La flamme du clandestin inconnu

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« Mourir pour sa patrie » est encore considéré par la plupart des gens comme le plus héroïque des actes. Hélas, aujourd’hui, certains n’ont d’autre solution que risquer leur vie pour la quitter. Or ces migrants méprisés, pourchassés, rejetés, traqués, devraient au contraire être honorés, car ils sont devenus les vrais héros et les martyrs de notre époque : l’avant-garde d’une nouvelle résistance, pour un monde sans frontières.

Il est temps d’en finir avec ce discours assommant, ignoble, minable, misérabiliste et odieux qui fait de l’immigrant un pauvre type et un importun, alors qu’il est, au sens que Nietzsche donnait à ce terme, un véritable  » sur-homme  » : autrement dit un humain qui tente de surmonter son destin individuel et celui de l’humanité en général.
À l’aube du IIIe millénaire, la propagande xénophobe est devenue la forme la plus abjecte de la pollution politique et culturelle, le corollaire pernicieux d’une mondialisation imposée, aussi inégalitaire que tendancieuse. Le phénomène n’est certes pas nouveau, mais il tend partout à se banaliser. La méfiance, la peur et la rancœur envers l’allochtone – « celui qui vient d’ailleurs » – se substituent partout, de plus en plus souvent, à toute réflexion à long terme, à toute pensée humaniste, prospective et universaliste.
À la fameuse formule de Sartre – « l’enfer, c’est les autres » – incomprise et caricaturée – s’est substituée celle bien plus simpliste qui traduit aujourd’hui l’obsession d’une part dangereusement croissante de l’humanité, « l’enfer, c’est l’autre » : tous les problèmes viendraient donc des « étranges étrangers » et de l’impossible coexistence en un même lieu de nos différences. La vulgate de la « guerre des civilisations » si chère aux néo-conservateurs américains et à leurs innombrables complices européens et africains n’est à cet égard que le dernier avatar d’un repli sur soi aussi illusoire que paradoxal, prophétisé par ceux-là mêmes qui, pour leurs seuls profits, prônent la « mondialisation économique » à outrance, les délocalisations et le néo-esclavage à distance.
Leur idéologie est d’une cruelle simplicité : il suffit d’organiser la planète de telle façon que les capitaux et les marchandises puissent y circuler librement, mais surtout pas les êtres humains. Dans cette « colonisation à l’envers », il n’y aurait donc plus à terme de contrôle des échanges commerciaux ou financiers, mais les frontières nationales et continentales subsisteraient et même se renforceraient. Elles ne serviraient plus qu’à une seule chose : empêcher par tous les moyens les citoyens des pays pauvres de voyager vers les pays riches.
Ce processus est déjà bien avancé, comme on le sait, et même si les négociations de l’OMC, il faut le reconnaître honnêtement, le retardent un petit peu, il est à craindre que sans une mobilisation universelle immédiate (ce qui est peu probable) le pot de terre ne se brise très vite contre le pot de fer ; d’autant plus vite que la « guerre contre le terrorisme » – qui fait de chaque migrant un suspect a priori et un refoulé en puissance – est devenue le prétexte idéal pour un verrouillage sans précédent de toutes les frontières.
Circuler librement : Un droit fondamental
Une question majeure se pose ainsi, de plus en plus simplement : la liberté de voyager fait-elle partie des droits élémentaires ? D’un point de vue purement éthique, la réponse ne fait aucun doute. Qui oserait affirmer qu’un seul être humain n’a pas le droit d’aller vivre où il le souhaite sur cette planète que la plupart des philosophies et religions appellent la « Terre des hommes » ?
C’est d’ailleurs en ces termes que le principe de la liberté de circulation a été énoncé et formulé, pour la première fois semble-t-il, à la fin du XVIIIe siècle par le principal fondateur de la philosophie moderne, l’allemand Emmanuel Kant, dans l’un des traités politiques les plus ambitieux et clairvoyants de son époque : « Vers la paix perpétuelle ».
Selon lui, tout être humain est de plein droit un « citoyen du monde », et à ce titre aucune entrave légitime ne saurait être opposée à sa liberté absolue de voyager. Kant pousse cette logique beaucoup plus loin : les autochtones doivent partout s’organiser en « sociétés d’accueil » proposant elles-mêmes l’hospitalité aux voyageurs pacifiques désireux de s’installer parmi elles, provisoirement ou définitivement.
Cette position que les actuels dirigeants occidentaux prétendent « utopiste » a pourtant été celle de tous les penseurs humanistes dont ils prétendent s’inspirer, les héritiers de Kant, aux XIXe et XXe siècle.
