Kigali, des images contre un massacre

De Jean-Christophe Klotz

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En avril 1994, Jean-Christophe Klotz est un JRI, un journaliste reporter d’images, qui donc filme ses sujets. Il travaillait pour des agences indépendantes, Sigma, Gamma, etc. Il est donc au Rwanda pour faire des images mais aussi parce que Bernard Kouchner avait besoin d’une caméra pour témoigner de sa tentative de médiation entre l’armée rwandaise et le Front patriotique rwandais de Paul Kagamé afin de ménager des couloirs humanitaires et arrêter les massacres. Il s’agissait donc de mobiliser l’opinion par des images « contre » le massacre qui se généralisait dans le pays et notamment dans la capitale Kigali.
Des images, il n’est pas le seul à en faire en ces débuts de génocide. Des télévisions sont présentes. Le monde est au courant. Ces images sont des images de presse et les médias les diffusent. Klotz fait ainsi un reportage sur des enfants tutsis qui s’entassent dans les locaux d’une paroisse catholique où ils se sont réfugiés. Il passera sur Antenne 2, de même que déjà, le 28 janvier 1993, Jean Carbonare, président de Survie, témoignait sur la même chaîne au journal de 20 h, à l’heure de la plus grande écoute, de ce qu’il avait vu au Rwanda : un mécanisme de massacres organisés qui se mettait en place. Débordé par l’émotion, Jean Carbonare ne pouvait retenir des sanglots auxquels le présentateur Bruno Masure comme tout spectateur ne pouvait rester indifférent.
Nous savions, le monde savait, avant et pendant le génocide, et pourtant, ces images n’ont pas arrêté les massacres. Le génocide s’est perpétré sans intervention internationale dans le silence des machettes et la coupure du monde puisque les journalistes ont été rapatriés devant le danger. Lorsque l’image revient, c’est une avalanche d’images de propagande sur l’Opération Turquoise. On abreuve les actualités de Rwandais applaudissant les sauveteurs français sur le bord des routes, mais ce spectacle est un leurre : ces Rwandais qui applaudissent sont les génocidaires qui fuyaient l’avancée du FPR et que l’Opération Turquoise va protéger…
Ainsi nous savions et n’avons rien fait. A quoi bon risquer sa vie pour faire des images ? Klotz s’est pris une rafale de mitrailleuse dans la hanche au travers de la porte de la paroisse où étaient réfugiés les enfants. Il est conduit à l’hôpital, sans cesser de demander qu’on les protège. En l’éloignant, sa blessure l’aura protégé : deux jours après, les enfants de la paroisse sont exterminés.
Ça ne s’oublie pas. Dix ans après, Klotz retourne à Kigali et retrouve les rescapés qui se comptent sur les doigts de la main. Et tente une réflexion sur le rôle des images. Il retrouve aussi Kouchner, qui malgré son savoir-faire rhétorique, ne peut cacher son émotion en repensant à l’incompréhension de Mitterrand qui lorsqu’il lui téléphonait en urgence reportait le problème sur l’ONU…
Les politiques ne bougent que sous la pression de l’indignation de l’opinion. Ce serait donc la force des médias. Mais dans le cas du Rwanda, les images étaient là mais ni l’opinion ni les politiques n’ont bougé. The Queen de Stephen Frears montre comment l’émotion de l’opinion anglaise et sa mobilisation ont forcé Tony Blair d’arracher un retournement à la reine Elisabeth qui accordera après s’y être refusé durant une semaine des funérailles nationales à la princesse Diana, celle qu’il qualifiait de « princesse du peuple ». Aujourd’hui, les politiques ne tirent plus autant les ficelles qu’autrefois : ils sont eux aussi les spectateurs du spectacle du monde et condamnés à en tenir compte.
La question est donc de savoir pourquoi l’opinion qui se mobilise à ce point après le tsunami n’a pas bougé face au génocide rwandais, et ne s’inquiète aujourd’hui que fort peu du Darfour. Des images contre un massacre. Peuvent-elles changer les choses ? Le constat du film est sans appel : même accablantes, les images ne peuvent servir que si elles sont acceptées par celui qui les reçoit. Malgré leur terrible évidence, les images du début du génocide rwandais, voire des massacres qui l’ont précédé durant les années précédentes, n’ont pas déclenché la prise de conscience nécessaire.
Sans doute parce qu’il n’y a pas d’évidence dans l’image. Elle est toujours le produit d’un regard et perçue en tant que telle. Elle est toujours interprétée par celui qui la regarde selon un filtre qui lui est propre, en fonction de ses représentations imaginaires, de ses préjugés. L’Afrique ? Ne s’est-elle pas condamnée d’elle-même aux misères ? L’Afrique des guerres tribales, discours repris par les médias qui, par méconnaissance mais aussi par application des bons vieux clichés, opposaient Hutus et Tutsis comme des ethnies rivales : ne sont-ce pas encore des sauvages que nous n’avons pu achever de civiliser puisqu’elle a demandé son indépendance trop tôt ?
C’est là que les images tombent à plat. Et rien n’y fait, même en mettant le paquet. Et de toute façon, que faire pour le mettre ? « La bête ne se laisse pas filmer frontalement ». Faut-il filmer les cadavres ? Lors d’une halte où des corps étaient disséminés dans l’herbe, on conduit Klotz et Kouchner vers une école où s’étagent les corps. « Je n’ai pas pu. C’est avec le spectacle de l’humanité malade que commence le voyeurisme », dit encore Klotz dans son commentaire. Comment témoigner pour mobiliser en évitant ce piège ?
La méthode qu’il adopte est exemplaire et permet à son film d’élargir la question à une réflexion ouverte sur le traitement médiatique et politique des drames de notre temps. Parce qu’il resitue le passé dans le présent. Parce qu’il va revoir tous les acteurs de cette époque et se met sans jugement à leur écoute : rescapés, journalistes, Kouchner… Présenté en 2006 au festival de Cannes par la Semaine de la Critique qui ne sélectionne qu’un documentaire par an, le film donna lieu à un débat public regroupant différentes personnalités que l’on retrouve retranscrit sur notre site internet. Car Kigali, des images contre un massacre est important : il a la gravité de sa question, il a le courage de sa complexité.
Il n’est aucunement didactique car il est éminemment personnel. Avec près de huit années passées à tenter de réunir les moyens de le faire, Klotz confie que tant qu’il n’y était pas parvenu, il sentait qu’il ne pourrait pas continuer à faire son métier de reporter. Maintenant que la chose est faite, il prépare une fiction. N’est-ce pas effectivement la meilleure façon de suggérer l’indicible ? Mais déjà, ses images en forme de point d’interrogation restent en témoignage, édifiantes et importantes.

///Article N° : 4653

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