La fugitive

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Säb, Nëggus, Apkass, Edgar Sekloka et Gaël Faye, ont tôt fait le choix des arts, le choix des mots, comme armes miraculeuses pour dire, décrire l’indicible. Ensemble ils forment le collectif de slam Chant d’Encre, à la suite de leur communion dans une pièce de théâtre montée pour commémorer les dix ans du génocide des Tutsi au Rwanda, L’Eclipse des 100 jours : « il est des voix pour qui parler au nom des autres est un devoir », tonnait Nëggus. Leurs voix rebelles résonnent, elles appellent à la mémoire en partage, invitant au dialogue des langues, des imaginaires et des peuples, et au refus de l’indifférence. Alors il s’agira toujours d’écrire et dire, contre l’oubli, écrire encore et toujours. Et dire aussi. En souvenir du futur. Écrire pour entretenir la flamme de nos âmes, accorder son chant à l’espoir qui se rêvait déjà au-dessus des champs de canne et de coton. L’espoir qui s’élevait, au-dessus des camps de béton. L’espoir qui se rêve et s’élève encore. Et toujours. Là-haut, près du soleil. Des indépendances. Ibuka.

Je suis née à contre-jour, je vis à contre-jour, lorsque la lune éclaire le ciel.
La nuit s’est fait jour et je cours indéfiniment, indéfiniment, indéfiniment…la boue au travers de mes orteils écorchés.
Je cours depuis de longs jours, comme on court en sursis
Le sang, tout autour a changé le décor.
Ma douleur infinie s’est forgée dans le drame, les larmes n’arrivent plus à couler.
Elles font partie intégrante de mon regard, devenu à présent abstrait.
Je sens la sueur couler le long de mes joues.
Le long de mes jours impossibles à venir.
Les gouttes perlent une à une, salées et douloureuses, je sens la rage m’envahir et trahir mon front autant que le silence m’oblige à rester cloîtrer ici, les gencives serrées que leurs machettes me trouvent
Je suis née à contre-jour, lorsque la lune éclaire le ciel.
Je vis à contre-jour en espérant qu’un moment de répit me vienne.
Je sors de ma cachette le souffle coupé, je tremble la peur de respirer.
La mort s’enroule autour de mon cou dans sa course folle, les corps écartelés gisent sur le sol archive de l’histoire.
Ma famille décimée…le souvenir de leurs entrailles offertes au ciel sans humanité,
Les yeux ouverts comme fixé par le temps photographe.
Le tout me consume toute entière, et me pousse à avancer dans un dernier élan.
Je me faufile rapidement entre trois hommes auxquels ils manquent les membres inférieurs : « ils ne verrons plus, ils ne marcheront plus, ils ne seront plus rien, pas même des numéros. »
Etre tutsi, c’est être née à contre-jour et survivre sous le regard de la lune.
Je ne sais où mes pas me mènent, je ne sais si demain le sang coulera encore dans mes veines, mais je cours, je cours…je cours indéfiniment en surveillant les alentours.
Je traverse des charniers où des corps sans âges sont entassés les uns sur les autres,
Je vois d’autres rescapés qui se faufilent de part et d’autres.
Cherchant leur lendemain ou pleurant les leurs.
Moi, je ne peux pas pleurer les larmes, ma douleur infinie s’est forgée dans le drame.
Tandis que des hommes se font décapiter, agenouillés ou debout en pleine place,
Dans cette brume arrogante.
Non, moi je ne peux pas pleurer les larmes, ma douleur infinie s’est forgée dans le drame.
Les larmes n’arrivent plus à couler, les anges se sont écartés.

///Article N° : 12084

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