La critique n’est pas jugement

Sollicité à participer au débat sur la critique organisé par la Guilde au festival de Namur 2003 et lisant les articles destinés au bulletin diffusés à cette occasion, conscient qu’ils soulèvent des divergences au sein même de la Guilde, je me permets de proposer quelques idées afin d’alimenter le débat. Plus que jamais en effet la question de la nécessité de la critique est posée, qui provient de ses déviances propres, notamment par les clichés qu’elle véhicule sur les cinémas du Sud. La question d’une parole autre, notamment africaine, se pose crûment, sans que ses conditions économiques soient assurées (prise en compte par les médias, rémunération mais aussi outils de travail). Les critiques du Sud ont la lourde charge d’accompagner une cinématographie dans sa difficile reconnaissance au niveau mondial et de révéler l’importance historique de certaines œuvres. Pour cela, un certain nombre de malentendus doivent être éclaircis.

1) critiquer n’est pas juger
On ne rêve pas d’être critique de cinéma comme d’être médecin, soldat ou pompier, on le devient.
C’est un itinéraire qui ne peut aller sans être habité par un souci profond de comprendre le monde.
Il n’a de légitimité que dans une véritable culture non seulement cinématographique mais globale.
J’en rajouterais volontiers une autre : considérer un film comme un être vivant, et lui faire l’honneur de ne pas l’enfermer dans des systèmes de pensée, c’est-à-dire tenter d’échapper à tout dogmatisme.
Agacé par les jugements à l’emporte pièce qu’on trouve communément dans les médias sur le cinéma, on nous pose comme aux cinéastes la question du public : pour qui écrivons-nous ? Ecrivant moi-même dans deux magazines, un site internet et une revue, je ne me pose cette question qu’en termes  » techniques  » : adapter mon écriture aux réalités du média en terme de lisibilité et d’approfondissement. On va moins à fond si on dispose d’une demi-feuillet ou de trois. Par contre, il me semble que le critique est confronté à la même situation que le créateur : se poser la question du public tombe trop facilement sur la question de plaire ou ne pas plaire – question très humaine mais qui est la pire à se poser quand on fait œuvre artistique. De même, à mon sens, une œuvre d’art qui ne dérange pas n’est pas de l’art. Caresser le public dans le sens du poil ne fait rien évoluer dans le monde.
Si j’essaye de dégager quels sont les critères esthétiques et intellectuels qui guident ma réflexion et mon écriture, je reste accroché à plaider pour une critique de la nécessité. « Une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité », écrivait Rilke dans les Lettres à un jeune poète. Je rêve ainsi d’une critique réellement subjective comme l’envisageait à l’époque du surréalisme l’équipe de la première Revue du cinéma autour d’Auriol : parler d’un film en l’épousant dans sa  » chair « , privilégier la logique interne à la logique de surface, ne pas chercher à conforter son propre discours ou son point de vue personnel, rechercher ce qui a rendu le film nécessaire et non sa genèse objective, se laisser aller à la spontanéité de l’écriture et à une certaine dose d’improvisation lyrique, respecter l’individualité créatrice pour ne pas enfermer un film dans un genre…
Faire œuvre critique n’est pas adopter une position  » judéo-chrétienne  » qui dirait que c’est bien ou c’est mal. Certes, le public attend des médias une aide à faire des choix pour aller voir un film plutôt qu’un autre, comme on demande son avis à un ami. C’est souvent là que le bât blesse car la critique n’a pas pour sens d’assommer ou aduler un film en cinq lignes mais d’apporter un éclairage, une réflexion accompagnant le film au sens où elle développe son propos et analyse comment le traitement concourre ou non à l’amplifier.
Un créateur livre à un public un état de sa réflexion. Ce qui fait la qualité d’une création est souvent la place laissée à l’intuition et à la symbolique qui permet de sortir des limites de l’intellectuel. Sartre a montré que ce qu’a écrit Valéry dépassait largement le  » petit-bourgeois  » qu’il était : les motivations et les intérêts d’un film ne suffisent pas à l’expliquer entièrement ; s’il est réussi, le film dépasse ce que son réalisateur a  » voulu dire « . Le rôle du critique est ainsi de déceler ce dépassement, cette part invisible, de la mettre en perspective non seulement dans le devenir de l’artiste qui l’a générée mais aussi dans le grand dialogue des expressions culturelles contemporaines. En somme de développer un point de vue (au sens propre du terme) qui n’est pas jugement mais éclairage (là aussi au sens propre du terme).
En ce sens, la critique se nourrit de mais ne se confond pas à la recherche universitaire qui analyse les films selon des critères plus impartiaux. La critique revendique sa partialité car c’est justement son point de vue qui fonde sa légitimité.
2) nécessité de la critique
Cette critique de la nécessité est-elle nécessaire ?
