La difficile rupture avec le monde ancien

Entretien de Dominique Ranaivoson avec Maïssa Bey à propos de Bleu blanc vert

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Maïssa Bey, vous nous offrez avec Bleu blanc vert une traversée de l’Algérie entre 1962 et 1992 au travers du ressenti de Lilas, 12 ans en 1962 et Ali, qui deviendra son mari. Le texte s’ouvre dans l’atmosphère euphorique du nationalisme triomphant rapporté par le jeune Ali : « Maintenant, on est frères, Arabes et socialistes » (p.17). Est-ce ce sentiment d’ « An I » que vous avez voulu donner avec la formule du titre, les couleurs françaises refusées, même sur le cahier d’un écolier ?
Il est évident que l’année de l’indépendance qui a vu la naissance d’une nation souveraine a été et est encore pour nous une année capitale. L’année 1962 marque, pour les Algériens, le début de tous les possibles. C’est ainsi que nous l’avons vécue, alors même que nous n’étions que des enfants et que nous n’avons pas véritablement pris la mesure à ce moment-là, les enjeux incommensurables d’un tel événement après une si longue occupation coloniale. Le drapeau, que beaucoup n’ont découvert qu’à l’occasion des fêtes de l’indépendance, est à ce titre non seulement, symbole de la nation, mais symbole de liberté. L’anecdote racontée au début du livre est révélatrice de l’état d’esprit de ceux qui avaient dû accepter de chanter, à leur cœur et à leur corps défendant La Marseillaise, et de saluer le drapeau français pendant les années de la guerre, alors même qu’ils ne pouvaient revendiquer les droits accordés aux Français d’Algérie.
Alors que les confidences de Ali et Lilas ne cessent de se croiser sous les pronoms « il » et « elle » pour construire la texture de ce roman, les personnages, eux, ne se parlent pas, aucun dialogue n’est rapporté. La communication entre mère et fille, père et fils, entre frères, frère et sœur, semble elle aussi très difficile. Finalement, seules les femmes paraissent libres de partager entre elles ce qui fait leur vie. Avez-vous voulu dénoncer cette situation ? Vous semble-t-elle particulière à l’Algérie ou est-ce un souci plus général de traiter du couple, des liens entre générations ?
La structure que j’ai choisie, à savoir de rapporter la ou les visions de chaque personnage ne se prêtait pas aux dialogues. J’ai envisagé ce texte comme une sorte de journal intime, dans lequel les propos sont rapportés par les personnages centraux. C’est un choix d’écriture. Ceci dit, il est vrai que dans beaucoup de familles – je ne prétends pas faire un travail de sociologue – bien souvent, par tradition, par pudeur ou simplement par impossibilité d’établir un vrai dialogue, la communication n’est pas simple. Je ne sais si on peut considérer les familles que je décris comme exemplaires… mais il est vrai aussi que les femmes, dès qu’elles se retrouvent entre elles, font preuve de connivence immédiate et qu’elles n’hésitent pas à s’épancher. Elles ont plus de facilité à se raconter que les hommes, peut-être justement parce qu’elles sont trop souvent réduites au silence chez elles…
Les deux mères sont constamment au cœur des préoccupations et de la vie des personnages mais elles sont représentées comme courageuses quand les maris sont défaillants, traditionnelles dans leur rôle face aux fils, fières quand il s’agit de « faire comme si » pour ne pas perdre la face (104), discrètes face au couple. Et pourtant, Lilas, fille de la Révolution pleine de promesses d’émancipation pour les femmes, déclare : « je ne comprends pas ma mère » (66). Ces portraits sont-ils des hommages à ces femmes restées à l’écart du progrès mais gardiennes des valeurs traditionnelles ?
Hommage ? Peut-être. Hommage au courage et à l’abnégation des femmes qui ont apporté leur contribution à la révolution, et parfois sans même sortir de chez elles. Mais, encore une fois, ces mères qui ont renoncé à leur vie de femme, qui n’ont d’autre souci que d’être présentes, disponibles, et irréprochables en tant qu’épouses et en tant que mères, sont surtout gardiennes de la tradition, ce que récuse Lilas qui, elle, a d’autres aspirations, nées des promesses de la révolution. Pour elle, l’accès à l’indépendance représente véritablement une rupture avec le monde ancien. Tout ce qui était refusé à sa mère, et avant elle à toutes les femmes des générations précédentes, lui est accessible : les études, le monde du dehors, le dévoilement, et surtout, surtout la possibilité de choisir le sens que l’on veut donner à sa vie.
Mais Lilas prendra vite conscience que cette liberté est illusoire, tant la pression de la société est grande, et je ne crois pas faire preuve de mauvaise foi quand je dis que les femmes en portent une grande part de responsabilité, ne serait-ce que par l’éducation qu’elles donnent à leurs fils.
