vous intéresse dans ce personnage de Newton ? Qu’est-ce que ça signifie pour vous et pour la société ?
Le plus important, c’est que Newton était un marchand d’esclaves. Parce qu’il pensait que les Noirs n’étaient pas des êtres humains. Il pensait que les Blancs étaient supérieurs aux Noirs et que si, après tout, ils étaient vraiment humains, en les capturant, en les asservissant et en les christianisant, ils donnaient aux Noirs une chance de salut en leur faisant connaître Dieu. Mais la première fois qu’ils lui parlèrent dans son propre langage, il réalisa brusquement que c’était des êtres humains et il commença à changer de comportement. Parce qu’ils pouvaient parler et apprendre sa langue. Il y a toujours un problème de racisme dans la société, à cause de la mentalité de certains. Mais s’ils avaient une vision différente, est-ce que cela changerait quelque chose ? Est-ce qu’ils deviendraient meilleurs ? Un des messages importants du film, c’est que si l’on inversait les rôles, avec les Noirs dans le rôle des Blancs, ils feraient la même chose, parce que quand les Noirs ont rencontré les Blancs, aussi bien les Blancs que les Noirs pensaient être les seuls humains. Les gens ont besoin qu’on leur rappelle ça.
Quand j’ai vu le film, je me suis dit que finalement ce personnage de Newton avait été sauvé grâce aux esclaves, il avait compris qu’en fait la grâce peut venir de gens que l’on ne considérait pas comme des êtres humains.
C’est cela. La grâce peut venir de n’importe qui. Et historiquement, on remarque que la plupart du temps, c’est grâce à des gens inférieurs socialement que l’on est touché par la grâce, des gens que l’on n’a jamais considérés comme partie prenante de la société.
La composante chrétienne est très forte dans le film. Le film est fortement axé sur le Christianisme.
Je ne dirais pas vraiment sur le Christianisme. Je dirais plutôt sur la vie.
C’est peut-être quelque chose qui est dans l’air du temps ?
C’est juste. A cette époque, vous aviez les Africains qui parlaient de leur Créateur et John Newton qui parlait de Dieu. Pour moi, le Créateur et Dieu sont un seul être. Donc le film traite plutôt de la vie, pas nécessairement du Christianisme, ça pourrait être l’Islam, le Bouddhisme ou l’Hindouisme, peu importe. Ils parlent de la Bible dans le film parce que John Newton a une Bible mais vous n’avez pas besoin d’être chrétien pour être touché par la grâce.
Je me demandais si vous n’avez pas voulu faire passer le message qu’une sorte de rédemption pourrait venir aujourd’hui du peuple noir.
Tout à fait. On assiste à un retour de la religion en Afrique. Il y a plus de chrétiens aujourd’hui en Afrique que dans le reste du monde. Les Blancs nous ont apporté la religion et nous l’ont laissée. Aujourd’hui nous rendons la religion aux Blancs. Donc que le salut puisse venir des Noirs, c’est une réalité.
Le film est très soigné, avec des images étonnantes. Comment vous êtes-vous débrouillé, en termes d’équipe ?
Je les ai amenés de Grande-Bretagne, que ce soit mon directeur de la photographie ou mon preneur de son. Nous n’avons pas beaucoup d’expérience avec le 35 mm au Nigeria, alors nous avons besoin d’un directeur de la photographie qui sache faire. Je suis donc allé en chercher un à l’étranger.
Comment se sont passées les relations entre les Nigérians et le reste de l’équipe ?
Ça s’est bien passé. Ça a été un peu tendu au début parce que les uns et les autres avaient des habitudes de travail différentes donc il fallait trouver des compromis. Il y a eu un peu de tension mais on a su dépasser ça.
Du côté francophone, on entend souvent l’évocation de problèmes et d’énervements avec des techniciens étrangers qui ne connaissent pas l’Afrique.