A mon avis, plus que jamais. Au Nord comme au Sud. Au Nord, parce qu’il s’agit de lutter contre la méconnaissance et les clichés qui réduisent et dévient la compréhension des cinématographies africaines. Au Sud, parce qu’en quasi-absence de revues de cinéma, la seule approche des films reste celle de journalistes qui manquent en général de culture cinématographique et ont du mal à fonder leur grille de lecture. Les rares critiques africains qui se détachent n’ont que rarement accès aux médias, ce qui n’est pas étonnant car les médias n’ont pas pour souci une approche cinéphilique des films.
C’est bien là qu’il y a problème : sans être forcément des films d’auteur (cette notion historique pouvant poser problème si on l’applique à l’ensemble d’une cinématographie), les films des réalisateurs africains ont en commun une conscience aiguë de l’Afrique d’aujourd’hui et une volonté de contribuer à son évolution. L’art pour l’art ne les intéresse pas. S’ils sont parfois humoristiques et distrayants, la distraction n’est pas en général leur motivation première mais plutôt la réflexion. Dans le monde entier, le cinéma est une sortie où l’on paye pour se distraire, sans pour autant toujours refuser de faire travailler ses méninges. Le rôle de la critique est ainsi de permettre cette rencontre : motiver un public à aller voir des films qui ne sont pas forcément une pure distraction. Mais ne faire que la promotion des films est vite inopérant : le public n’est pas bête et la réclame ne l’atteint que peu. Mettre le film en perspective, apporter un éclairage critique contribue à rendre au film son statut d’œuvre d’art ouvrant à réflexion, à débat, à cette émulation de la pensée qui donne envie d’aller voir d’autres œuvres. Le développement de la cinéphilie est essentiel aux films d’Afrique pour qu’ils fidélisent leur public.
Les ateliers de confrontation critique auxquels j’ai pu participer en 2003 à Ouagadougou et Tunis m’ont permis de sentir la soif de connaissance des journalistes culturels et critiques africains confrontés au manque criant d’accès aux films et aux livres et revues de cinéma. Faut-il le redire encore une fois ? Les manques de l’Afrique sont le produit des vicissitudes de l’Histoire : ils ne sont aucunement une question de talents mais de moyens.
La perspective qui se développe actuellement avec le projet Africiné de soutenir par des ateliers et un site internet la cinéphilie et l’émergence d’un réseau de confrontation critique en Afrique me paraît essentielle : une parole africaine doit pouvoir s’affirmer sur les films africains, qui concourre à la réflexion globale sur le cinéma et sur l’art en général, et nourrisse les créateurs, lesquels sont parfois peu conscients des potentialités de cette réflexion pour leur travail créatif.
3) sortir de l’ethnocentrisme
Mais il ne s’agit pas de convoquer des critiques du Nord qui apporteraient la connaissance et la bonne parole au Sud. Les ateliers gagneraient à associer des critiques du Nord et du Sud pour les animer. C’est un échange, une confrontation et non un didactisme qu’il s’agit de développer. Une parole endogène doit pouvoir se développer, tant il est vrai que comme le souligne la réflexion postcoloniale essentiellement développée dans le monde anglophone (cf le dossier d’Africultures n°28), une écriture périphérique doit aujourd’hui s’opposer aux écritures universalisantes du centre.
Le critique qui partage la culture du cinéaste saura déceler des éléments de compréhension et d’analyse pertinents qui guideront les autres écritures. Il ne s’agit pas de tomber dans les travers d’authenticité ou d’identité motivant l’exclusion des autres lectures mais de s’inscrire dans le cadre d’une relation au sens glissantien du terme, respectant l’égalité des points de vue et les apports de tous.
La Guilde a cependant parfaitement raison de s’insurger contre les préjugés qui enferment la perception des films dont on attend qu’ils soient  » avant tout un témoignage, un porte-parole, une radiographie sociale ou encore de l’exotisme à tout rompre « . Les têtes du Nord sont encore coloniales et les représentations imaginaires issues de la colonisation encore présentes, qui enferment l’Afrique dans une vision globalisante et immémoriale lui refusant l’accession à la contemporanéité. De même que de nombreux cinéastes cherchent dans leur film à inverser la vision de l’Afrique proposée par les médias, le travail critique au Nord doit prendre les préjugés pour cible.  » Il ne peut y avoir d’ethnologie possible que celle qui étudie le comportement anthropophage de l’homme blanc « , écrivait déjà Stanislas Adotevi en 1972 dans Négritudes et négrologues.
Il s’agit pour la critique de sortir des catégorisations uniformisantes aux relents coloniaux et des stéréotypes réducteurs qui inaugurent vite de nouveaux rejets : naïf, primitif, contemplatif, ingénu, candide, inexpérimenté, et donc finalement intellectuellement limité. Au contraire, un travail s’impose qui résonne à cette inversion du regard que nous proposent les films. Car en terme critique, c’est bien aussi de regard qu’il s’agit, un regard qui pense l’altérité en terme de solidarité comprise comme un double mouvement supposant, comme l’écrit Claude Liauzu dans Race et civilisation,  » qu’on reconnaisse à l’Autre une part de soi mais aussi que l’on reconnaisse en soi une part de l’Autre « .

Olivier Barlet est responsable de la rédaction d’Africultures,
www.africultures.com///Article N° : 3073

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