« La gestion de la mémoire est une question hautement politique »

Entretien d'Ayoko Mensah avec Ali Moussa Iyé

Paris, mai 2006
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Ali Moussa Iyé a succédé à Doudou Diène à la tête du vaste programme de l’Unesco « La Route de l’esclave ». Il revient sur le développement de ce projet ambitieux et sur les enjeux actuels liés aux mémoires de l’esclavage.

Le programme « la route de l’esclave », initié par L’unesco, va fêter cette année ses douze ans d’existence. Quel bilan général en tirez-vous ?
Ce programme a été lancé en 1994 à Ouidah, au Bénin. Dix ans plus tard, en 2004, nous avons réalisé une évaluation de son impact dans les différents pays et régions. Il s’est révélé considérable compte tenu des moyens dont nous disposions (actuellement, le budget annuel du programme est de 200 000 dollars, ndlr). Aujourd’hui, le programme réunit 191 pays sur les cinq continents. Cela lui donne une dimension universelle. C’est important car l’un des objectifs du projet était de parvenir à déracialiser la question de l’esclavage. Cette tragédie n’est pas uniquement celle de l’Afrique et des Noirs. C’est la première forme de mondialisation.
« La Route de l’esclave » a permis d’ouvrir un débat international, de créer une dynamique. Le fait que l’Unesco se saisisse de cette question a levé les réticences de nombreux pays : ceux qui portaient le fardeau de la honte pour avoir subi l’esclavage et ceux qui portaient le poids de la culpabilité pour l’avoir pratiqué. En abordant ce sujet non dans une optique de culpabilisation mais de culture de la paix et de la réconciliation, cela a amené les pays à accepter d’ouvrir ces pages tragiques de leur histoire.
Quels sont les pays africains où le débat sur les questions de la traite et de l’esclavage est le plus dynamique ?
Je citerais en premier lieu le Bénin. Avant même d’accueillir le lancement de « la Route de l’esclave », ce pays était déjà sensibilisé à ces questions. On lui doit l’imposant monument à la mémoire des esclaves déportés : la Porte du non retour à Ouidah. Le Sénégal est aussi très sensible à cet héritage. L’île de Gorée est désormais internationalement connue. Le Nigeria et le Ghana font preuve également d’une grande attention à ces questions.
Tandis qu’en Afrique centrale, certains pays commencent tout juste à s’éveiller à leur héritage. Pourtant, on sait que les pays de cette région ont aussi été de grands réservoirs d’esclaves : le Congo, le Cameroun, le Gabon, l’Angola, Sao Tomé… Enfin, il y a des régions où cette question est encore taboue : dans la corne de l’Afrique et dans le Maghreb. L’esclavage est dans toutes les mémoires, dans tous les esprits mais on n’en parle pas. Très peu de recherches y sont faites, il n’y a pas de débats. Le silence persiste.
Ce silence est-il lié à des facteurs religieux ? y a-t-il une différence entre les pays majoritairement chrétiens et ceux majoritairement musulmans ?
Non, on pourrait le penser mais ce n’est pas le cas. L’Éthiopie, en partie chrétienne, n’aborde pas cette question. Le Sénégal au contraire, majoritairement musulman, s’attache à cette histoire. Il n’y a pas d’antagonisme précis en fonction des religions. On observe effectivement une réticence dans les pays arabo-musulmans, mais elle est due davantage à leur histoire particulière qu’à l’islam.
Ces pays ont vécu eux aussi la colonisation. Ils s’accrochent donc à leur histoire précoloniale pour construire leur identité historique. Si on leur dit maintenant que cette période est entachée du crime de l’esclavage, ce n’est pas facile pour eux à entendre. Cependant un intérêt commence aussi à s’exprimer dans ces pays. L’un des objectifs du programme pour les prochaines années est d’ailleurs d’encourager les recherches dans ces pays.
Où en sont les recherches universitaires menées depuis l’afrique ?
La recherche est l’élément central de notre programme. Nous voulions briser le silence mais de façon méthodique, le plus objectivement possible, par une recherche pluridisciplinaire. La question de la traite et de l’esclavage est complexe et ne concerne pas seulement l’Histoire mais aussi la géographie, l’économie, l’anthropologie, la psychologie…
Dès que le projet a été lancé, nous nous sommes mis en contact avec les chercheurs et les instituts qui travaillaient déjà sur ce sujet. Ceux qui menaient les recherches les plus développées se trouvaient majoritairement dans le monde anglo-saxon, en Amérique du Nord, dans les Caraïbes et en Grande-Bretagne. Les départements d’études africaines et afro-américaines des universités américaines travaillaient déjà sur ces questions. On a donc d’abord collaboré avec des chercheurs américains et caribéens. On commence maintenant à travailler avec d’autres régions, notamment en Europe du Nord, avec la Norvège qui a découvert, depuis peu, son implication dans la traite négrière.
