La création est-elle une arme miraculeuse ?

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Peintre, poète et éditeur, ce sont les armes miraculeuses qui m’ont permis d’être ce que je suis devenu.

Je n’étais pas prédestiné à devenir peintre, poète, éditeur. Né dans une famille de yab donc indigente, illettrée, ti kolon chez un gro blan de Saint- Benoit sur la côte est de La Réunion, il ne pouvait être question pour moi que de survie. L’intérêt pour l’art et l’écriture y était une chose étrange. J’ai fait une 6e transition brillante à la Plaine des Palmistes et une 5e transition médiocre à l’Étang Salé. Poussé vers la sortie de l’île de La Réunion en 1975 par les politiques de Debré et la création du Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’Outre-mer (Bumidom), je me suis retrouvé à Soissons dans une école de l’EDF. Dès ma sortie de cette école en 1976, je milite au Parti Socialiste Unifié (PSU) et à la Confédération française du travail (CFDT). Et puis tout s’enchaîne avec une prise de conscience et une volonté de m’en sortir. En 1981, j’adhère à la Fédération anarchiste où je milite toujours. Je quitte la CFDT en 1985 dès qu’elle prend un tournant réformiste. J’adhère à la CGT en 1986 sans jamais en devenir un militant. C’est en militant que j’ai compris l’intérêt de l’art et de la création. C’est dans le mouvement anarchiste et principalement à Radio libertaire à partir de 1986 que je me forge une culture artistique. Je suis déjà balancé entre la défense des créateurs bruts et celle de l’avant-garde. Nos cultures de plantations étaient des cultures d’exploitation de l’homme noir par l’homme blanc. De ces cultures sont nés nos créoles. Et chaque fois que j’entends une langue créole, toute la chaîne historique se déploie devant mes yeux. Carpanin Marimoutou, dans un de ses poèmes publié dans « Narlgon la lang » (1), écrit :
Kanminmladi
Lésklavaz la tié langaz
Kanminmladi
lésklavaz la fé langaz
kanminmladi
langazman la tié langaz
kanminmladi
langazman la fé langaz
Tout est résumé ici sur nos cultures créoles. Depuis nous créons sur des braises. L’engagement politique et le syndicalisme ont été pour moi des armes miraculeuses.
En 1982, j’ai commencé une formation en Arts Plastiques à l’université Paris VIII, que j’ai suivie après mes journées de travail. Ces études m’ont, dans un premier temps, conduit vers des créations dictées par l’université. J’ai commencé à réaliser des oeuvres marquées, très anecdotiques, faites de bouts d’asphalte et de murs ramassés ; les éléments se tenaient grâce à de la résine que je récupérais sur les chantiers. Il n’était bien sûr pas difficile de construire une argumentation sur ce travail, compte tenu de mon état d’ouvrier et de la nature des productions que je réalisais. Même si elles fonctionnaient, et fonctionnent encore, d’un point de vue esthétique, elles n’étaient pas forcément satisfaisantes pour moi. Je retravaille dans cet état d’esprit d’assemblage pour des poèmes objets réalisés depuis deux ans. Dès ma sortie de l’université, après un DEA sur les graffitis urbains, je me suis dirigé vers un travail plus brut où je m’engage davantage physiquement. Bien sûr on peut trouver une continuité si on se réfère à la pauvreté des matériaux que j’utilise. Souvent j’ai pensé que la vie que je vivais n’était pas la mienne. Souvent je pense à ces armes miraculeuses qui m’ont permis d’être ce que je suis devenu. Toujours comme dans un mirage, toujours comme dans un miracle : je marche sur des braises.
Oui, pour un autodidacte, le militantisme peut être une arme miraculeuse et une école pour s’affirmer. Et le plus miraculeux, c’est d’extraire de ces machines où l’on broie parfois des individus, la nécessité de créer. Ce besoin d’être, je l’ai trouvé dans l’individualisme, loin du collectif et grâce au collectif. C’est sur mon échec dans les collectifs politiques et syndicaux que j’ai pu construire ma démarche en devenant anarchiste et créateur. L’obsession
première de ne plus être sujet et de ne plus être soumis y a trouvé sa réponse. Le « camarade vitamine » – dont on fête en 2014 les 200 ans de sa naissance – affirmait : « L’homme n’est pas créature il est créateur » (2). J’ai sûrement pris cette citation comme devise. J’ai trouvé le désir de créer à Radio Libertaire dans mes émissions sur l’actualité des arts.
