« La BD peut être un grand médium pour toutes les couches sociales »

Entretien d'Olivier Barlet avec Grégory Ngbwa Mintsa

Print Friendly, PDF & Email

C’est décidément en Afrique centrale que la BD africaine se réunit. Les 3ème JABD de Libreville de décembre 2000, dont Africultures est partenaire, sont coordonnées par un passionné, ardent défenseur du 9ème art, à qui nous avons tenu à laisser la parole.

Comment sont nées les JABD ?
En 1996, Jano anime un séminaire de perfectionnement pour les bédéistes de Libreville à la suite duquel ils créent l’association BD Boom qui crée la première revue de bd gabonaise du même nom. En 1998, avec l’appui financier du Programme régional bantu de la délégation locale de l’Union européenne, puis du service culturel de l’Ambassade de France, BD Boom organise les premières Journées africaines de la bande dessinée.
Voici la troisième édition : quelle évolution ?
Je ne sais pas quelle sera exactement l’évolution, car je ne peux pas prédire quel sort sera réservé à cette manifestation. En ce qui me concerne, j’entends impulser une dynamique nouvelle à la bd africaine. Tout d’abord, que les JABD ne se cantonnent plus aux seules Journées, mais qu’elles impulsent une dynamique à la bande dessinée africaine. Il faut qu’elle se perfectionne de plus en plus pour atteindre la qualité scénaristique et graphique de la bd du Nord. Ce qui lui permettrait, ayant maîtrisé ses techniques, de s’en démarquer pour développer une voie spécifique qui, au demeurant est déjà lisible. Car autant sur le plan du récit que sur le plan graphique, la bd africaine, si elle puise dans ses propres sources et ressources d’inspiration, peut produire des chefs d’oeuvres, de grands chefs d’oeuvres. D’autant que les talents ne manquent pas. Il s’agira ensuite de mettre en place les outils et réseaux de production et de distribution, au moins sur le continent. Donc : qualité, production et diffusion sont, à mon sens le tryptique vers lequel, si on m’en laisse la latitude, j’orienterai les JABD.
Les JABD semblent avoir été adoptées par le ministère de la culture gabonaise : y a-t-il eu des réticences au départ ? Quelles perspectives ?
Je ne cacherai pas que dans nos pays où la majorité de la population est pauvre, d’aucuns voient mal l’intérêt de consacrer du temps, de l’énergie et de l’argent à une activité qui peut paraître dérisoire devant les nécessités qu’imposent les impératifs de survie dans la vie quotidienne : avoir un emploi, se loger, éduquer ses enfants, nourrir, soigner ou enterrer (c’est souvent le plus cher) sa (très large) famille… Or, la bd donne des réponses au moins partielles à quelques-unes de ces préoccupations. Nous ne sommes pas tout à fait passés de l’oralité à l’écriture. Au contraire, la radio est venue conforter et renforcer l’oralité. Seule l’image, notamment télévisuelle, tend à la réduire. Je dois moi-même reconnaître que, dans mon enfance, la passion de la lecture m’est venue de la passion des bandes dessinées. Les gens ne se rendent pas compte du bond (en avant, bien entendu) que ferait l’Afrique si au moins le quart de la population était passionné de lecture. Quoi qu’il en soit, l’image a un pouvoir d’attraction, voire de fascination. C’est pourquoi la bd peut être un grand médium pour toutes les couches de la population, y compris pour celles qui n’ont pas la culture de la lecture ou qui n’ont pas la télé.
Mais les réticences les plus marquées sont venues du délai très court dont nous disposions pour l’organisation des JABD 2000.
Qu’ont permis les JABD au niveau de la création locale au Gabon ?
L’association BD Boom publie sa revue de bd locale avec des histoires de une, deux ou quatre planches dont le thème est souvent lié aux problèmes de la société et particulièrement de la jeunesse – la plupart des auteurs ont entre 20 et 25 ans. Parallèlement, la bd est utilisée par des organismes privés, publics ou multilatéraux (ministère de la santé, Ecofac, agences de publicités…) pour des opérations diverses telles que la campagne contre le trafic des oeuvres d’art traditionnel, la prévention du sida, l’esclavage des enfants, etc. Les JABD n’ont évidemment pas été le maître d’oeuvre de ces productions. Elles auront toutefois contribué à promouvoir la bd comme support et en tant que produit culturel à part entière. Car il faut préciser qu’il n’y a pas si longtemps, elle était proscrite par les parents et les enseignants.