Avec les universités africaines, s’est posé le même problème que dans d’autres domaines de recherche. Aujourd’hui, celles-ci n’ont plus les moyens dont elles disposaient il y a encore vingt ans. Elles ne peuvent pas engager de grands programmes de recherche. En Afrique, nous avons essentiellement financé des recherches de deux ordres : d’une part sur les traces de la traite et de l’esclavage dans les traditions orales et d’autre part sur l’identification des lieux de mémoire.
Les recherches sont-elles plus nombreuses en amérique latine ?
Oui, de plus en plus de pays s’y consacrent. Jusqu’à présent, hormis le Brésil, peu d’entre eux prenaient en compte leurs racines africaines. Aujourd’hui, le Pérou, la Bolivie et l’Argentine s’intéressent à leurs liens avec l’histoire de l’esclavage. L’Amérique latine a mis beaucoup de temps à s’éveiller à sa deuxième racine : celle amérindienne. Et ce n’est que depuis les années 1990, qu’elle s’ouvre à sa troisième racine : l’Afrique.
Ce mouvement se développe dans la recherche mais aussi dans la société civile. Les populations descendantes d’Africains commencent à se mobiliser. La conférence de Durban a marqué pour elles un tournant. Ce n’est qu’en 2000, lors de ses préparatifs, que des pays latino-américains ont reconnu officiellement l’existence sur leur sol de populations « afro-descendantes ». Depuis, cela a créé une dynamique réelle. Nous travaillons avec ces populations car elles ont été non seulement géographiquement isolées mais aussi très marginalisées. Pour elles, la « Route de l’esclave » a représenté comme un salut, une chance d’être enfin mieux perçues et reconnues.
Vous travaillez à un vaste inventaire des lieux de mémoire liés à l’histoire de l’esclavage et de la traite. Comment procédez-vous ?
C’est en effet un des volets importants du projet. Il s’agit de les inventorier, les préserver et raconter leur histoire non seulement dans un but de sensibilisation et d’éducation mais aussi dans une perspective économique, de mise en place d’un tourisme culturel. Il s’agit de lieux aussi bien culturels que naturels qui peuvent être intégrés dans un patrimoine touristique.
L’appellation « lieu de mémoire » recouvre une grande diversité. On peut y trouver aussi bien des vestiges de lieux bâtis par les négriers (maisons, forts, etc.) que des vestiges de lieux de résistance et de souffrance ou encore des lieux symboliques : des arbres, des lacs ou des grottes qui furent des lieux de rituels importants pour les esclaves. Nous tâchons d’être sensibles aux dimensions immatérielles, de retrouver l’histoire de ces lieux de résistance à travers la collecte de traditions orales. L’Unesco a déjà pu réaliser une carte mondiale des déplacements de population durant la traite, aussi bien à travers l’océan Atlantique que l’océan Indien. L’autre grand chantier est de parvenir à faire une carte mondiale des lieux de mémoire liés à la traite et à l’esclavage. C’est évidemment un énorme travail. Nous procédons progressivement, par région. Nous avons commencé par l’Afrique de l’Ouest, puis l’Afrique centrale. Bientôt, des recensements vont être lancés dans les îles de l’océan Indien et dans celles des Caraïbes.
Comment l’unesco considère-t-elle les revendications de réparations financières qui émanent de certaines communautés descendantes d’esclaves ?
Pour nous, la première réparation à faire est d’ordre historique. C’est celle sur laquelle nous travaillons. Elle est aussi d’ordre éthique et moral : reconnaître l’immense préjudice dont ont été victimes les populations africaines. Quant à d’éventuelles réparations matérielles, c’est le droit des populations de les réclamer mais l’Unesco ne s’intéresse pas pour le moment à ce sujet.
Demander des réparations financières pose un problème éthique très délicat. Comment évaluer financièrement un tel préjudice ? C’est impossible. Certains disent que réclamer de l’argent équivaudrait même à vendre leurs ancêtres une seconde fois.
En revanche, nous sommes sensibles à ce que l’on appelle l’auto-réparation : comprendre les traumatismes et les conséquences psychologiques profondes que les descendants d’esclaves portent encore aujourd’hui. Cette dimension rejoint notre programme de lutte contre le racisme et les discriminations. C’est aussi une forme de réparation. Quand les États-Unis ont adopté leur politique d’affirmative action (traduite en français par l’expression controversée « discrimination positive », ndlr), c’était pour « compenser » le retard pris par les Noirs Américains du fait de l’esclavage.
