Jean Moulin et le vieux nègre ou quand le théâtre rappelle le sens de l’histoire

Entretien de Sylvie Chalaye avec Jean Quercy à propos du refus

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Ce spectacle qui a été créé en juin 1999 au Musée Jean Moulin s’articule autour d’un épisode peu connu de la résistance.
Ce sont des événements que raconte Jean Moulin dans Premier combat où il décrit de manière très précise les circonstances de la débâcle à Chartres en juin 1940. Quand les nazis pénètrent dans Chartres le 16 juin 1940, ils abattent la plupart des tirailleurs sénégalais fait prisonniers. Ils sont exaspérés par ces soldats noirs qui osent encore leur résister. Pour camoufler ces massacres, ils exigent de Jean Moulin de signer un protocole qui impute la mort de civils aux troupes africaines. Jean Moulin refuse. Battu pendant toute la journée, il est enfermé pour la nuit avec un tirailleur. Il a le sentiment qu’il ne pourra pas résister une seconde journée et il se coupe la gorge pour ne pas céder. Quand ils le découvrent au matin couvert de sang, les nazis le libèrent affolés. Premier combat s’achève sur le récit des premiers soins que Jean Moulin reçoit à l’hôpital de Chartres. On ne sait pas ce que devient le tirailleur.
Pourquoi avez vous choisi d’adapter ce moment de la vie de Jean Moulin ?
J’ai été frappé par le caractère extraordinaire de la rencontre de Jean Moulin et du tirailleur au cours de cette nuit tragique. Le symbole national de la résistance à l’oppression se préparant à mourir en compagnie d’un soldat qui a quitté sa terre d’Afrique pour venir défendre la France. J’ai été bouleversé par la force de cette rencontre. L’intuition m’est venue que cette nuit pouvait être le point de rencontre de deux histoires différentes. Le héros national et le héros inconnu. La difficulté était de trouver un texte africain qui s’inscrive dans cette histoire et qui ait la même force d’écriture.
Et c’est là que vous avez à votre tour fait une rencontre déterminante…
J’ai participé en 1996 à un travail organisé à la Cartoucherie de Vincennes sous la direction de Sotigui Kouyaté autour du conteur. Très intéressé par mon projet, Sotigui m’a fait lire Le Vieux nègre et la médaille de Ferdinand Oyono et m’a encouragé à l’adapter et à l’articuler avec le texte de Jean Moulin. Et finalement Sotigui Kouyaté a accepté de mettre en scène le spectacle.
Mais le roman de Ferdinand Oyono ne met pas en jeu la même temporalité ?
Oui, le roman se déroule dans les années cinquante en Afrique. Il raconte l’histoire du vieux Méka qui a perdu ses deux fils à la guerre. On lui annonce que le Gouverneur va le décorer le 14 juillet suivant. Il est rempli d’une grande fierté mais il comprend vite les limites des manifestations d’amitié des autorités locales. Il y a entre les deux histoires des correspondances dramatiques qui me sont apparues de manière frappante et l’enjeu du spectacle est aussi dans l’articulation de ces deux temporalités.
Pourquoi le spectacle s’appelle  » le refus  » ?
En cette période où se développe une réflexion sur l’histoire de la France pendant l’occupation, il me paraissait utile de rappeler aujourd’hui qu’un haut fonctionnaire français avait été capable de dire NON, d’aller jusqu’à se trancher la gorge pour ne pas diffamer des tirailleurs sénégalais, et que dans ce refus il y avait un vrai acte d’héroïsme.
C’est un refus qui vous paraît toujours d’actualité…
Certainement. Alors que persistent des réactions de peur et de rejet des étrangers vivant en France, il me paraissait nécessaire de rappeler que des hommes d’Afrique étaient venus mourir pour nous, il y a près de 60 ans. Le refus est un hymne à la fraternité des hommes de courage et de bonne volonté.
Quand allez-vous reprendre les représentations du Refus ?
Aujourd’hui, toutes les dates de représentation sont suspendues car le financement n’est pas réuni. La directrice du Musée Jean Moulin nous a soutenus chaleureusement pour créer le spectacle à l’occasion du centenaire de Jean Moulin et souhaite qu’il continue de vivre et soit vu par le plus grand nombre. Le ministère de la Culture nous a accordé une subvention de 50 000 F. Mais le coût de création, bien supérieur à nos recettes, m’a laissé des dettes. Et le financement de l’exploitation du spectacle reste à trouver.

Le refus
adapté des oeuvres de Jean Moulin et Ferdinand Oyono
Théâtre Averse et La Compagnie Coups de Pilon
Adaptation : Jean Quercy
Mise en scène : Sotigui Kouyaté
avec : Olivier Chanut, Kary Coulibaly, Habib Dembélé, Hélène Diarra, Mamadou Fomba, Mirza Halilovic, Tala N’Diaye, Jean Quercy.
5, rue d’Alger, 75001 Paris, tel : 01 49 26 91 04, fax : 01 49 26 91 03, alva@micronet.fr///Article N° : 1214

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