« Par son amour il permet l’amour des autres »

Entretien de Heike Hurst et Olivier Barlet avec Abdelkrim Bahloul à propos de Le Soleil assassiné

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Vous dites dans le dossier de presse être parti de la honte et de l’impuissance que vous avez ressenti face à ce qui se passait et se passe encore dans votre pays.
Là, on part dans une discussion politique alors que c’est l’inverse de ce que j’ai essayé de faire : j’ai voulu faire un film sur des jeunes, sur leurs espoirs et leurs rêves, sur leur dynamisme, et sur leurs désillusions. Les désillusions vécues par les jeunes dans nos sociétés du Sud sont terribles, encore davantage maintenant qu’à l’époque du film. C’est donc l’histoire de jeunes qui passent à l’âge adulte grâce à quelqu’un qui sacrifie sa vie. L’assassinat de Jean Sénac en 1973 m’a bouleversé car nous les jeunes de l’époque étions fiers de lui : c’était un Algérien qui n’était pas arabe, pas musulman et qui parlait en français. Il avait toutes les différences possibles, notamment l’homosexualité qu’il avait en lui comme une forme de beauté, contrairement aux tabous que l’homosexualité représente chez nous. Le fait qu’il soit assassiné, c’était comme si on tuait la part la plus belle de nous-mêmes. J’étais étudiant à l’IDHEC en France, bien accueilli par les Français : cet assassinat me faisait honte mais je ne pouvais pas l’exprimer car c’était la crise du pétrole et un très fort racisme ambiant.
Si je démarre ainsi avec la politique, c’est qu’un film algérien aujourd’hui se positionne forcément dans la quête de compréhension que nous avons tous face à ce qui se passe en Algérie. Le choix que vous faites de la diversité et en prenant un Français en Algérie n’est-il pas du domaine de la prise de position ?
Ce Français, symboliquement, était la chance de la jeune nation algérienne qui pouvait devenir un grand pays moderne. En 1970, tout était encore possible. La France nous avait laissé un million et demi de morts mais nous avions un pays immense, avec des ressources pétrolières pour seulement une douzaine de millions d’habitants. Bien géré, ce pays aurait pu devenir un pays moderne. Mais c’est mal parti dès le départ parce qu’on a pas fait confiance au peuple et à la jeunesse. Le film raconte cette soif de démocratie. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus dur.
C’est ce que vous exprimez à travers le personnage de Sénac qui oppose Etat et nation.
Absolument. On était soumis à l’Etat. On n’était plus la nation qui s’est opposée durant des décennies au colonialisme français.
« Un rêve algérien » de Jean-Pierre Lledo est également centré sur un Français actif en Algérie après l’indépendance en dirigeant le journal « Alger républicain ». Quelle est aujourd’hui l’actualité de poser la question de cette part européenne ?
Si un pays comme l’Algérie se ferme à notre voisin direct, c’est catastrophique. Il faut récupérer l’héritage du colonialisme : la modernité, la francophonie, l’esprit de synthèse… On se met à voiler des enfants de trois ans, comme j’ai vu récemment dans la rue ! Les Algériens défendent une liberté au prix de leur sang.
Aurait-il été possible de tourner en Algérie ?
Non. Pour des raisons sécuritaires à cause de l’équipe européenne, de Charles Berling. J’ai joué comme acteur dans L’Autre monde de Merzak Allouache qui a été entièrement tourné en Algérie mais nous étions tous des Algériens. D’autre part, les assurances refusaient de garantir le film dans un contexte international où l’on attendait que les Américains attaquent l’Irak. La Tunisie était moins chère notamment pour des questions d’assurance.
Aurait-il été possible de monter le film sans une vedette comme Berling ?
Il me fallait un acteur ayant la présence et l’aura nécessaire pour gagner du temps au niveau de mon récit. Il arrive avec son magnétisme dès la première image. Mais il est aussi vrai que si je n’avais pas eu une vedette, j’aurais été réduit à faire le film moi-même avec ma petite société de production et seulement l’avance sur recettes. On a eu Canal + malgré les déboires avec Vivendi Universal, FR3. Les frères Dardenne nous ont soutenu bien que le scénario n’ait pu avoir l’aide d’Eurimages. On a tourné en Tunisie parce que c’était pas cher et qu’il y avait Nomadis Images de Dora Bouchoucha qui s’est entièrement mobilisée. J’ai donc eu beaucoup de chance au niveau de la production. Si j’avais eu plus d’argent, on aurait tourné au Maroc parce que les paysages ressemblent davantage aux paysages algériens que j’avais dans la tête, mais c’était deux fois plus cher qu’en Tunisie.