Les JABD cherchent-elles à concerner toute l’Afrique ?
Absolument, les JABD concernent toute l’Afrique. L’année dernière, des auteurs de dix pays d’Afrique sont venus aux JABD. Je souhaite que d’ici à deux ou trois éditions, tous les pays du continent, de l’Algérie en Afrique du Sud et du Sénégal à Madagascar y participent activement.
Quelles sont vos relations avec le festival de Kinshasa ? Concurrence ou complémentarité ?
Nous n’avons malheureusement pas de relation avec le festival de la bd de Kinshasa. Nous avons lancé des invitations dans tous les pays du continent (y compris la RDC) par le canal des centre culturels français et des délégations locales de l’Union européenne. Personnellement, je me félicite que Baruti organise ce festival, tant que nos objectifs concordent et que la bd continentale y gagne. Si Libreville est devenue un pôle de la bande dessinée, il n’est pas question d’en faire un monopole. C’est peut-être là le début d’un vaste réseau de la bd : Libreville, Kinshasa, et demain d’autres pays. Je crois qu’il serait malsain d’envisager le développement de la bd africaine sous l’angle de la concurrence. La bd belge est-elle concurrente de la bd française ? Non. Il y a des auteurs et des éditeurs en France et en Belgique qui vendent des bd en France et en Belgique. Il n’y a pas plus de concurrence entre un éditeur belge et un éditeur français qu’entre deux éditeurs français.
Le succès de la bd en Afrique semble correspondre à des données culturelles fortes. Quelles sont-elles ?
Tout d’abord, l’oralité. Elle confère une technique du récit particulière, différente de l’écrit. Les plus grands auteurs de la littérature africaine ne sont pas ceux qui écrivent comme Hugo ou Proust, mais ceux qui, comme dirait Jean Noël Schifano, directeur de la collection Continents noirs chez Gallimard, « écrivent le français avec leur langue viscérale ».
Procédant de l’oralité et en marge des techniques de récit, il y a une pléthore de thématiques, de cosmogonies, de fictions, mais aussi, rapportés au monde d’aujourd’hui, de mythes, de fantasmes, de rêves, de désillusions, et parfois d’espoirs qu’il faut avoir vécus pour les rendre dans leur expression la plus lyrique ou la plus nerveuse.
Le manque d’éditeurs est-il un grand frein au développement de la bd ? Comment changer les choses ?
C’est le moins que l’on puisse dire. Quel éditeur s’aventurerait sur un marché de pauvres ? C’est comme pour les médicaments. Un éditeur, une firme chimique ou constructeur de bateaux produit pour les régions où un marché existe. Combien d’Africains pourraient dépenser régulièrement, pour une bd, 15.000 F CFA (150 FF) soit, dans de nombreux pays, le salaire d’un professeur ? N’oublions pas que la bd est aussi (peut-être même surtout) une industrie.
En Afrique, les talents existent. Ils ne demandent qu’à être exploités – non pas au sens esclavagiste – diffusés et, je crois aussi, à être payés. C’est pourquoi j’ai opté pour les trois axes que j’ai évoqués plus haut (qualité, production, diffusion). L’Afrique doit être capable de produire (créer et éditer), de diffuser et de consommer sa propre production. Et ce n’est possible que par la mise en place d’un réseau continental de la bd qui deviendra un grand marché constitué de petits marchés locaux, même s’ils sont restreints pris individuellement.
Les JABD mettent-elles davantage l’accent sur la bd d’intervention sociale ou sur la bd de création ? Pourquoi ?
Je n’ai pas ressenti beaucoup d’intervention sociale dans les JABD à ce jour. Probablement pour des raisons diplomatiques, compte tenu des organismes financiers, car la ligne de démarcation entre le social et le politique est très ténue. Peut-être que tout simplement, la question n’a jamais été posée. En ce qui me concerne, je suis réfractaire à toute forme de restriction ou de bâillonnement. Cela dit, il y aura un volet relatif à la pauvreté cette année. Tous les genres ont leur place. Je vois mal comment le dirigisme pourrait s’appliquer à la bd qui est une matière de création par excellence.

Grégory Ngbwa Mintsa est coordinateur des JABD de Libreville
courriel : [email protected]///Article N° : 1569

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire