La douleur des mots

D'Antjie Krog

Phase critique 9 - Commission Vérité et réconciliation

Devant nous, il reste à construire un nouveau pays… synthèse des riches lignées culturelles dont nous avons hérité… Il ne sera pas nécessairement noir,
mais il sera africain.
ALBERT LUTHULI, Prix Nobel de la paix 1960.

Au printemps dernier, Bernard Magnier m’avait envoyé La douleur des mots de la Sud-africaine Antjie Krog, un fort volume qui synthétise les auditions de la commission Vérité et réconciliation. Tout se passe comme si l’Afrique du Sud, après s’être illustrée dans le pire, devait innover en instaurant sinon le meilleur des échanges possibles entre ses fils et ses filles, à tout le moins, affronter, de la manière la plus radicalement humaine qui soit, son terrible passé. Les bourreaux – ces héros de l’apartheid – sont conviés à se confesser à leurs victimes en vue non seulement de se faire pardonner leurs crimes (ou demander l’amnistie), mais aussi pour rendre possible un dialogue où leur antécédent criminel serait enfin évoqué, effroyable monument dressé à jamais sur la place publique.
En fait, le terme  » dialogue « , à bien des égards, est un vœu pieux, un vœu impossible. Car la commission Vérité et réconciliation est un acte unique dans les annales de l’histoire mondiale. Rappelons ici que le Maroc de Mohammed VI vient de s’y livrer, non sans quelque succès (1). En Afrique du Sud, le mouvement avait eu une tout autre origine. En 1994, Nelson Mandela venait d’être élu président – le premier président noir de l’Afrique du Sud. Sans tarder, celui-ci,  » aux termes de la loi « , va nommer  » dix-sept sages, hommes et femmes « , Noirs et Blancs, qui, le 13 novembre 1995, au Good Hope Center du Cap, commenceront leurs auditions, lesquelles dureront trois ans.
Sur la commission, j’avais lu des journaux et vu plusieurs documentaires à la télévision. En recevant le livre d’Antjie Krog, je me réjouissais de détenir un document auquel se reporter en cas de besoin. J’avais eu quelques préventions quant au titre. Au vrai, le livre m’était parvenu au cours d’une période où mes désirs me portaient vers la fiction. Des romans sud-africains, j’en avais déjà rendu compte dans les pages d’Africultures. Malgré cela, il me pressait d’écrire sur Elisabeth Costello de J. M. Coetzee ou La madone d’Elcelsior de Zakes Mda plutôt que sur un document, fut-il d’une importance capitale. Car une conscience créatrice est ainsi faite : les événements du monde ne valent pour elle que lorsqu’ils sont transformés en récit littéraire. D’après mes préventions, La douleur des mots ne répondait pas seulement à mon attente : il sommeillait là, dans un coin de mon cerveau. Tout compte fait, c’est la douleur, telle qu’elle s’affichait dans le titre, qui me gênait. Avis à Actes Sud : encore quelques efforts pour trouver le bon intitulé ! Car face à l’énoncé de la douleur, notre défiance est immédiate. La douleur, nous connaissons bien, nous autres. Il n’est que de songer au mauvais film de Raymond Depardon, Afrique : comment ça va la douleur. Pitié !
Ce que j’avais pu lire du premier chapitre m’avait confirmé dans mes appréhensions. Cinq mois plus tard, relisant les mêmes pages, je sentis tout de suite que mes annotations d’alors étaient en deçà des émotions que j’avais éprouvées. Je m’étais bridé, j’avais sans doute eu peur d’embrasser trop intensément les faits qui y sont relatés. Aujourd’hui, je me livre. Comme c’est étonnant ! Par exemple, en ce qui concerne les révélations recensées par le seul premier chapitre, il y avait de quoi faire sauter cent fois un pays. Mieux encore, je lis le drame sud-africain comme s’il s’était agi du Tchad, ma patrie. Lorsque Antjie Krog parle de ses frères, j’ai l’impression de lire la relation des éleveurs (pour la plupart originaires du Nord du Tchad) avec les paysans (originaires du Sud). Les uns lâchent dans les champs des autres leur cheptel : les paysans n’osent broncher. Depuis 1979, date de la guerre civile de N’Djaména, certains éleveurs sont munis de fusils d’assaut. Même quand ils n’en possèdent pas, ils appellent à leur rescousse des combattants, leurs coreligionnaires et alliés idéologiques.
Dans La douleur des mots, la situation est encore plus complexe. Les fermiers blancs, favorisés naguère par le système, s’étaient installés dans les meilleures terres, dont quelques-unes ont la superficie de la Belgique. Ils ne redoutaient pas la fronde noire : celle-ci était cantonnée dans des réserves ou des townships. Et, quand ces fermiers avaient des problèmes, ils décrochaient le téléphone et interpellaient un membre du gouvernement. Rappelons que les Blancs composent moins de 30 % de la population. Mandela au pouvoir, l’apartheid aboli et, avec lui, le passeport dont devait se prémunir un Noir pour circuler, les éleveurs blancs, devenus des citoyens comme les autres, sont confrontés, pour la première fois de leur vie, aux lenteurs judiciaires d’un État qui, en l’espèce, n’offre désormais plus de passe-droit. Leur troupeau est régulièrement volé ; les voleurs, à peine incarcérés, sont presque aussitôt relâchés ou, dans un autre cas de figure, condamnés à des peines dérisoires. Les Blancs hurlent à l’injustice…
Antjie Krog demande à l’un de ses frères :  » Pendant combien de temps pourras-tu tenir ? […] Mon frère hoche la tête.  » Je ne sais pas. Je prends conscience que je porte en moi des choses que j’ignorais… – Comme quoi ? – Comme sentir au quotidien ma famille et moi de plus en plus menacés… comme me savoir capable de tuer un homme à mains nues… j’apprends à me battre, à tuer, à haïr » « . Les sentiments décrits par Andries sont ceux que les Noirs connaissent depuis au moins un siècle en Afrique du Sud. La haine n’a pas seulement changé de camp, elle s’est aussi démocratisée. Car les voleurs noirs ont été élevés dans la pensée que voler un Blanc ce n’est pas voler. Au contraire, c’est rétablir une certaine justice ou, à tout le moins, redorer le blason d’une fierté souvent malmenée. Les Noirs n’achètent les moutons que pour les sacrifices :  » parce qu’il s’agit des funérailles, un mouton volé rendrait les ancêtres très malheureux « .
Dès lors se pose la question de la  » vérité « , c’est-à-dire la vision du monde que se sont forgée les Noirs, laquelle, d’après les apparences, semble être un outil idéologique pour déprécier le Blanc. Vérité au-delà des Pyrénées, erreur en deçà ? Si tel est le cas, en quoi la  » vérité  » peut-elle provoquer la  » Réconciliation  » ? Nos grandes certitudes morales trouvent ici leur limite. Si les Noirs ne sont que des voleurs aux yeux des Blancs, et si les Blancs ne sont que des tueurs et des profiteurs aux yeux des Noirs, la réconciliation est inenvisageable. Se fait jour la recherche d’un  » bien commun « , d’une vision commune. Une simple scène rapportée par Antjie Krog se révèle très éclairante :  » Il y avait une fois deux garçons, Tom et Bernard. Tom habitait juste en face de chez Bernard. Un jour Tom vola la bicyclette de Bernard, chaque jour Bernard voyait Tom filer à l’école sur son vélo. Au bout d’un an, Tom vint voir Bernard, lui tendit la main et dit : « Réconcilions-nous, oublions le passé. » Bernard regarda la main de Tom. « Et la bicyclette ? – Non, répondit Tom, je ne parle pas du vélo – je parle de réconciliation. » « 
Le pardon, on le voit, a besoin d’être provoqué par le coupable (action qui requiert un effort surhumain). Le  » pardonneur  » ne peut que s’en étonner :  » Et la bicyclette ? « , s’inquiète Bernard. Cette sympathique parabole n’est pas seulement un sermon de dimanche destiné à apaiser la conscience des braves gens que nous sommes. Quand la victime demande :  » Et la bicyclette ? « , on entend aussi cette autre question :  » De quels dommages et intérêts devrait s’acquitter le voleur, en plus du fait de restituer le vélo ?  » Le voleur, quand il n’a pas payé de sa personne (au sens métaphysique du terme), est une menace pour la cohésion sociale. Tom le sait bien, qui éprouve l’ardent désir de se faire pardonner. Plus que quiconque, celui-ci connaît le prix de la paix, la paix de la conscience.
Les grandes idées philosophiques sont traitées par Antjie Krog avec une simplicité désarmante. La prochaine  » nation arc-en-ciel de l’Afrique du Sud  » naîtra de la réalité rugueuse : les dépossédés ne rêvent que de dépouiller les possédants, et les possédants invoquent la loi, l’honneur, le respect de la propriété privée comme si leurs biens n’avaient pas été favorisés par la spoliation, laquelle fut fondée sur la suprématie de la race et les privilèges qui vont avec. Les Noirs recherchent la justice et ne réussissent qu’à devenir justiciers. Les Blancs, eux, visent le droit : ils font chanter l’État, lui prédisant le chaos si leurs  » acquis  » sous l’apartheid n’étaient pas sauvegardés.