Le roman se déroule tout entier dans un seul et unique lieu : Alger qualifiée de « capitale de toutes des révolutions » (101) puis de « phare du Tiers-Monde » (131), enfin de « ville de rencontres, de ruptures et de déchirements » qui peu à peu « perd son âme » (185). Pourtant, Ali et Lilas y sont profondément attachés ce qui permet une évocation ample, poétique et réaliste à la fois qui est une déclaration d’amour à cette « faiseuse et défaiseuse de rêves » (189). La ville est-elle ici la métonymie de l’Algérie ?
Oui, Alger est une ville que j’aime particulièrement – ai-je besoin de le préciser ? C’est une ville de contrastes, où le pire et le meilleur se côtoient à chaque coin de rue. C’est là, me semble-t-il, que bat le cœur du pays et tout ce qui s’y passe fait écho. D’un autre point de vue, on peut aussi considérer que l’immeuble dans lequel habitent Lilas et Ali est aussi un élément essentiel de cette histoire. Je ne pouvais choisir d’autre lieu pour évoquer l’histoire de ces années post-indépendance.
Les personnages d’Ali et Lilas représentent la génération laïque formée au lendemain de l’Indépendance, pleine de foi dans un Progrès libérateur et partagé. Leur couple traverse une crise au cours de ces années. Chacun séparément, confie son analyse de cette usure qui les éloigne l’un de l’autre et qui sera surmontée. La trajectoire du pays semble parallèle à la leur, avec d’un côté « les dérives d’un système » (208) et de l’autre cette « lente érosion des sentiments » (216). Enfin, le texte se clôt sous forme de bilan : « 1962-1992. Trente ans, presque jour pour jour. Tout un chemin parcouru. Le temps nécessaire pour faire d’un enfant un adulte. Le temps d’une génération. » (282).
Ali et Lilas sont-ils les emblèmes de cette génération ? Celle-ci est-elle dépassée, engloutie, victime de ses illusions ou, comme le suggère la fin, reprendra-t-elle sa place dans la marche de son pays une fois l’épreuve passée ?
J’ai voulu décrire le parcours d’une génération formée à l’école algérienne. Et j’insiste là-dessus. Une génération qui a fait siens les objectifs et les proclamations des responsables politiques de l’époque. Démocratie, démocratisation, progrès, justice sociale et surtout engagement à servir un pays tout neuf. On nous a donné les moyens d’accéder à cette école et en retour nous avons participé, autant que nous le pouvions et avec un enthousiasme réel, à la concrétisation de ces objectifs. Mais peu à peu, des choix ont été faits, des décisions ont été prises qui n’étaient plus en phase avec nos certitudes et nos espoirs. C’est en cela que je parle de désillusion. Le roman s’achève en 1992, au début de la décennie tragique qui n’a fait que confirmer cette désillusion. Il s’achève cependant sur une note d’espoir, parce que moi-même j’ai fait le choix de continuer à me battre dans mon pays.
Ils sont dans les derniers temps cernés par les Islamistes qui sont parfois de jeunes garçons de leur immeuble : Ali est accusé de ne pas aller à la mosquée ; avocat, il plaide en français ce qui est interprété comme une trahison. Lilas doit contredire l’enseignement que reçoit sa fille. Mais ils ne cèdent pas. Votre description de cette situation politique et sociale procède par touches. Vous semblez préférer l’anecdote symptomatique (les femmes de l’immeuble qui remettent le voile, l’arrêt des travaux à l’heure de la prière, les regards accusateurs sur les bouteilles de bière, les graffitis qui appellent à la guerre sainte) à la description d’événements datés, qui entrent filtrés dans le texte par des mots menaçants : « les émeutes qui secouent le pays » (208), « les parades militaires » (271), l’ « état de siège » (276). Le lecteur ressent alors ce rétrécissement progressif de la vie sociale. Pourquoi avoir choisi cette mise à distance des dangers ?
Pour paraphraser une expression célèbre, je pourrais vous dire : ceci est un roman. On pourrait y voir une chronique, au sens littéraire du mot. Cependant, si certains faits historiques sont rapportés, d’autres sont à peine évoqués. Je n’ai pas voulu les dater avec précision, parce que ce qui compte pour moi, c’est de voir comment les événements ont influé sur la vie des personnages. Il ne s’agit pas vraiment de mise à distance, mais de rendre compte d’une réalité quotidienne de plus en plus oppressante et dans laquelle l’emprise des islamistes devenait de plus en plus grande. C’est à ces petits détails dont nous n’avons pas immédiatement perçu le danger, que peu à peu les choses se sont mises en place.