Une peinture spirituelle
Mes premières oeuvres datent de 1986. Je travaille une peinture et une sculpture brutes mais aussi de la poésie visuelle et concrète. Ces démarches de création éloignées, esthétiquement, montrent ma difficulté à être uniquement sur un champ de création. Dans les deux cas, c’est le refus de la norme qui me guide. C’est à chaque fois dans la transgression de la norme, de la raison et en se posant comme disciple de la liberté que nos actes peuvent s’épanouir. Mes peintures, je les travaille comme des fantômes ou plutôt, elles arrivent comme des fantômes. Comme si leurs présences et moi ne formions qu’un tout. Il n’y a aucune préparation plastique. Juste une préparation spirituelle. Il m’est quelque fois difficile de me les approprier et pourtant, elles sont le prolongement
de moi-même. Le prolongement aussi de ce militant porteur de la haine de l’injustice et du mépris des privilèges. Certaines naissent après une transe et elles se posent sans préméditation ou préparation sur des supports souvent
récupérés. Il fallait à mes yeux, au départ de mon travail, trouver les moyens de créer, même si nous n’avons pas les moyens financiers pour acheter de la matière première noble. Mes peintures s’installent là pour témoigner aussi de cette culture de plantation, de cette culture de la souffrance. Jamais un sourire ne s’esquisse sur les visages. Ils sont graves comme la vie quelquefois. Ils sont graves comme la vie souvent. Dans la plupart de mes peintures, les têtes ne sont pas rattachées au corps. Les mains sont absentes.Bien sûr, comme tout créateur, il m’arrive de jouer. Mais ce n’est pas forcément là que j’excelle le plus. C’est une peinture spirituelle comme nous l’entendons dans le monde de la raison. Elle me ramène vers les couleurs de la douleur et de la souffrance. Pour célébrer à ma manière les 150 ans de l’abolition de l’esclavage, j’ai réalisé une trilogie entre 1996 et 1998 : kan nou lété maron, kan nou la sort maron, lontan konm koméla. J’avais à ma disposition du goudron, des sacs postaux, des planches récupérées sur des chantiers ; donc de la matière première d’immigré et un peu de couleur. C’est la seule série de peintures avec des titres. Parfois je m’amuse à réaliser des oeuvres avec une intentionnalité. Parfois aussi, je repère après la réalisation des cheminements, des évidences qui se mettent en lumière.
Naissance des Éditions K’A
J’ai appris aussi qu’en création comme dans d’autres domaines, il ne suffit pas d’avoir des armes ; il faut aussi avoir des guerres à faire. Pour aller sur le champ de l’écriture il ne suffit pas d’avoir la technique, il faut avoir des choses
à dire. Fort de ce constat et après avoir commencé à éditer, j’ai commencé à écrire. Les éditions K’A naissent en 1999 après une soirée arrosée où des zoreils m’ont affirmé qu’il n’y avait pas de culture à La Réunion. Les Éditions K’A naissent de ce mépris généralisé, placées devant la nécessité de défendre les écrits progressistes en créole réunionnais. Les Éditions K’A se sont intéressées à la poésie avec une collection de CD audio – véritable mémoire de la parole des poètes de La Réunion – et la collection « Astèr ». Parallèlement à ce travail de fouille et de prospection sur la poésie réunionnaise, les éditions ont lancé une collection sur les textes fondateurs du créole réunionnais. La réédition de ceux-ci donne lieu, pour la plupart des publications, à une lecture d’un doctorant. Constatant une carence dans la publication de romans réunionnais, les Éditions K’A publient des romans en créole ou en français depuis deux ans grâce à la collection « Roman ». Il n’y a pas de culture sans pensée et sans analyse et c’est pour cela que nous avons créé la collection « Méné » : des travaux universitaires (DEA, thèses) afin que le grand public possède des éléments pour comprendre les enjeux de l’espace culturel réunionnais. Les Éditions K’A s’affirment comme un acteur incontournable de la défense de la culture réunionnaise et du « Kréol Larénion ». Elles sont à ce jour celles qui ont publié le plus de textes en créole réunionnais. Installées en Catalogne, elles sont au carrefour des langues européennes et des langues minorisées.