Monseigneur Desmond Tutu se réjouit de la capacité des Noirs à pardonner les criminels blancs comme si ladite capacité était une prédisposition génétique. Le théologien qu’il est ne voit pas que, pour un pauvre, le deuil d’un enfant n’est pas une épreuve enrichissante mais un fardeau, une entrave à vivre. D’une certaine façon, l’essence du pauvre est d’être toujours dépossédé, quand bien même ce serait de son fils ou de sa fille. La sociologie la plus élémentaire nous a habitués à ce genre de paradoxe. Non, les Africains n’ont pas le gène du pardon. Ce sont de pauvres Christs, venus nus au monde et retournant au Père dans l’état qui les a vus naître. Et n’en déplaise à Monseigneur Tutu, ce n’est pas de Dieu dont nous avons besoin. Plus précisément, nous avons besoin d’un Dieu social, qui répare l’injustice faite aux Africains en les rendant égaux aux Blancs. C’est seulement de cette façon qu’il y aura une Vérité et une Réconciliation. Pareille conjoncture est admirablement résumée par Mme Charity Kondile :  » C’est facile pour Mandela de pardonner – sa vie a changé ; mais pour une femme qui vit toujours dans un taudis, ce n’est pas possible « .
La réconciliation suppose une transformation sociale. Antjie Krog cite des propos éclairants de l’actuel président, Thabo Mbeki. En 1996, l’auteur de La douleur des mots le présente raturant fiévreusement ses notes. Quand il prend la parole, c’est pour renverser les certitudes les plus établies. On assiste à une pensée en acte. Quoi que disent les Blancs sud-africains, l’apartheid leur a profité, affirme solennellement Mbeki. Et, renchérit le professeur ougandais Mahmood Mamdani,  » Au Rwanda, il y a eu beaucoup de crimes et peu qui en ont profité ; en Afrique du Sud il y a peu de criminels, mais énormément de bénéficiaires « .
La douleur des mots est un superbe livre de casuistique. Lorsqu’on y réfléchit – du moins pour les francophones que nous sommes -, on voit qu’elle est d’origine française (on pourrait remonter à la Révolution de 1789 et ses  » Cahiers de doléance « ). Car le fameux discours de la Baule de François Mitterrand en 1990 avait donné lieu dans les années qui allaient suivre à des Conférences de réconciliation nationales dans nombre de nos pays. Ainsi démarrait l’ère de la démocratie : elle accouchera de la démocrature (nous sommes habitués à ces renversements ubuesques). En dehors d’une poignée de pays (la plupart sahéliens et dépourvus de minéraux stratégiques), tous les autres ont plongé dans le chaos – le point culminant étant atteint avec le Rwanda et le Zaïre. Le miracle sud-africain – car il y en a bien eu un – vient de ce que les Blancs ont tendu la main à la majorité noire, notamment par le référendum de 1992, celui par lequel ils acceptaient de participer aux auditions publiques de la commission Vérité et réconciliation. Les Blancs ont évité à leur pays le génocide qui allait défigurer le Rwanda. L’Afrique du Sud – proclame en substance la minorité blanche – est notre pays. Afrikaner veut dire  » Africain « . Même lorsqu’on se nomme Eugène Terre-Blanche, et qu’on milite dans un mouvement néonazi, on n’est pas moins africain pour autant.
La douleur des mots est à recommander à chaque clerc africain. Cet ouvrage devrait devenir notre livre de chevet. On y apprend la nécessité pour un pays de se doter d’une théologie, fût-elle laïque (comme la Révolution française) ou religieuse (comme la Révolution américaine). Peu importe pourvu qu’il y ait une idéologie fédératrice, une mystique nationale. Le romancier y trouvera la matière de plusieurs centaines de fictions. Le poète, la substance de nouvelles versions d’Hosties noires ou des Cahiers d’un retour au pays natal. Le juriste, le recensement le plus exhaustif des cas d’école. Notamment, celui-ci y apprendra la méthode pour interroger  » le tortionnaire fin psychologue « . Il saura comment promulguer l' » amnistie pour les apathiques « . Livre d’un poète, La douleur des mots est à l’image du nom de son auteur : un croque-madame que l’on s’offre un après-midi de grande faim.

Note
1. C’était le 7 janvier 2004, et l’opération s’intitulait  » Instance équité et réconciliation  » (IER), un exorcisme collectif des  » années de plomb  » du règne de Hassan II.
Antjie Krog, La douleur des mots, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Georges Lory, Actes Sud, 2004, 405 pages, 23,90 €.///Article N° : 3754

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