Depuis quelques années, l’histoire de l’esclavage et ses enjeux de mémoire font l’objet d’un débat public passionné en france. Comment considérez-vous la reconnaissance juridique et officielle qui a eu lieu et les débats que cela a suscités au sein de la société française ?
Quand nous avons lancé la « Route de l’esclave » en 1994, beaucoup de personnes ne comprenaient pas notre démarche. On nous disait : « Pourquoi parlez-vous du passé ? Vous feriez mieux de vous intéresser à l’esclavage moderne. » Nous répondions que nous ne parlions pas du passé mais bien du présent et même, d’une certaine manière, que nous anticipions aussi l’avenir.
Aujourd’hui, les débats qui ont lieu en France démontrent combien l’histoire de la traite est une question contemporaine, qui concerne toutes les sociétés modernes, multiculturelles et multiethniques. Car elle implique tous les sujets les plus brûlants de ces sociétés : les droits de l’Homme, le partage des ressources, l’identité, la citoyenneté… La géopolitique et la géoéconomie du monde actuel ne peuvent pas se comprendre si l’on ne remonte pas à la traite. C’est elle qui explique l’émergence de l’Europe au XVIIIe siècle comme puissance régionale qui va imposer sa loi au reste du monde. Rappelons qu’alors, la production manufacturée était plus importante en Asie qu’en Europe. Si l’on ne prend pas en compte l’énorme accumulation de capital que la traite négrière a apportée et qui a permis à l’Europe de devancer la Chine et les pays asiatiques, on ne comprendra pas la géopolitique.
De même, on ne peut saisir les crises d’identité et de citoyenneté de ces sociétés sans prendre en compte cette histoire. Qui sommes-nous dans ces sociétés ? Qu’est-ce que signifie être citoyen français, britannique ou américain lorsque l’on est Noir ? Quelle est la place qui est donnée à notre mémoire, à notre tragédie ?
La gestion de la mémoire est aujourd’hui une question hautement politique, qui doit être débattue dans les parlements de chaque pays. Bien sûr, trop de mémoire peut tuer la mémoire. Mais des priorités doivent être établies, des rapports sont à redéfinir. Le débat a lieu en France avec beaucoup de passion. Les polémiques commencent aussi en Grande-Bretagne alors que le pays s’apprête à célébrer en 2007 le bicentenaire de son abolition de la traite. Au Brésil, le débat est déjà lancé. Il va s’étendre à d’autres pays latino-américains. Et peut-être, espérons-le, va-t-il aussi émerger dans les pays arabes et asiatiques… oser poser ces questions : afro-marocain, afro-tunisien, afro-iranien ou afro-indien, quelle est la place donnée à ma mémoire ? Quelle est la reconnaissance de ma contribution à l’évolution de ces sociétés ? Pas seulement en tant qu’esclave mais aussi plus tard, notamment à travers tout l’apport culturel. Prenez le cas d’Alexandre Dumas en France. Quel enfant sait aujourd’hui que le père des trois mousquetaires est d’origine africaine et descendant d’esclave ? De même, de grandes figures de la poésie et de la littérature arabe sont d’origine africaine, mais personne ne le sait. La manière dont ces questions vont être résolues va déterminer le visage des sociétés de demain.
Depuis l’adoption en 2001 de la loi Taubira, on a pu assister à une certaine radicalisation des demandes liées à la mémoire. Cela vous surprend-t-il ?
La question de la mémoire de l’esclavage a fait irruption dans des sociétés qui se trouvent affaiblies par la crise économique et des problèmes d’identité, à un moment où elles se cherchent elles-mêmes. Cela ne facilite pas. Les sociétés issues de la Seconde Guerre mondiale étaient plus solides : elles ont pu digérer la question de la mémoire de la Shoah. Aujourd’hui, les sociétés sont très fracturées. Cela aurait sans doute été plus facile si la question de l’esclavage avait émergé pendant les Trente Glorieuses.
D’autre part, cette mémoire arrive après la commémoration de beaucoup d’autres. Le citoyen moyen peut avoir l’impression qu’il y a trop de commémorations, de repentance. Mais ce n’est pas le cas pour l’esclavage.
Il me semble cependant que le débat n’a pas su éviter deux pièges : celui de la concurrence victimaire et celui de la co-responsabilité. En effet, il y a toujours quelqu’un pour rappeler la responsabilité des Africains. Bien sûr ! Nous ne la nions pas mais pourquoi poser la question comme cela ? Lorsqu’on parle de la Shoah, rappelle-t-on la responsabilité de quelques Juifs qui ont collaboré avec les Nazis ? Non, on sait la douleur de cette histoire et on a la décence de ne pas en parler.