Les poèmes visuels
Après avoir été éditeur, je commence à écrire… à 45 ans. Je m’inspire des écrits libertaires ou anarchistes : la littérature prolétarienne (courant littéraire initié par Henri Poulaille et Ludovic Massé) et les écrits des avant-gardes
littéraires. Ces deux formes m’intéressent : la première par nécessité, l’autre par curiosité. Ce sont deux manières d’aborder l’écrit presque opposées mais pas contradictoires sur le fond. Elles ont été mes armes miraculeuses. On en retrouve les traces de mes premiers recueils. Tout est écrit dans Carnets de retour au pays natal : le contenu est posé, les choses à dire, sans méthode, sans technique non plus. Tous mes recueils y prennent leurs sources. Ils sont au nombre de quinze à ce jour. Le travail de poésie visuelle ou (fonnkèr pou lozié) allie cinq médiums : la langue créole réunionnaise, le support, la mise en espace, une réflexion politique décalée, des couleurs (généralement le rouge et le noir). Le manque de connaissances et de techniques d’écriture me contraint
à les explorer, afin de mettre en valeur ce que je veux dire en peu de mots et trouver l’astuce qui permet au lecteur de se transporter et non de l’enfermer dans une description. Ces poèmes visuels sont politiques. C’est en compressant l’écriture que je m’exprime au travers de mes « fonnkèr pou lo zié ». On y trouve pêle-mêle : Nwar sa nout kouler, Mazine oubiensa lit pou in péi an liberté, Na trouv tousèl, Nanak nana nanak napoin épisa riskap bouz in zour, Na kas larmoir pou trap lespwar, Na pous lo rèv pli loin. D’autres utilisent des mots ou des formes que la morale dictée par les églises (au sens large du terme) et le pouvoir n’autorisent pas: Zordi mi plis domin mi réveil, Kan mi bat la dous mi vien blé, Bataye pa pou la po kabo, Oté marmit kafé, Manz mon kabo respèk la po.
Depuis un an mes « fonnkèr pou lo zié » se complexifient esthétiquement. Il y a toute une série sur le poème de Stéphane Mallarmé « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard ». Ceux-ci rejoignent un travail précédent « Akoz
in sinmil i sa pa siprim lo azar. » Dans les poèmes visuels, il y a aussi ceux où je me mets en scène, avec lettre ou citation, dans une série qui s’appelle « Midi ». C’est un travail au pochoir et à la bombe aérosol. Il y a aussi le travail de poèmes objets que j’élabore à partir de collages et de textes en créole ou des livres que j’ai écrits et/ou publiés. Ceux-ci sont coupés et collés. Ils changent de fonctions.
Durant la coupe du monde de foot en 2002, à la biennale de poésie visuelle de la galerie Oculus, au Japon j’expose le poème : Ansanm ansanm kont balon la kok. (3) Un des recueils de Patrice Treuthardt (4) s’appelle Ansanm ansam pou in gran 20 désanm. C’est un grand amateur de foot ; il m’était impossible de ne pas lui faire observer que tout le monde ne l’est pas. Je ne sais pas si j’ai une responsabilité dans la déroute de l’équipe de France de football, mais … Tout ce travail se fait uniquement en créole, se jouant des graphies pour montrer l’importance de la langue et son aspect esthétique quand elle quitte la feuille sur laquelle nous écrivons et l’ouvrage que nous lisons. Pour terminer, je citerai le poète français Robert Filliou dans une de ses formules dont il a le secret : « L’art c’est ce qui rend la vie plus belle que l’art. » Le but n’est pas de transformer ma vie en oeuvre d’art mais d’essayer de la rendre plus belle que l’art même si les chemins sont complexes pour y parvenir.
Quelqu’un a dit, « les pauvres ne rêvent pas d’une Lada, ils rêvent d’une Ferrari. » Je me permettrai de rajouter : quelquefois les pauvres rêvent aussi, c’est ce que j’essaye modestement de faire et ils rêvent quelquefois d’être des hommes tout simplement.

1 – Narlgon la lang, éditions K’A 2002.
2 – Mikhaïl Bakounine, 30 mai 1814. Un hommage sera rendu en juillet-août 2014 à la
galerie (13) qu’anime André Robèr à cette occasion – tonutopie.blogspot.fr.
3 – Traduction -Tous ensemble contre le football. Catalogue Biennale de Poésie Visuelle Galerie Oculus Japon 2002.
4 – Patrice Treutardt poète réunionnais passionné de football.
///Article N° : 12830

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