La sélection à Venise était une consécration.
J’étais effectivement très fier qu’il soit dans les 40 films sélectionnés. Entre les 130 pages du scénario qui auraient dû se tourner en dix semaines avec un budget de 26 millions de francs et à la fin juste un peu plus de la moitié de cette somme et seulement sept semaines de tournage pour tenir le budget, il y avait une différence : je n’avais pas pu faire tout ce que j’avais envisagé. La sélection à Venise lui a permis d’exister. Les applaudissements m’ont fait peur car le générique fait trois minutes et j’avais peur que les gens se lassent mais ils ont continué encore plusieurs minutes ! J’ai compris que les gens avaient ressenti dans le film le propos sur l’Algérie et la liberté, et ces dictatures résiduelles qui se manifestent dans le monde entier.
(à Mehdi Dehbi) Comment avez-vous ressenti les choses durant le tournage en épousant le rôle d’un jeune qui s’inscrit dans l’écriture et qui a envie d’en découdre ?
J’appréhendais beaucoup car c’est mon premier film mais un rôle important ! Je me suis préparé, suis par exemple allé sur la tombe de Jean Sénac, et me suis rendu à Alger. Cela m’a permis de mieux comprendre avant le tournage le personnage et l’histoire de l’Algérie. Etant Tunisien et habitant à Liège, c’était important pour moi.
Votre traitement de l’homosexualité de Sénac donne l’impression que vous tenez à la traiter à distance tout en l’utilisant comme élément de diversité pour le scénario. Est-ce pour éviter des malentendus ?
On ne peut pas dissocier son homosexualité de ses écrits et de son être mais je ne voulais pas focaliser dessus en ayant un regard extérieur qui ne serait pas digne de sa dignité à lui. Dans les années 60-80, la représentation de l’homosexualité tenait à choquer pour forcer l’évolution des mentalités, mais aujourd’hui, en dehors de quelques pays où l’on met les gens en prison par démagogie politique, c’est devenu complètement naturel, au simple niveau de l’amour. Les journaux officiels diffusaient des phrases assassines indiquant l’homosexualité de Sénac, qui n’était d’ailleurs un secret pour personne.
On a cependant l’impression d’une distance plutôt qu’une corporalité dans votre façon de filmer le personnage.
Non, cela tient au fait qu’on devait tourner en mai-juin mais qu’il nous a fallu reporter le film à novembre-décembre en Tunisie : il faisait très froid. Mon film devait se situer au niveau des corps, de la chaleur, du soleil : cette célébration du corps que l’on retrouve aussi bien chez Camus que Sénac.
L’histoire des jeunes permet de célébrer Sénac dignement.
Oui, sans déflorer le film on peut dire que par son amour il permet l’amour des autres. L’Algérie n’avait plus de limites avec lui. En un seul homme, on avait toutes les potentialités du monde. Puisqu’il était algérien, on pouvait aller de La Mecque jusqu’à San Francisco. En le tuant, on nous comprimait au niveau de l’Arabie saoudite et du bassin arabe.
Le film pourra-t-il être montré en Algérie ?
Il sortira là-bas au même moment où il sortira en France. C’est un film qui est difficile à sortir mais qui accroche bien les spectateurs. Je fais confiance à mes comédiens : combinés à Berling, il devraient donner envie d’aller voir le film.
Cette voix de femme qui revient à trois reprises est superbe et installe le film dans la mélancolie.
C’est tiré de l’album Rawi de Souad Massi. Ce qu’elle raconte du vert paradis de l’enfance cassé par l’univers des adultes était un parfait résumé de ce que j’aurais voulu que le film soit. Je l’ai appelée pour qu’elle fasse la musique du film mais elle était en tournée et ne pouvait pas : on a juste pris le guitariste de son groupe pour enregistrer le thème de la chanson. On ne l’a pas sur-utilisée : on l’entend trois fois, mais elle colore complètement le film.

///Article N° : 3072

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