Trop de mémoire dans une société peut-être contre-productif mais son occultation est également dangereuse. Les questions refoulées finissent toujours par revenir plus violemment. La mémoire de l’esclavage a été tellement retenue qu’elle revient aujourd’hui de manière passionnelle. C’est normal. Le rôle de l’Unesco est aussi de dépassionner le sujet. Nous avons un avantage comparatif. Les débats nationaux peuvent s’enfermer dans un affrontement erroné et dangereux entre bourreaux et victimes. Car personne n’est complètement bourreau et personne n’est complètement victime.
Jusqu’à présent, on a eu tendance à occulter la question de la mémoire en ne mettant l’accent que sur les mouvements abolitionnistes. Tous les pays qui ont participé à la traite n’ont pas reconnu la souffrance des victimes mais l’intelligence de leurs bienfaiteurs : les abolitionnistes. C’est pourtant d’abord aux victimes qu’il faut rendre hommage, à leur résistance, et après à ceux qui les ont accompagnées dans ce mouvement. C’est pourquoi le titre de la journée du 10 mai est clair : journée des mémoires de l’esclavage, de la traite et de ses abolitions. Le fait d’écrire « mémoires » au pluriel est important. Il n’y a pas une mais plusieurs mémoires.
Maintenant, l’enjeu actuel est de savoir comment l’État et les responsables politiques vont commémorer ces mémoires. Comment vont-ils les intégrer dans les grands tableaux des commémorations ? Quel équilibre va être trouvé entre les différentes demandes et réponses mémorielles ?
Cette journée du 10 mai n’est pas exempte de dangers. Le premier serait de faire une journée ghetto où l’on cantonnerait tous les événements pour ne plus rien organiser le reste de l’année. L’autre risque serait de faire cette journée mais sans rien changer en profondeur : les mêmes continueraient de décider sans associer ceux pour qui cette journée est faite sous prétexte qu’ils sont virulents. Enfin, le troisième danger serait d’oublier les autres aspects. Or l’éducation est un point essentiel. On ne peut pas intégrer une mémoire dans la mémoire collective d’un pays et changer les mentalités si cela ne se transmet pas dans l’éducation, les manuels scolaires et surtout dans l’audiovisuel. Aujourd’hui, le canal de la construction de la mémoire collective est devenu l’audiovisuel : la télévision et le cinéma. Si cette mémoire est absente de ce canal, il y a un problème. Dans les années 1970, la série télévisée Racines a eu un énorme impact aux États-Unis. On attend les répercussions concrètes de la prise de conscience française dans l’audiovisuel.
Comment travaillez-vous avec Saori Terada qui dirige le programme de L’unesco de lutte contre le trafic humain en Afrique ? (Voir entretien dans ce même dossier)
On est sur le point de lancer une étude comparative entre la traite négrière et le trafic humain contemporain en Afrique : voir les similitudes et les différences dans les routes, les modes d’exploitation, les résistances. Pas pour donner une hiérarchie quelconque mais pour essayer de mieux comprendre les interconnexions et les différences. Il faut être conscient de la différence de nature entre l’esclavage durant la traite et l’esclavage moderne. Les conditions peuvent parfois être similaires mais la différence reste énorme. L’un était légal, il était même encouragé par des subventions. L’autre est illégal, c’est une violation des lois. Cependant, des similitudes persistent. La manière barbare par exemple dont les candidats africains à l’immigration clandestine vers l’Europe ont été traités aux abords de l’enclave de Ceuta et Melilla, au Maroc, l’hiver dernier, ne peut être comprise si on ne remonte pas à la façon dont on traitait les esclaves noirs quelques siècles plus tôt. L’une renvoie à l’autre. C’est important.
Mais on n’insiste pas seulement sur les aspects les plus sombres de la traite, on met aussi en lumière les interactions culturelles qui sont nées de l’esclavage. Il y a eu une rencontre de continents et de peuples qui a engendré des créations incroyables. La plus grande création artistique du XXe siècle, le jazz, mais aussi le blues, le hip-hop, la salsa et bien d’autres formes d’art sont liés à l’esclavage. Voilà le paradoxe : ces hommes à qui on refusait une identité d’êtres humains ont résisté par la culture. Et c’est par la culture qu’ils ont réhumanisé les sociétés barbares, esclavagistes. Aujourd’hui, un pays comme le Brésil se vend à l’extérieur grâce aux productions issues des descendants d’esclaves : c’est tout de même un paradoxe.
Nous travaillons aussi à mieux faire connaître les transferts de technologies qu’il y eus de l’Afrique vers le reste du monde. Dans les domaines du travail des métaux (fer et or), de la navigation fluviale et de la botanique par exemple, les Africains ont amené de la connaissance, des savoir-faire, des techniques dans le Nouveau Monde. Présenter ces aspects dans les livres scolaires et sous forme de matériel pédagogique est aussi un défi.

///Article N° : 4483

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