La Bill T. Jones/Arnie Zane Company

à la MAC de Créteil

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Figure incontournable de la danse contemporaine, le chorégraphe américain Bill T. Jones, a fêté ses 60 ans et les 30 ans de sa compagnie à la Maison des Arts de Créteil. Composé d’une création et deux reprises, son pétillant programme, spécialement conçu pour le lieu, se déroulait du 18 au 20 octobre 2012. Au cœur d’un « Tout-Monde » (1) où la diversité fait foi, de Ravel à Beethoven en passant par Mendelssohn, son génie créateur ainsi que ses détonants danseurs ont su immerger le public dans un régénérant bain d’optimisme.

Le « Tout-Monde » en éveil… Fougueuse interculturalité !

Avec plus de cent quarante œuvres à son actif, Jones est l’artiste le plus doué de sa génération. Il détient de nombreux prix et Awards, dont le prix de la critique de la meilleure chorégraphie pour Fella ! en 2010. Alors que sa compagnie fête ses 30 ans, il aura formé avec son compagnon Arnie Zane (Blanc et juif) décédé du sida en 1988, le duo le plus emblématique et non moins controversé de la danse postmoderne américaine.
Prenant délibérément les tabous identitaires et sociaux à bras-le-corps, les compères bravent, à grand renfort de protestations, le puritanisme ambiant de l’époque. Conjuguant texte, vidéo et pantomime, alliant acrobaties, ballet aux fluidités afro-jazz, leur rhétorique innovante défit dès lors les canons esthétiques. Mieux, Jones et Zane déconstruisent la portée philosophique du chorégraphique et font du corps dansant une arme politique redoutable. Narguant la vindicte populaire, le droit à la différence sera leur credo. Plus que narratif et sensationnel, leur art total et dépouillé, fera d’ailleurs de la nudité, un concept désormais fondateur.
Pudeur, tolérance, interculturalité… Sexe, classe, genre, comment interroger nos sociétés « bien-pensantes » ? Dignes héritiers de la Judson Church (2), leur esthétique New Wave ne fut pas en reste !
Zane n’est plus, mais Bill T. Jones poursuit brillamment la mission. Décrié pour sa radicalité artistique et taxé de provocateur, notamment pour les pièces Last supper at Uncle Tom’s cabin/the promised land (1 990), contenant du nu et Still Here (1994) avec des malades en phase terminale, celui-ci a toujours justifié son authenticité de ton par sa franchise. « Si être franc, c’est provoquer, alors, je suis provocant…« , avait-il rétorqué à la presse française, suite à un passage en Avignon (3).
Minimal et optimiste
Commençant la soirée avec sa dernière création Landscape or portrait ? ce dernier rend hommage à la passion de son regretté complice pour la photographie et l’image cinématographique. Réglé sur le quatuor en Fa majeur de Ravel, la danse se déroule tel un rêve éveillé. Le dispositif scénique minimaliste du plasticien Bjorn Amlan fait ainsi judicieusement écran, laissant jaillir d’un immense cadre blanc, un ballet collectif enjoué et très physique (portés, courses, sauts, chutes). Les danseurs alors s’imbriquent dans un jeu fluide d’entrées/sorties fulgurant. Musique live et danse se répondent à la note près pour ne faire qu’un seul et même corps. L’Amérique multiculturelle danse ici l’Europe dans sa plus pure tradition classique avec finesse et poésie. Le dialogue musico-corporel transpire d’éloquence !
Continuous replay, solo d’Arnie Zane crée en 1977 et revisité en 1991, propose plutôt une lecture cynique de la singulière animalité de l’humain… Sur deux quatuors à cordes de Ludwig Van Beethoven, le rapport espace/temps/mouvement est pour le coup bluffant. Basé sur l’ajustement mathématique de quarante-cinq gestes (avec des arrêts sur images fabuleux), l’évolution chorégraphique jamais illustrative invite le spectateur à percevoir la danse dans sa toute diversité, d’autant qu’elle y inclut aussi de la nudité ! Peau, poils, muscles… Sans doute, l’essence de la danse réside-t-elle ailleurs… Logés à la même enseigne, ces corps dévoilés, nous plongent là bravement dans les entrailles du monde.
Le programme s’est clôturé avec l’une des pièces maîtresse du répertoire de la compagnie, le mythique : D-man in the water.
Sur l’énergique partition de Mendelssohn, la scène s’est transformée en gigantesque piscine imaginaire. Mi-hommes, mi-poissons, les danseurs, alors plongent, nagent, s’ébattent, sombrent même pour enfin ressurgir des éprouvants flots de l’existence. Car la joie, le jeu et la dérision l’emportent. Résilience sera le mot d’ordre tandis que Jones et les siens ironisent le destin.
La force du combat collectif, le dialogue intercommunautaire ont occupé une place majeure dans son travail. Mais loin de l’Apitoiement ou de la Polémique, ce dernier s’est toujours attaché à faire évoluer la thématique « minoritaire ». Citoyen du monde, sa condition d’homme noir, homosexuel et séropositif, au contraire, nourrit chaque jour sa créativité, faisant de lui un rassembleur visionnaire. Son ancrage identitaire, il le puise dans une écoute viscérale de l’AUTRE.
Ayant le grand honneur de connaître personnellement le chorégraphe, nos échanges ont souvent évoqué les notions de résistance, de foi ou de conviction… Chez lui point de complaisance ! À la fois pugnace et authentique, il continue de faire palpiter l’âme et la chair du corps ardent. « Je ne veux pas légiférer, je ne veux pas moraliser, je veux juste montrer. Un bon artiste prend l’engagement et le risque de délivrer un message d’encouragement, certes avec mystère sinon cela devient de la propagande ! » (4).
Le public a, semble-t-il, saisi cet optimiste, quittant le théâtre, comblé. Enfin le cri de grâce de la troupe, propulsant l’un des leurs, tel un ange sanctifié, a clos le spectacle par un standing ovation.

1 Voir Édouard Glissant
2 Judson Church : Mecque avant-gardiste dès 1960. Lieu d’émergence de la danse post-moderne à New York, surtout entre 1970 et 1976.
3 Le Monde, 1996
4 Entretien sur l’art et la politique (1998)
///Article N° : 11104

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Les images de l'article
D-Man in the water © Paul B. Goode




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