Les personnages secondaires sont nombreux mais entrevus de manière fugitive : le père arriviste, les frères, militaire, sportif ou artiste, les femmes et les enfants de l’immeuble. Mais aucun étudiant alors qu’Ali et Lilas font des études. Quel rôle leur avez-vous laissé ?
Ali et Lilas sont un peu, me semble-t-il, les représentants de cette génération, celle qu’on désigne par génération des années 70. J’ai consacré quelques pages à leur vie d’étudiants, aux grèves et aux manifestations qui se sont déroulées à cette époque, mais je voulais surtout retracer leur parcours individuel.
Ce journal à deux voix qui permet la traversée de trois décennies de l’histoire algérienne ne comporte, curieusement, que très peu de dates. Quelques événements datés sont mentionnés, l’été 62, le Festival panafricain de 1969, mais la progression s’effectue surtout par la mention de l’âge des personnages. Est-ce une manière d’atténuer la sécheresse d’une chronique ou une façon de donner la priorité au point de vue des personnages ? Ne craignez-vous pas que le lecteur peu aux faits de cette histoire ait du mal à se repérer ?
Mon objectif était effectivement de donner la priorité au point de vue des personnages et au risque de me répéter, je tiens à dire que je n’ai pas voulu faire de ce livre une chronique détaillée des faits historiques qui se sont produits dans le pays. Je pense que sont nombreux les livres d’histoire qui retracent les événements qui se sont produits pendant ces années-là, et qu’un lecteur soucieux de rechercher des informations précises pourra s’y référer.
Par exemple, pouvez-vous expliquer les allusions à la « révolution d’octobre » (p.262), qui certainement n’est pas celle de Russie à laquelle vont penser les lecteurs ?
Il s’agit des événements qui se sont déroulés à Alger et qui ont peu à peu embrasé la plupart des villes du pays. Tout a commencé le 5 octobre 1988. Les journalistes étrangers ont trouvé un raccourci pour le moins simpliste en désignant ces événements par « émeutes de la semoule ». En réalité, il s’agit de manifestations très violentes qui ont secoué le pays et qui ont été réprimées dans le sang. Des milliers de jeunes sont sortis dans les rues et ont brûlé des édifices publics, tout ce qui, à leurs yeux symbolisait un état qui ne pouvait ni ne voulait prendre en compte leurs revendications. C’est à la suite de ces manifestations qu’a été instauré le multipartisme et que la constitution a été révisée.
Vos personnages sont tenaces, courageux, résolument optimistes ; ils font un séjour à Paris mais jamais l’exil ne semble les tenter. Sont-ils une réponse à la littérature de ces dernières années qui cherchait à décrire l’horreur, l’affolement, le caractère inéluctable du départ ?
A partir de 1992, l’horreur était présente, au quotidien. Je n’ai pas voulu revenir sur ces dernières années. Mais qui sait ce que seraient devenus Ali et Lilas pendant ces années-là, ce qu’ils vont devenir après que le récit s’achève ? Pour ce qui est de la littérature de ces années-là, pour beaucoup, elle s’est faite l’écho d’une réalité si tragique qu’elle pourrait en sembler exagérée. Et pourtant ! Certains n’ont voulu voir dans les écrits de cette période que témoignages sans réelle valeur littéraire. C’est ainsi qu’on a parlé de littérature de l’urgence, définition un peu trop restrictive.
Entre l’été 62 où les Français fuient dans la confusion, laissant leurs appartements vacants, et l’été 92, où des Algériens fuient les violences islamistes, vous semblez esquisser les parallèles, une sorte de retour de l’histoire. Et dans d’autres passages, les personnages parlent d’ « accélération » de l’histoire. Quelle est votre vision de l’histoire, celle-ci se répète-t-elle ? Où est passée l’idée de Progrès chère aux années de post-indépendance ? Les hommes sont-ils vraiment les acteurs de leur histoire ?
1962-1992 : une période entre deux guerres. Toutes aussi terribles. Comment en sommes-nous arrivés là ? Devons-nous être comptables des erreurs commises ? Qui sont les vraies victimes ? Pourquoi n’avons-nous pas pu enrayer cette montée des intégrismes ? Que pouvons nous dire à ces enfants qui aujourd’hui ne rêvent plus que de quitter le pays ? Et surtout, surtout, qui peut regarder la guerre dans les yeux d’un enfant ?
Ce sont des questions qui continuent de me hanter et que je me pose toujours.

Bleu blanc vert, La Tour d’Aigues, éditions de l’Aube, 284 pages, 19,50 euros.
Propos recueillis le 8 septembre 2006.///Article N° : 6794

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