Julia Sarr

Ou le temps de l'éclosion

Une guirlande féerique masquant le visage de Julia Sarr sur la pochette. Ainsi se découvre le papillon, qui, lentement, déploie ses ailes au vent. Les quatorze titres en offrande de Daraludul Yow s’écoutent chez L’Autre Distribution comme pour une première galette solo, bien que l’artiste n’en soit pas là à son premier coup d’éclat.

L’image nous est offerte par Fatou Diome. La romancière évoque la chrysalide en mouvement. Julia Sarr, déployant ses ailes, tel un papillon, dans une espérance mutante. « Je me révèle un peu plus, même à moi-même ». Un très beau challenge, pour celle qui a longtemps servi, à l’ombre des plus grands. « Je ne me sentais pas la force d’être soliste, d’assumer tout un répertoire de concert. Ça m’allait très bien, à l’époque » Lokua, Salif, Youssou, Richard, Alpha ou encore Oumou. Leurs prénoms vous disent probablement quelque chose. Ils sont de ceux qui en ont profité, largement. Julia, elle, s’est contenté d’apprendre les ficelles du métier, en reprenant le couplet à leurs côtés. C’est qu’elle ne pouvait pas rester choriste à vie ! Avec ce timbre si singulier, on pouvait le deviner, aisément. Une peau, et puis l’autre…
Fatou Diome, donc, l’emporte. D’autant que la jeune femme, cette fois-ci, se prépare au grand show sur la scène. L’épanouissement est garanti ! Papillon s’envole dans les airs. Du souffle, de la grâce et du cœur ! Avec un rien de sensualité que le piano porte au loin, tout en douceur. Fred Soul, Samuli Mikkonen, Bojan Z, Mario Canonge, Jean-Philippe Rykiel. Une belle brochette de talents pour l’accompagner. « C’était une carte blanche. Une mélodie, un tempo, et qu’est-ce que tu fais avec ? » Julia avait le rêve d’un piano planté au milieu de la savane. Pour la tessiture, pour ses harmoniques. Puis il y a eu cette image extirpée de la mémoire familiale. Un vieux piano désaccordé, aux dents jaunies par le temps, trônant tel un meuble d’aristo dézingué, dans le salon de sa grand-mère, à Banjul. Hérité du grand-père et de l’oncle, organistes à l’Église. Autant dire le plus beau des cadeaux sur disque. À commencer par le jeu de Fred Soul sur le titre-phare, Daraludul Yow. Un titre aux tendances monogames : une femme demande à son mari de ne pas lui pondre une rivale.
Fred Soul est son compagnon de route, et pas que. Il est sa moitié, son complice, sa seconde main. Elle dit de lui qu’il est presque « énervant », tellement il est « surdoué », et joue de tout. Pianos, percus, mandole, arrangements. C’est lui qui signe la réalisation de cet album au « minimalisme sophistiqué ». Le précédent, Julia Sarr l’avait partagé avec Patrice Larose. Une sorte de « solo à deux, fait à l’instar des vieilles rencontres de jazz ». Un duo improbable pour un label concept. No Format ! Un tremplin classe, cependant, qui a ravi les fans, sauf qu’ils ont dû attendre six années pour que naisse ce petit bijou. « Si j’avais été riche, j’aurais enfermé les musiciens dans une grange par exemple, en leur disant « voilà vous avez quinze jours ». Mais ça a pris du temps, parce qu’il fallait supporter le budget ». Et tant pis pour ceux qui ignorent la raison financière souveraine d’un récit, où l’éternelle querelle des agendas de pros n’est pas le moindre des soucis à gérer. « Ces musiciens sont très pris. Ils ont leurs carrières, des tournées internationales. Donc il m’a fallu du temps, effectivement. » Mais puisqu’on n’est pas dans la grande industrie des abattoirs sonores, qu’on est plutôt dans un travail d’artisan, la consigne passe : « Donner du temps au temps ».
Une chose qui a probablement plus à Moriba Koïta, qui, au ngoni, donne le meilleur de sa science sur l’excellent « Sentoo ». « Terrible ! Comment il joue. Là, il nous a emmenés jusqu’en Mauritanie, alors qu’il est du Mali ». Yacouba Cissokho à la kora, Jasser Haj Youssef à la viole d’amour, Mamané Thiam et son tama miracle, sont aussi là, en virtuoses et complices. « Tous les gens qui sont sur cet album sont des coups de cœur. Ils emmènent leur expérience, leur délicatesse, leur générosité ». On pourrait parler de Walagaan, ce chant de paysans en quête de pluie. Mais il y a tellement de surprises sur cet opus, y compris en ghost (?), qu’il mérite plus d’une écoute en apnée. Le son de Daraludul Yow nous arrive telle une offrande de fillette innocente pour un rituel de mélomanes profanes. Les titres que co signent Alune Wade ramènent en plus l’odeur d’un terroir à Julia, sa compatriote, qui vit à Paris depuis ses treize ans. « C’est l’une de mes plus belles rencontres. Je l’ai connu en 2005. On ne s’est plus lâché depuis. C’est mon référent linguistique wolof. Dès que j’ai un doute, je l’appelle. C’est un poète, en plus d’être un très bon bassiste. On n’aurait pas fait cet album sans lui ». Avec Alune Wade, Julia raconte ce Sénégal, qu’elle chérit, avec beaucoup de nostalgie parfois, même si elle s’y rend dès qu’elle peut : « J’ai ma famille, qui est là-bas, mes racines. C’est ma source. »

Julia Sarr – DARALUDUL YOW from Alejandro Rumolino on Vimeo.

Daraludul Yow de Julia Sarr (L’Autre Distribution)///Article N° : 12751

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