Hélas, elle met aussi en relief l’extraordinaire hypocrisie du système de valeurs prétendument supérieur que l’Occident, depuis l’époque de Kant, a tenté d’imposer par tous les moyens au reste du monde.
En effet, même si la bonne volonté, le génie et la sincérité de Kant sont indiscutables, ils furent déjà pris en défaut par le fameux paradoxe « universaliste » sujet central de tous ces débats deux siècles après…
D’une part, Kant est le premier (en 1795) à contester d’un point de vue éthique la légitimité de la colonisation, et à en faire une exception dans sa théorie de la libre circulation. Il en dénonce les exactions, le pillage des ressources naturelles et bien sûr l’asservissement et l’extermination des populations autochtones, mais il est peu bavard au sujet de l’esclavage qui en est la conséquence, et surtout il admet qu’à certaines conditions, la colonisation peut être légitime si « elle apporte la culture à des peuples non civilisés ».
Ce simple « bémol », cette subtile nuance suffit à résumer le paradoxe absurde et périlleux dans lequel s’est fourvoyée la pensée occidentale autoproclamée « universelle », jusqu’à l’époque actuelle, à propos des migrations internationales. Rien n’a changé depuis 200 ans : selon que l’on appartient à un peuple « civilisé » ou non (d’après cette logomachie colonialiste) on a le droit de voyager librement, ou non.
Le concept de « civilisation » est d’ailleurs extrêmement douteux, équivoque et fragile. il n’a jamais cessé d’évoluer au cours de l’histoire de la mondialisation depuis la « civitas », la cité romaine qui n’est qu’une « fédération autonome de tribus groupées sous des institutions religieuses et politiques communes ». La même définition peut s’appliquer aussi bien à un campement de Pygmées qu’à un État moderne. L’idée selon laquelle l’humanité se diviserait entre les « civilisés » et les autres n’a jamais été qu’une illusion, un énorme mensonge, évidemment périmé depuis la préhistoire.
La fracture nomade
L’histoire de la « civilisation » est avant tout celle des relations millénaires entre nomades et sédentaires. Elles ont toujours été tour à tour conflictuelles et pacifiques, depuis la fondation des premiers villages néolithiques, il y a au moins huit mille ans au Moyen-Orient.
Ce conflit et sa résolution difficile ont perduré jusqu’à nos jours. Quant à la notion de « frontière », ce mot n’apparaît qu’au XIIIe siècle : il est dérivé du « frons », autrement dit du front militaire… Le terme gardera ce sens jusqu’au XIXe siècle.
Une frontière, c’est simplement une ligne de front, entre deux forces armées.
Depuis quelques années, dans les pays dits « développés », notamment en France, on parle beaucoup de la « fracture sociale » : on y constate en effet une dichotomie inouïe, sans précédent et scandaleuse, entre pauvres et riches.
Il est vrai, hélas, que cette inégalité est encore bien pire dans les pays pauvres…
On parle aussi de la « fracture numérique », qui n’est que l’un des nombreux aspects de la division du monde actuel entre une infime minorité qui a accès aux nouvelles technologies et la masse des autres.
En revanche, on ne parle jamais de la pire « fracture » dont souffre aujourd’hui toute l’humanité : celle qui sépare désormais les « citoyens du monde » des pays riches de ceux des pays pauvres, autrement dit ceux qui peuvent voyager librement et ceux qui n’en ont pas le droit.
Cette inégalité est cependant absolument inédite, inouïe, sans précédent dans l’histoire humaine. Même dans les pires périodes de ce qu’on appelle le « Moyen Âge », tout le monde pouvait voyager librement ; à ses risques et périls, certes, mais ces risques et périls étaient les mêmes pour tous.
L’interdiction faite aux pauvres de voyager librement est une invention très récente. Elle a été instituée par les pays qui par ailleurs prônent le « libéralisme », et cette atteinte aux droits humains est évidemment l’une des pires dans l’histoire de l’humanité.
Réfléchissons une seconde ; dans un monde dont les dirigeants ont opté pour ce qu’ils appellent le libéralisme et la « mondialisation », peut-il y avoir pire « fracture » que celle qui interdit à la majorité de l’humanité d’accéder librement au territoire d’une minorité ? Cette inégalité inédite et inhumaine semble pourtant s’imposer un peu partout, et elle se manifeste souvent d’une façon assez paradoxale.
Un exemple : les ressortissants ivoiriens sont nombreux parmi les immigrés qui manifestent et se révoltent en France, à juste titre, pour la reconnaissance des droits des clandestins. Or dans leur pays d’origine, ce sont souvent les mêmes qui n’hésitent pas à soutenir une politique ouvertement xénophobe, qui consiste à refuser obstinément la citoyenneté à tous ceux dont les parents sont originaires des pays voisins.
Un autre exemple : l’Africain qui travaille en Europe est appelé « immigré » ; l’Européen qui travaille en Afrique est un « expatrié ».