C’est toujours un problème, ils ne connaissent pas l’Afrique, ils ne comprennent pas les Africains, ils ne voient pas les choses de la même façon. Cela correspond au message que l’on retrouve dans le film : chacun doit faire preuve de compréhension. Sans les artistes et sans le réalisateur, le directeur de la photographie ne peut pas travailler. Et sans le directeur de la photographie, les artistes et le réalisateur ne peuvent pas travailler. Nous devons essayer de nous entendre. Le directeur de la photographie avait fait des films en 35 mm mais j’avais plus d’expérience, j’avais fait plus de 40 films. Même si ce n’était pas d’une qualité extraordinaire, c’était quand même une expérience sur plus de 40 tournages.
Pensez-vous que la question de l’esclavage, qui paraît un peu ancienne maintenant, même si dans certaines parties du monde elle n’est pas si démodée, est l’un des problèmes majeurs que les gens se doivent de résoudre pour eux-mêmes ?
C’est un problème essentiel. Les Noirs américains et les Noirs de la Jamaïque ne sont pas à l’aise avec les Africains parce qu’ils se disent qu’ils les ont sacrifiés comme esclaves.
C’est une question de mémoire personnelle qui touche des niveaux très profonds.
Oui, très profonds. C’est toujours un sujet très sensible. J’ai beaucoup voyagé et j’ai rencontré beaucoup de gens, ils ne sont pas à l’aise avec ça. Il serait temps qu’ils laissent tomber. Les gens en sont encore à disséquer la question de l’esclavage, ils devraient arrêter. Si les Juifs lâchent complètement prise, si les Arabes lâchent prise, si les Noirs lâchent prise, il y aura la paix dans le monde. Mais personne ne veut lâcher, ils pensent tous au passé, c’est ça le problème. Ils pensent à la façon dont ça a commencé, il y a des années de ça. Pour l’amour de nos enfants, arrêtons avec ça !
D’une façon générale, que pensez-vous du Nigeria aujourd’hui, quelques années après la démocratisation ?
On commence juste à faire l’expérience de la démocratie et je pense que la situation est en train de s’améliorer. On a la capacité d’évoluer. Les choses changent très, très vite. Je suis fier du Nigeria que je vois aujourd’hui.
Le Nigeria et l’Afrique du Sud, deux grands pays en plein développement, ça va changer la donne en Afrique !
Oui, j’y crois profondément. Dans dix ans il n’y aura plus autant de problèmes dans les petits pays d’Afrique parce que le Nigeria va donner un coup de main aux autres pays. L’Afrique du Sud aussi. L’Afrique va devenir le paradis !
Quelles sont vos influences, vos réalisateurs ou vos films fétiches ?
Quand j’ai commencé à faire des films, j’étais subjugué par Steven Spielberg mais au fil du temps je m’en suis éloigné parce que j’ai brusquement réalisé qu’il aimait et prenait plaisir à la destruction. Son esprit est tout entier occupé par la destruction.
Et vous voulez être plus positif ?
Oui, je veux être positif. Je ne veux pas assister à la mort de milliers de gens, je ne veux pas créer un monstre ou un ouragan qui détruirait une ville. J’apprécie son talent artistique mais j’en ai une vision différente maintenant. Il a quand même toujours été une influence importante.
Avez-vous la possibilité de voir des films africains ?
La plupart des films africains sont faits dans des pays francophones, or nous ne parlons pas français et du fait de la distribution c’est difficile pour nous de les voir. J’ai vu quelques films sud-africains mais je n’en suis pas fan. Tous leurs films parlent de l’apartheid. Ils devraient arrêter avec ça. J’ai certes fait un film sur l’esclavage mais je ne vais pas passer ma vie à faire des choses sur l’esclavage. Je ne veux pas qu’on m’enferme là-dedans.

Traduit de l’anglais par Marie Emmanuelle Chassaing///Article N° : 4515

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