Cette subtilité linguistique est assez éloquente : l’Européen a quitté sa patrie (il l’a gardée dit-on, dans la semelle de ses souliers) tandis que l’Africain vient évidemment de nulle part, d’aucune patrie.
Ainsi au fil des derniers siècles marqués par l’essor économique de l’Occident, grâce à l’esclavage et à la colonisation, l’humanité a fini par accepter la plus inhumaine des inégalités : la fracture nomade.
Désormais les citoyens des pays riches peuvent voyager comme ils veulent, et ceux des pays pauvres comme ils peuvent, une réalité de plus en plus caricaturale : il y a d’un côté le tourisme sexuel, de l’autre les taudis où croupissent les clandestins au cœur de la prétendue « civilisation »…
Quant à cet « impératif catégorique » de l’hospitalité que Kant appelait de ses vœux, s’il n’a heureusement pas disparu en Occident, le voyageur que je suis aura souvent constaté qu’il est devenu bien moins évident dans les pays riches que dans les pays pauvres.
En effet, la « fracture nomade », c’est la différence et l’indifférence, l’ironie et le mépris imbéciles qui tendent à créer une nouvelle frontière difficilement franchissable entre les gagnants et les perdants présumés de la mondialisation. Cette condescendance généralisée en Occident, qui se manifeste aujourd’hui autant dans les bistros que dans les médias, est moins voyante mais encore plus scandaleuse que les vulgaires blagues racistes. Est-il nécessaire d’ajouter qu’en 2006 un Français se sentira mieux accueilli à Dakar qu’un Sénégalais à Paris ?
Le clandestin, héros et résistant de la liberté
Depuis longtemps, les politiciens xénophobes occidentaux, de plus en plus aidés par leurs complices africains, ont inventé un nouveau sport : la « chasse (ou la pêche) au clandestin ». Ce sport n’a pas de règle à part sa cruauté.
Le jeu consiste simplement à empêcher par tous les moyens l’application du droit international : la libre circulation de certains êtres humains sur la planète Terre. Or cette liberté est théoriquement garantie depuis longtemps par la législation internationale.
En effet, selon la Déclaration universelle des droits de l’Homme, adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU le 10 décembre 1948 :
– Article 13 : 1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. 2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.
Bien d’autres textes ont confirmé cette loi, qui n’a jamais été appliquée.
Elle a pourtant été adoptée après la Seconde Guerre mondiale pour garantir les droits élémentaires qui ont été bafoués par les Nazis, puis par les régimes dits « socialistes ».
Le plus incroyable, c’est que durant toute la « guerre froide », le principal reproche que les pays « capitalistes » ont fait aux pays « socialistes », c’est qu’ils empêchaient leurs ressortissants de voyager librement.
Les « clandestins » étaient alors considérés comme des « dissidents », des « refuzniks », autrement dit des héros et des résistants.
Aujourd’hui ce sont les mêmes politiciens, au nom de la même idéologie, de George Bush à Nicolas Sarkozy en passant par Tony Blair et Angela Merkel, qui prétendent faire barrage à l’immigration tout en prônant le libéralisme et le mondialisme. Comprenne qui pourra…
L’important, c’est de défendre à tout prix les droits des migrants.
Car on a toujours raison de voyager, de migrer, d’émigrer, d’immigrer.
La migration, c’est « le sel de la terre » et la seule façon d’y perpétuer la vie. On pourrait facilement comparer l’avenir de l’humanité avec celui de la nature : sans les insectes volants et les oiseaux migrateurs, on sait que la plupart des plantes auraient disparu. Sans les migrants, l’humanité ne ferait que s’étioler jusqu’à en mourir.
Toute forme de répression contre l’immigration est une régression mortifère de la civilisation et de la démocratie, qui n’ont de chance de subsister qu’en admettant et en développant les règles de l’hospitalité.
C’est pourquoi il ne peut y avoir, d’un point de vue éthique, la moindre concession possible à ceux qui veulent expulser des « clandestins ».
Tous ceux qui refusent la liberté de circulation d’un seul être humain sur toute la planète sont par définition les pires ennemis de la civilisation.
Tous les « clandestins » sans exception sont bienvenus. Nous nous devons d’admirer leur courage, de les accueillir dignement, de tout faire pour les défendre contre des lois iniques et scélérates, et d’exiger que soit enfin appliquée la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

///Article N° : 4630

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Les images de l'article
Refugié à la frontière italienne © William Daniels





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